Oleksandr Irvanets

Petite pièce sur la trahison, pour une actrice.


Premier acte.


Une chambre blanche, tournée vers le spectateur en diagonale, de sorte que le "quatrième mur" est formé par les murs trois et quatre. Les murs représentée portent respectivement une fenêtre et une porte. L'ameublement est sobre : un lit, une table, une chaise, une armoire. Sur la table de chevet — un téléphone. Un magnétophone sur la grande table.

Ici vit ELLE, une fille de quelque 23 ans. Elle arrive justement, dans un fauteuil roulant, les jambes recouvertes d'une couverture, elle porte une blouse claire. La fille se déplace avec aisance, les mouvements sont précis, sans le moindre signe d'anémie. Quant au fauteuil c'est un modèle confortable, maniable, léger. Mais bien sûr mieux aurait valu ne pas en avoir besoin.
ELLE roule du lit vers la table. S'y arrête, semble vouloir mettre en marche le magnétophone, finalement change d'avis. Soulève un coin de la nappe, regarde en dessous, y palpe quelque chose. Laisse retomber la nappe. Se retourne, roule vers la fenêtre. S'en approche en biais — ainsi se présente-t-elle aux spectateurs de trois quart face — ouvre la fenêtre. Les bruits de la rue envahissent la chambre : brouhaha de voix humaines, du bruit des voitures, de cris.

ELLE (cherche quelqu'un des yeux, puis appelle) : Mère Khonia ! Mère Khonia ! Bonjour ! Approchez vous. De toutes les façons tout le monde est déjà parti au travail, vous n'aurez plus de clients avant midi... Bonjour-bonjour, mère Khonia ! Il vous reste encore de la galette pour moi ? Une seule petite portion... Qu'est ce que vous avez comme sauce? à la scarabine ? à l'arachnine ? à la cafardine? Donnez m'en à l'arachnine, elle est à combien ? Quinze ? Eh bien !.. La semaine dernière elle était à douze... treize... D'accord, d'accord, je la prends... (Elle roule rapidement vers la table, soulève la nappe, à l'endroit où elle regardait précédemment, sort des billets de banque, elle en compte le nombre voulu et les tenant fermement dans la main roule vers la fenêtre. Elle tends l'argent par la fenêtre et prend sa part de galette avec de la sauce à l'arachnine, qu'elle se met à manger avec délectation.) C'est bon ! Mais les portions sont devenues si petites. A l'école encore, je me souviens, quand on en achetait une, on en offrait à toutes les copines et on ne la terminait même pas. Mais peut-être ce n'est qu'une impression... Dans l'enfance tout semblait grand... Peut-être... Et sinon, quoi de neuf, mère Khonia ? Comment ça — rien ? Vous devez bien avoir quelques nouvelles. Moi ? Moi, il n'y a vraiment rien de nouveau, que voulez-vous qu'il se passe entre ces quatre murs... J'ai reçu la pension aujourd'hui, l'allocation gris foncée, allocation personnelle, alors je fais la fête. Oui, une pension personnelle. Et bien pas tant que ça... Vous êtes bien curieuse, mère Khonia. Huit cent cinquante net, sans impôts. Est-ce que c'est de l'argent aujourd'hui ? Non, j'ai encore une bourse des gris clairs, je suis encore sensée étudier à l'Université, n'est-ce pas. (Elle rit amèrement.) Quatre cent tout rond. Je me débrouille comme je peux. (Elle savoure sa galette, qu'elle mange par petites bouchées.) Mmmmh... Non, je ne m'ennuie pas. Non. Et bien, comme maintenant : je m'installe près de la fenêtre et je regarde la Place Noire. Oui, bien sûr, la Place Grise, mais personne ne l'appelle comme ça, tout le monde dit la Place Noire... Quand est-ce qu'on l'a rebaptisée déjà ? Six mois, un peu plus ? On ne rééduque pas les gens aussi vite... Vous vous rappelez cette époque, mère Khonia... bien sûr que vous vous en rappelez, toute votre vie, pour ainsi dire, s'est passée alors... Moi, j'étais encore petite, et pourtant...
Une fois un garçon de notre école, quand on chantait

"En avant,
Marchons au pas,
vers notre noir destin"

a chanté

"...vers notre gris destin". Ce qu'il s'est pris, le pauvre ! Les Enfants des ténèbres l'ont immédiatement exclu, il a été placé dans un Intérréd, un Internat de rééducation, et les parents en ont pris pour leur grade. Une idiotie pareille... Non, maintenant ça a l'air d'être du passé... Mais il y a encore deux-trois ans, les premiers meetings contre le pouvoir noir, vous vous en souvenez ? Et quand les premiers drapeaux gris sont apparus dans les meetings — qu'est ce que ça a été !... Maintenant tout le monde s'est habitué, aux gris comme aux meetings. Ici, sur la place, il y en a pratiquement tous les jours. Oui, les noirs aussi se réunissent, mais ils ne sont pas nombreux, il n'y a que les plus endurcis. Maintenant c'est surtout les gris foncés. Et hier, il y a eu un meeting des Jigécés — les jeunesses gris claire. Le garçon dont je parlais tout à l'heure, il est maintenant un de leur leaders. Je regardais justement par la fenêtre. J'ai même voulu l'appeler, mais avec tout ce boucan...

Non, vous vous trompez. Non, je n'ai rien eu avec lui, je ne l'ai presque pas vu après qu'on l'ai placé à l'Intérréd. Non, c'est un autre qui me raccompagnait, un autre je vous dis... Oui, c'est ça, un grand, avec des cheveux noirs. Mais c'est un autre, mère Khonia, nous étions ensemble à l'école, et après aussi à l'Université. Oui, lui aussi est aux jeunesses gris claire, vous avez raison. C'est ça, il a l'insigne et la chemise gris clair. Vous avez une bonne mémoire, dites