LES RITES
Conférence prononcée par Son Excellence le Cardinal Jean DANIELOU à l'Institut d'Hiérologie le 20 auril 1970.
Texte tiré du livre : La signification des rites, éd. Désiris, 1993
La dernière fois, nous avions commencé notre étude de la phénoménologie du sacré en parlant de ce qu'est le sacré dans son irréductibilité, dans son originalité et, d'une manière générale, de ce qu'on peut appeler la théologie du sacré la hiérologie. Aujourd'hui, nous abordons un autre aspect que l'on peut appeler la théurgie ou la hiérurgie, qui ne concerne plus les représentations mais qui concerne essentiellement les pratiques. Le sacré présente toujours, en effet, un aspect théorique et un aspect pratique. Il est toujours mythe et rite.
Nous avons parlé la dernière fois de ce qui concernait l'aspect mythique, les représentations du sacré, la perception d'abord du sacré et de ce qui constitue son irréductibilité et, d'autre part, des signes à travers les- quels le sacré se manifeste : les hiérophanies.
Aujourd'hui, nous avons à aborder un domaine immense dans l'histoire des religions, qui est celui du rituel. Je n'ai pas besoin de souligner que, ici à nouveau, nous nous trouvons en présence d'un immense matériel accumulé par les historiens des religions et qui, il faut le dire, constitue une grande partie, quelquefois la majeure partie de ce que sont les monographies, aussi bien sur les religions de l'Afrique, que sur les religions de la Grèce ancienne, que sur les religions de l'Inde.
Le rituel, en particulier, tient une place considérable dès qu'il s'agit de la religion populaire. Et il est clair qu'il est un élément constitutif de toute religion, même dans les religions ayant le caractère le plus primitif, ceci n'impliquant rien de critique mais étant une simple constatation de fait. Le rituel exprime donc le sacré sous ses formes les plus élémentaires et se retrouve dans les religions les plus évoluées, dans les religions de l'Inde ou dans les religions bibliques, juives et chrétiennes. C'est un domaine qui, aujourd'hui, est particulièrement contesté et donc important dans la perspective qui est la nôtre, celle non seulement d'une phénoménologie ayant un intérêt sur le plan scientifique mais aussi d'une prise de position en face des contestations actuelles du sacré.
En effet, rien n'est plus contesté aujourd'hui que l'ensemble de ces rites qui marquent la vie humaine, la vie sociale et qui sont l'inscription même du sacré dans la société humaine. Pas plus tard que ce soir, il y a dans le journal La Croix une lettre ouverte qui est une mise en question massive de toutes les pratiques de la religion populaire : cierges, pèlerinages, dévotions diverses, à quoi on oppose une espèce de conception purement morale de la religion, qu'on viderait ainsi de toutes ses expressions concrètes et expressives.
Quelle est d'abord la signification des rites puisqu'ici nous sommes au niveau non pas, seulement, d'un pur vocabulaire descriptif, mais de la signification de ces rites ? Il est évident qu'ils sont essentiellement en relation avec les différents aspects de l'existence humaine et que leur contenu essentiel est de sacraliser les moments essentiels de la vie de la nature et de la vie de l'homme.
Parlons d'abord des moments essentiels de la vie de la nature. Le fond même du rituel est en rapport avec ces rites de la religion cosmique par lesquels les grands changements de la vie naturelle, le rythme des saisons, le rythme de l'année sont marqués par des actes revus. Ici, vraiment, nous plongeons dans les profondeurs m~ mes de l'histoire de l'humanité: nous retrouvons là une de ses données les plus constantes et nous sommes en face d'une des exigences les plus fondamentales, qui s'exprime en particulier très fortement au niveau de l'enfant. L'enfant a besoin que l'existence de l'année, la vie familiale soit marquée par des rites, les rites étant ce qui donne précisément à cette vie son caractère de solennité, ce qui le fait déboucher en dehors de la banalité, ce qui le fait rentrer dans un monde sacré.
Très remarquables de ce point de vue, là sont, par exemple, les rituels de début d'année qu'on rencontre absolument dans toutes les religions et qui sont toujours marques par un certain nombre de rites significatifs, comme par exemple celui de brûler ce qui relève de l'année ancienne, de manière à marquer une sorte de rupture et de changement, et celui de solenniser l'inauguration de ce qui représente la nouvelle année, très souvent avec des cérémonies d'intronisation en particulier d'intronisation royale.
Bien entendu aussi, le rythme des saisons est constitutif du rythme de l'existence humaine, surtout de l'existence rurale. C'est là où l'existence urbaine peut poser aujourd'hui des problèmes. Par exemple, le début du printemps est toujours solennisé par des cérémonies particulières, de même que la moisson et les vendanges. Je n'ai pas besoin de rappeler ici qu'encore aujourd'hui les grandes fêtes chrétiennes et juives s'inscrivent sur cet arrière-fond de religion cosmique: la fête de Pâques, qui garde avec les azymes le souvenir du rite des premiers épis ; la fête de la Pentecôte, qui était la fête de la moisson 50 jours après Pâques, et enfin la grande fête des tabernacles, que nous avons très malheureusement perdue dans les religions chrétiennes et qui était la grande fête de septembre et la fête des vendanges.
Il est très intéressant de voir à quel point, à travers leurs transformations, les religions gardent un enracine- ment dans cet arrière-plan de la religion cosmique. D'ailleurs, la Bible elle-même sanctionne, peut-on dire, les premiers plans de cette dimension festive dans la mesure où l'alliance de Noé, la première alliance dont le sacrement est l'arc-en-ciel, est justement l'alliance par laquelle Dieu s'engage à respecter le rythme des saisons et c'est à partir d'elle que cette première construction rituelle est établie. Paul, dans le discours aux païens de l'Aréopage dira que "Dieu a laissé les nations suivre leur voie mais ne s'est pas laissé sans témoin auprès d'elles en leur donnant les pluies et les saisons fécondes" ; les pluies et les saisons fécondes étant ici essentiellement l'expression de la bienveillance de Dieu envers l'homme.
A côté de cela, et ceci peut être relié à quelque chose de plus profond, il y a ce qui relève les âges de l'homme. L'entrée de chaque âge est toujours marquée ainsi par des rites.
La naissance d'abord. Et, ici, c'est le manque de tout rite antérieur à la naissance, déjà, vis-à-vis de la femme quand elle attend son enfant et lors de la naissance elle-même. Il faut se rappeler tous les rites étonnants de la religion romaine que nous rapporte Varron. Nous trouvons des choses absolument analogues dans les autres religions. Rappelons-nous l'importance dans les religions africaines, à ce moment-là, du rapport avec les ancêtres. Rappelons-nous l'importance du nom donné qui, dans les différentes religions, a des significations tout à fait différentes. Dans les religions africaines, il est l'expression de la réincarnation d'un ancêtre, tandis que dans les religions bibliques, il est beaucoup plus significatif d'une mission.
Rites de l'initiation, rites de l'adolescence: très importants comme vous le savez, en particulier dans les religions africaines, et dont, dans les religions chrétiennes, nous gardons absolument l'équivalent avec les rites de la profession de foi, de la confirmation, de la communion solennelle. Il est trop clair qu'il y a là vraiment des espèces de constantes et c'est ce qui nous fait toucher une phénoménologie, c'est-à-dire quelque chose qui n'est absolument pas à la merci des diversités de civilisations mais des structures absolument fondamentales et communes. Nous dépassons absolument là le contingent parce que ce sont là des choses qui sont inscrites, peut-on dire, dans la réalité même de l'homme et qui présentent à cet égard une espèce d'universalité.
La contestation de ces rites par la civilisation et par l'homme moderne me paraît profondément fausse car, même dans la mesure où il s'inscrit dans une civilisation plus mécanique, l'homme ne peut pas ne pas rester un être de nature. Il appartient toujours, de toute manière, par son corps, à l'univers biologique. Un homme n'est pas encore un robot. On fabriquera peut-être un jour des machines pensantes, qui d'ailleurs ne seront jamais tout à fait pensantes. Ces pauvres machines seront alors soumises à une obligation, je dirais, de travail perpétuel, elles ne connaîtront plus ces rythmes bienheureux qui sont ceux de l'existence biologique; mais il est certain que ceci est de la chimère.
Il y a là, par conséquent, des constantes qui font parties de l'existence humaine : rites des fiançailles, rîtes du mariage, très appauvris dans les religions chrétiennes, qui ont gardé plus de richesses dans d'autres ~e.1igions. Hélas, nous sommes en train de perdre une grande partie de ces richesses. C'est évidemment une des tristesses que nous pouvons avoir en face de certaines transformations de l'Eglise actuelle ; le rituel du baptême, par exemple, s'est appauvri de quelques rites qui m'apparaissaient très essentiels comme le rite du sel, et comme un certain nombre d'autres, et il est très, très dommage, certainement, que nous perdions des riches- ses de cet ordre. On ne s'imagine pas à quel point, ce sont là des déperditions. C'est certainement un des drames actuels que la perte, aussi bien dans l'Université que dans l'Eglise, de certains éléments qui, à travers les vicissitudes de lhistoire, préservaient un certain nombre de constantes.
Rites, bien entendu, qui entourent le mystère de la mort rites de funérailles, rites qui environnent aussi ceux qui relèvent de l'affrontement de ce dernier moment de l'existence humaine. On peut dire que ce besoin de sacraliser les moments essentiels de l'existence, apparaît comme un besoin humain absolument fondamental.
Il persiste même là où la croyance religieuse a à peu près totalement disparu. On a d'ailleurs remarqué que l'orthopraxis survivait à l'orthodoxie. Je prends par exemple le cas, très particulier de ce point de vue-là, du peuple juif. Le juif reste observant même quand il ne sait pas trop à quoi il croit. Vous avez des juifs, des chrétiens aussi d'ailleurs, pour qui l'idée de Dieu est quelque chose d'extrêmement
vague, pour qui elle est peut-être simplement une vague idée de l'humanité, mais qui ne manqueraient absolument pas le respect du Sabbat et le respect de certaines observances relatives aux repas. Voilà à mon avis quelque chose qui est inscrit très profondément, qui est un besoin des plus fondamentaux. Il y aurait quelque chose d'atrocement inhumain à vouloir désacraliser des actes fondamentaux de l'existence. Et je dois dire que, pas du tout d'un point de vue chrétien mais d'un point de vue simplement humain, un enterrement civil me rend malade. Je trouve qu'il y a là quelque chose d'atroce, atroce d'inhumanité, précisément parce qu'il y a là quelque chose qui est le fond même de la nature humaine, qui ne relève pas d'une croyance dogmatique quelconque, mais qui est l'expression d'un instinct humain absolument fondamental.
C'est de ce point de vue là que je proteste Si violemment contre l'accusation de christianisme sociologique ou de pur conformisme en ce qui concerne des hommes qui ne pratiquent pas de religion d'une manière habituelle mais qui, cependant, sont, par exemple, fidèles à venir à la Toussaint prier pour les morts, ou bien qui n'accepteraient pas que leurs enfants ne soient pas baptisés. A mon avis, une telle accusation est très très fausse. Leur attitude n'est absolument pas quelque chose qui serait purement superficiel et extérieur. C'est en réalité un instinct humain fondamental qui subsiste à ce que peut être la crise de la foi, de la croyance dogmatique dans telle ou telle religion. Il est important aussi de noter qu'à toute cette sorte de sacralisation du temps s'ajoute tout ce qui relève de la sacralisation de l'espace. C'est toute l'immense question des lieux du culte qui également, actuellement, divise très profondément les chrétiens. Le lieu de culte dans la ville est quelque chose qui est constitutif de la plénitude de la ville, quelle que soit la religion à laquelle on appartient. Pour moi, je dirais, à la limite, peu importe que ce soit une mosquée, une église, un temple ou une synagogue ; l'important, c'est qu'il y ait cette présence du lieu de culte en dehors duquel la ville est inhumaine. C'est le mot de la Pira "La vraie cité où les hommes ont leur maison et où les dieux ont leur maison." Il faut voir à quel point, précisément, ces problèmes sont aujourd'hui importants et il faut voir, justement, cette espèce de vague de désacralisation - spécialement dans les milieux ecclésiastiques, beaucoup plus que dans le peuple, qui a davantage le sens de ce sacré fondamental qui est quelque chose de grave et d'inquiétant. De ce point de vue, tout ce qui relève du lieu de culte sous ses différentes formes et à travers son histoire est quelque chose de passionnant. Le lieu de culte est toujours extrêmement intéressant par son symbolisme. Sa signification est généralement une symbolique cosmique le micro-temple est l'expression du macro-temple, le lieu du culte visible est l'expression du temple céleste. Ceci était très caractéristique des religions des temples babyloniens et égyptiens, dont la signification cosmique est claire. Ceci est absolument vrai du temple de Jérusalem où le parvis correspondait à la terre, puis il y avait le Saint, puis le Saint des Saints et le Saint des Saints correspondait au ciel. Il y a un parallélisme parfait entre les différentes étapes depuis la terre jusqu'au ciel et les différents lieux de l'initiation dans le Temple. D'ailleurs, le plus vieux jeu du monde, la marelle, est un jeu qui a un intérêt absolument fascinant parce que nous en trouvons l'équivalent absolument dans toutes les religions. Or, le fond même de la marelle, c'est qu'on va de l'enfer au ciel. Ceci correspond, peut-on dire, à l'orientation sacrale fondamentale. Et l'on pourra nous raconter tant qu'on voudra que, pour les physiciens modernes, le monde n'a pas de centre, pour l'homme, il est toujours centré. Car le besoin de centre, le mystère du centre, la symbolique du centre et celle de l'orientation, c'est-à-dire le fait qu'il faut qu'il y ait un centre, une droite, une gauche, un but et un arrière, est quelque chose qui est absolument constitutif de la structure même de l'esprit humain. En ce sens-là, il y a une cosmologie sacrée qui a raison contre la cosmographie scientifique. L'homme, s'il réalisait ce qu'est le monde actuel, serait effroyablement malheureux car il se sentirait totalement perdu dans un univers qui n'a absolument aucun centre et qui, en ce sens-là, donne un sentiment d'affreuse et totale perdition. En face de ça, cette représentation de la cosmologie sacrée garde une valeur permanente et assure précisément à l'homme la certitude qu'en réalité le monde a un ordre et a un sens.
Il faut également souligner l'importance des éléments sacrés, de tous ces éléments qui jouent un rôle tellement grand dans le culte, qui sont bénits en vue des usages cultuels. Je veux parler là, par exemple, de l'huile avec toutes les différentes formes qu'elle représente et du parfum. Aujourd'hui, nous avons tout à fait perdu cet usage du parfum, mais l'huile de la confirmation, le muron, est en réalité un parfum et, quand on le répand, l'odeur devrait remplir toute la maison, toute l'église. Il y a l'encens qui garde une valeur cultuelle très grande, il y a le sel en rapport avec l'incorruptibilité, il y a le feu, bien entendu, la lumière avec toute sa signification et en particulier dans les rites de la Pâque. Je résume ceci rapidement.
A propos des lieux, il faudrait dire aussi quelque chose de la géographie sacrée, c'est-à-dire des grands centres mystiques permanents de l'humanité. René Guénon a &rit des choses très belles précisément sur ce sujet dans Le Roi du Monde. Il y a là une évidence et mon ami Louis Massignon également était imprégné de cette idée de la permanence des lieux sacrés à travers les vicissitudes de l'histoire. A cette permanence, se rattache le grand mystère du pèlerinage, ce qui depuis les origines draine l'humanité vers les hauts lieux : Jérusalem, Bénarès, le Mont Saint-Michel et tout ce qui, dans le monde, représente cette espèce d'attirance mystérieuse et la persistance, je dirais presque le renouvellement, à travers les différents types d'organisation de la société, de ces lieux saints qui échappent aux vicissitudes qui sont celles des états et des politiques. Nous savons comment le fait que Jérusalem soit un lieu saint est actuellement, précisément, une source de contradictions et un problème.
Ceci dit, nous avons à nous interroger pour creuser davantage cette signification des rites car le rite n'est pas simplement quelque chose qui signifie, c'est quelque chose qui opère. C'est pourquoi j'ai parlé ici de théurgie, c'est-à~dire d'action sacrale, d'actes à travers lesquels passe une réalité sacrée. Il est évident que c'est ce qui intéresse ultimement l'homme, le besoin de sacrement, le besoin d'une action sacrée qui soit chargée. Ce dont elle est chargée peut être de nature fort diverse, nous aurons à nous le demander. Mais, reste un besoin très fondamental et la confiance, peut-on dire, dans l'action sacrée persiste étrangement chez l'homme, même à un moment où toute l'efficacité scientifique se développe. J'ai été interrogé justement à Europe n~1 au sujet de Fatima par un médecin qui disait : "LEglise, au lieu d'encourager les miracles, ferait mieux d'encourager la saine médecine." Je lui ai dit: "Cela regarde les clients." Si la Sainte Vierge guérit là où les médecins ne guérissent pas, eh bien ! les gens ont raison de s'adresser à la Sainte Vierge plutôt qu'au médecin. C'est-à-dire qu'il y a des limites. Je ne veux pas dire qu'il ne puisse pas y avoir des interférences parfois regrettables entre les deux.
La question de la signification des rites nous ramène au problème fondamental du mythe et du rite. Car dans l'ensemble des religions, disons naturelles - j'emploie ces mots mais je préfère pour ma part "les religions cosmiques, termes qui m'apparaissent mieux définir le contenu de ces religions, et j'entends ici essentiellement les religions qui sont fondées sur la manifestation du sacré à travers la vie de la nature, à travers la vie du cosmos et par ailleurs sur l'action du sacré dans la vie même du cosmos, dans la vie de la nature - il y a - et c'est là où des recherches comme celles d'Eliade ont montré des choses très intéressantes - une relation très étroite entre le rite et le mythe. Le rite suppose le mythe, parce que le rite a essentiellement pour objet de reactuer dans l'existence présente ce qui a existé, et continue d'exister dans une sorte de temps antérieur sous la forme du mythe. C'est-à-dire que ce qui est à l'arrière~plan de la représentation des religions naturelles, c'est qu'il y a des archétypes de toutes les réalités de la nature et de toutes les réalités de la vie de l'homme, des gestes éternels accomplis par les dieux, et que c'est en se ressourçant dans ce monde des gestes éternels accomplis par les dieux que l'existence humaine, toujours fragile, toujours à la merci du temps, vient retrouver les énergies qui l'animent. C'est pourquoi, en ce sens, les rites reproduisent plus ou moins les gestes qui sont ceux qui ont été accomplis dans cette existence antérieure, et que les récits sacrés, les récits mythiques accompagnent et commentent ces rites. Le discours sacré accompagne toujours en ce sens l'action sacrée.
Je n'ai pas besoin de souligner ici l'importance de cette notion d'archétype qui est employée également par un psychanalyste comme Jung. Par ailleurs, nous sommes à un de ces points, précisément, où cette valeur éternelle du mythe comme exprimant certaines constantes de l'existence humain, nous apparaît, nous le redécouvrons aujourd'hui, comme une source exceptionnelle d'informations sur la profondeur de l'homme. Il est intéressant de voir que la science, à travers la psychanalyse, redécouvre la signification du mythe et montre que le mythe, en effet, signifie, exprime certaines constantes de l'existence humaine. Ces mythes, donc, sont ceux par lesquels on ressource ainsi la réalité actuelle, car ceci est un autre aspect des religions cosmiques dans lesquelles le temps apparaît toujours comme étant le lieu d'une dispersion d'énergie et comme ayant toujours besoin de se ressourcer dans l'éternel. Le rite est essentiellement une imitation rituelle qui opère un effet réel. C'est le propre même de la définition du rite. C'est une définition qui est empruntée à Saint Basile de Césarée à propos du baptême. C'est donc dire à quel point nous sommes là en présence de données constantes. Saint Basile dit : "Le rite est une imitation de la mort du Christ par l'immersion totale du baptisé, telle qu'elle s'opérait à cette époque et par son émersion trois immersions et trois émersions qui sont une imitation rituelle des trois jours passes par le Christ dans la mort; et cette imitation rituelle en produit l'effet réel": c'est-à-dire opère effectivement une participation au Christ ressuscité. Et, à mon avis, c'est la meilleure définition du sacrement. Le problème est de savoir quelle est l'énergie qui agit. Nous dirons tout à l'heure, justement en comparant le rite des religions naturelles au sacrement chrétien, que précisément il ne s'agit pas là de la même énergie, mais formellement il s'agit exactement de la même structure. Nous connaissons bien entendu ces différents rites, ce sont des rites imitatifs. Par exemple, dans les religions africaines aussi bien que dans la religion juive, quand il y a une sécheresse, on répand de l'eau, le geste de répandre de l'eau étant une imitation de la pluie et une invitation au Dieu de répandre la pluie. Il y a toujours une correspondance entre le geste et l'action qui est suggérée. Concernant l'existence humaine: rite d'initiation, rite du mariage, où très souvent - c'est ce qu'on trouvait par exemple très fortement marqué dans les religions I grecques - il y a précisément une imitation rituelle de ce que représentent les gestes éternels des dieux de manière à attirer leur bénédiction et, peut-on dire, l'énergie divine elle-même pour animer ceux qui participent ainsi à ces rites. Ceci pose incontestablement un problème sur la nature de cette efficacité rituelle. Elle a été, est et peut être diversement expliquée; elle se situe à des niveaux qui sont différents et, par les chrétiens eux-mêmes, elle a été interprétée en des sens divers. Il y a un premier type d'interprétation, qui est essentiellement fondé sur les correspondances. Et on peut dire que c'est le fond de tout cet aspect particulièrement développé dans toutes les religions que sont l'alchimie, les rites magiques et tout ce qui est de cet ordre. Ici, l'idée, c'est qu'il y a entre tous les éléments du cosmos des correspondances, des analogies - par exemple que telle pierre correspond à tel astre - et qu'entre tous les niveaux à la fois cosmiques et humains, il y a ainsi de mystérieuses correspondances et que, par conséquent, à partir du moment où l'on saisit cette correspondance, on peut agir, par la pierre qu'il faut, sur l'astre qu'on veut évoquer: par exemple en astrologie. Toute l'astrologie est fondée sur cette idée de correspondance. Egalement ce à quoi je faisais allusion tout à l'heure, c'est qu'il y a une certaine relation entre le rite par lequel je répands de l'eau et puis la pluie. Il y a un mot qui est employé généralement dans la tradition grecque: Sun-tateia, la sympathie universelle. Il y a une sympathie universelle et en quelque sorte des interactions, donc un type de causalité qui n'est pas la causalité efficiente et mécanique, mais qui est une sorte de causalité analogique fondée essentiellement, entre des niveaux d'être différents, sur des relations. C'est-à-dire que quand on agit à un niveau sur ce qui lui correspond dans l'autre niveau, il y a une action qui passe de l'un à l'autre. Je n'ai pas besoin de dire combien cette façon de représenter les choses a exercé d'influence en particulier sur les grands gnostiques et sur les théosophes. Je pense à un Boehme, je pense à un Swedenborg, à l'influence de tous ceux-ci sur la littérature romantique. Il est évident que, malgré tout, il y a un élément d'interrogation qui subsiste. Quelle est la réalité de ce type de causalité qui finalement d'ailleurs - il est important de le remarquer - se réduirait à une causalité d'un type naturel, mais différent du type de la causalité mécanique. Il y a bien entendu, dans la médecine, des choses de cet ordre-là avec l'homéopathie, par exemple, qui est essentielle- ment fondée sur des recherches de cet ordre. Enfin, il y a là tout un ordre de recherches qui est possible et qui incorporerait, peut-on dire, cet élément hiérurgique à quelque chose qui, finalement, pourrait être expliqué scientifiquement. Il y a, en particulier à l'égard des religions païennes, l'interprétation qui était donnée par les Pères de l'Eglise et qui voit dans la plupart de ces pratiques une influence préternaturelle et, plus spécifiquement, démoniaque. Il y a tout ce côté qui fait intervenir là tout une espèce de monde obscur et ténébreux où il s'agit essentiellement de se concilier ces puissances obscures. C'est tout le domaine de la magie noire. Il ne faut pas oublier que le péché originel, pour moi, était un péché de magie. Je pense que l'arbre du Bien et du Mal est un arbre essentiellement magique. La première tentation est au fond la tentation de la volonté de puissance, sous la forme où { des hommes de cette époque pouvaient se la représenter, c'est-à-dire pas sous la forme de la technique mais essentiellement sous la forme de la magie. Capter des énergies divines par la complicité du serpent, qui permet d'être comme des dieux, c'est-à-dire qui permet d'accomplir des choses qui apparaissent surprenantes, sur- naturelles : oui, par une complicité, et cette scène du péché originel est typique d'une scène de magie. Il est évident que ceci est infiniment plus valable, parce que plus religieux, que ce qui ferait du péché originel un g péché de gourmandise ou même de sexualité. Il suffit simplement de voir tout le contexte. Il n'y a qu'à regarder les images, l'arbre, le serpent. On est essentiellement en présence d'une scène de magie. Vous avez des peintures de vases grecs où on retrouve tous les éléments : le serpent entouré autour de l'arbre, etc. Par conséquent, nous voyons que nous sommes en présence, là, de quelque chose qui tenait une place très importante dans ces religions naturelles où il y avait tout de même cette sorte de complicité avec ce monde préternaturel. Enfin, il y a un troisième type d'interprétation et, à mon avis, c'est ce troisième type d'interprétation qui est le bon et qui exprime ce qui fait la valeur, alors religieuse et pleinement valable du rite. C'est que le rite est une sorte d'appel à Dieu pour intervenir. C'est-à-dire qu'il est une forme essentiellement de prière faisant intervenir ainsi l'action de la Providence, soit dans l'existence de la nature, soit dans l'existence de l'homme. Et, à mon avis, cette représentation, qui est liée alors à une conception authentique de Dieu, qui est authentiquement religieuse, fait la valeur permanente des rites des religions païennes, dans la mesure où ils sont l'expression de cette foi profonde qu'il y a, au-delà des causalités purement matérielles, une certaine providence de Dieu pour l'homme de la Bible.
Il ne faut pas oublier que si le soleil se lève tous les jours ce n'est pas à cause du déterminisme des lois de la nature, mais c'est parce que Dieu le fait lever tous les jours, parce qu'il s'est engagé à respecter les lois de la nature. C'est dire qu'il y a une conception personnaliste au lieu de cette espèce de déterminisme aveugle. Le déterminisme aveugle n'exprime au fond que les habitudes de Dieu qui ne change pas ses habitudes, mais non pas quelque chose à quoi Dieu serait soumis. Le miracle, à ce moment-là, apparaît comme quelque chose qui est parfaitement naturel puisque c'est sur la fidélité de Dieu que repose l'ordre de la nature et que Dieu peut parfaitement, s'il le veut, modifier ainsi cet ordre. C'est là-dessus que repose cette conception du rite comme étant un appel à Dieu à conserver sa fidélité et Sa protection dans la continuation de l'existence cosmique, de l'existence de la nature, et de l'existence humaine dans les différents moments de l'existence humaine. Cette conception est profondément religieuse, profondément vraie. Elle donne son caractère vénérable aux rites païens qui peuvent bien entendu se dégrader en magie; et ceci, alors, peut tout à fait exister mais, de ce point de vue, la magie est une dégradation du rite et non pas l'essence du rite. Quand nous entendons aujourd'hui certains prêtres parler du caractère magique des Sacrements, ce qu'ils disent est absurde puisque, déjà au niveau des rites païens, il ne s'agit pas de magie, mais d'une authenticité religieuse parfaite, qui est précisément ce besoin fondamental qu'a l'homme de savoir que sa vie est entre les mains de Dieu, de la remettre entre les mains de Dieu, de la lui confier. Il n'y a rien qui soit plus enraciné dans le cur humain ce sont les gestes fondamentaux de la mère, de l'épouse, de celui qui part vers l'existence future, gestes qui correspondent à des enracinements très fondamentaux dans le cur humain. Je voudrais en dernier lieu situer ceci par rapport à ce qui constitue à certains égards un phénomène parallèle, mais présentant cependant un certain nombre de caractères nouveaux, qui est la hiérurgie au niveau des religions bibliques et chrétiennes et, en particulier, dans les sacrements chrétiens. Les sacrements chrétiens sont essentiellement des actions hiérurgiques, théurgiques. Nous pouvons remarquer d'abord que, bien entendu, il y a une sorte de continuité de l'un à l'autre, que le rythme des fêtes reste le même, que les moments de l'existence humaine sacralisés restent les mêmes, que les éléments sacrés: le pain, le vin, l'eau, le sel, l'huile, l'encens restent les mêmes, que la géographie sacrée reste la même. J'aime beaucoup dire aux carmélites qu'elles succèdent aux prêtresses d'Astarté, qui habitaient le Mont Carmel, car le Mont Carmel était un lieu saint de la religion phénicienne, où on adorait Astarté, la déesse de la fécondité. Et les carmélites se situent dans la continuité de ces moniales païennes. Et ceci est admirable parce que ceci marque précisément la continuité, à travers la totalité de l'histoire, de ces structures essentielles du sacré. En même temps, ce n'est pas une continuité homogène, ce sont plutôt des promotions, c'est-à-dire qu'il y a des irruptions nouvelles. En particulier, ce qui distinguera radicalement les religions judéo-chrétiennes des religions cosmiques, c'est que l'essentiel ne sera plus les rythmes fondamentaux de la vie naturelle, mais essentiellement les événements de l'histoire du salut. Ceci est une différence absolument fondamentale. Je veux dire par là que la fête pascale gardera bien entendu cet arrière-fond qui est celui de la fête de début du printemps mais deviendra pour les juifs la commémoraison - et il ne faut jamais dire simplement la commémoraison -, la réactualisation de la sortie d'Egypte, avec des rites qui seront une imitation de la sortie d'Egypte, avec la lecture du récit pascal, avec l'agneau. Robert Aron a écrit là-dessus de très belles pages, dans son livre Les années obscures de Jésus, avec une excellente philosophie du temps. En expliquant qu'une fête n'est pas le fait, simplement, de rappeler le souvenir, mais que c'est la réactualisation de l'événement. Et, pour un juif, célébrer la Pâque, c'est vivre à nouveau la Pâque. L'Événement est en quelque sorte l'événement historique - c'est ce que je vous disais tout à l'heure - on imite l'événement historique mais cette imitation en opère l'effet et c'est vraiment une délivrance. Pour le chrétien, ce sera la résurrection de Jésus, opérée dans cette même nuit pascale, et dont le symbolisme, les gestes, les rites baptismaux seront une imitation, mais une imitation qui en opère l'effet actuel. Il y a là, par conséquent, quelque chose d'absolument nouveau et qui, bien entendu, est fondamental dans la mesure où ce qui caractérisera les religions bibliques sera précisément l'importance que prend l'événement historique: cette irruption à l'intérieur de l'histoire cosmique de ce geste de Dieu, qui commence avec l'élection d'Abraham et qui se prolonge avec le mystère du Christ. Ceci d'ailleurs ne détruisant pas, mais en quelque sorte accomplissant, achevant, exauçant cet immense appel montant précisément des profondeurs de l'humanité païenne. Rien n'est plus vulnérable pour un chrétien que le paganisme et il ne faut pas cesser de protester contre la confusion absurde de "paganisme" et "d'athéïsme". Le païen est le contraire de l'athée. Je suis toujours furieux quand on parle du "paganisme moderne" à moins que ceci ne veuille dire, ce que je crois tout à fait, qu'il y a en effet une sorte de religion naturelle de l'homme moderne et que c'est précisément ceci qui est intéressant. Mais cette religion n'est certainement pas l'athéisme; c'est même exactement le contraire. C'est la forme que prend le besoin du sacré dans l'homme de la civilisation urbaine. Et ceci serait passionnant à étudier parce que c'est précisément ce qu'est l'inspiration religieuse de l'homme moderne : les formes que prend chez lui le besoin du sacré, ce qui est, pour lui, chargé, ce qui est hiérophanique, ce qui signifie Dieu pour lui, à travers quoi il le rencontre, eh bien, il est évident que c'est ceci que nous avons à explorer. Par conséquent, d'une part, la différence sera qu' Il ne - s'agit plus de la conservation de la vie naturelle, soit de la vie cosmique pour le laboureur, soit de la vie et de la transmission de la vie dans la famille, mais que ceci passe à un autre niveau qui est montré, avec le peuple juif d'abord et avec le Christ ensuite, dans une histoire sainte qui oriente l'homme vers une destinée non plus tournée vers le passé et la conservation des forces de vie, mais vers l'eschatologie, vers la fin qui prend un { caractère prophétique, ce qui définit phénoménologiquement comme d'ailleurs Eliade l'a très bien montré, a différence entre les religions issues d'Abraham et les ~ religions fondées sur la régularité des rythmes cosmiques. D'autre part, il y a un autre élément qui intervient ici au niveau de l'efficacité. La théurgie est toujours une efficacité agissant à travers des rites imitatifs. Je dis que, pour moi, cette efficacité à l'intérieur de la religion cosmique était la réelle efficacité - car je crois tout à fait aux sacrements païens - était la réelle efficacité du Dieu, auteur de la nature, qui précisément conserve et protège cette vie de la nature qui est son ~`re. Il est évident que, à partir du moment où nous entrons dans l'ordre du sacrement chrétien, il ne s'agit plus simplement de cette conservation de la vie naturelle, mais il s'agit de l'action de l'Esprit, du pneuma, communiquant une vie incorruptible, faisant passer à un plan déjà anticipé d'une existence qui transcende la vie biologique, qui est l'immersion dans le monde de la gloire. A cet égard, par conséquent, Si les structures et les formes sont les mêmes, s'il s'agit toujours en effet d'une énergie sacrée agissant à travers des rites, Il y a, comme nous le voyons, quelque chose dans la nature même de cette énergie qui est différent. Il resterait à dire un mot, dans cet ordre de la théurgie, d'une question qui suscite beaucoup d'interrogations et beaucoup de problèmes, qui est cette forme de hiérurgie ou de théurgie qu'est le miracle, c'est-à-dire précisément un type d'action surnaturelle agissant à l'intérieur même de l'univers phénoménal. J'ai été très intéressé de lire l'autre jour sous, la plume d'un très grand savant d'aujourd'hui, Costa de Beauregard, qu'il estimait que pour lui, savant, ça ne posait absolument pas le moindre problème parce que cette réalité que le savant atteint au niveau de son appréhension scientifique a, par ailleurs, une réalité cachée, ontologique, métaphysique, celle sur laquelle s' exerce le miracle. Et il disait: "Je n'ai pas pour moi la moindre difficulté à admettre que bien entendu ce pain qui, du point de vue scientifique, c'est-à-dire du point de vue de ses apparences "extérieures" - c'est l'expression, d'ailleurs, qu'emploie la théologie de Saint Thomas d'Aquin: sa species - "subsiste" - c'est-à-dire ce qu'étudie la science subsiste absolument - "et pourtant la substance est totalement changée. Et - disait-il pour moi scientifique et physicien la transsubstantiation ne fait pas la moindre difficulté." De même, donc, qu'une intervention au niveau de la substance même des choses laisse bien entendu subsister leur réalité apparente mais les atteint, peut-on dire, et les anime en quelque sorte ainsi de l'intérieur; et ceci, comme dans le miracle, peut retentir, même, bien entendu, sur le plan proprement phénoménal. Au fond, ici, nous atteignons une certaine dimension de la nature et de l'histoire qui nous montre que dans la nature et dans l'histoire sont à l'uvre des forces qui ne sont pas simplement des forces purement naturelles. Ce sont d'une part des forces mystérieuses qui, peut-être, pourraient être finalement atteintes par une étude scientifique. Mais, au- delà même de cela, ce sont des énergies qui sont proprement divines et qui, aussi bien dans les religions païennes que dans la religion juive, que dans la religion chrétienne, représentent pour nous une dimension fondamentale de la réalité.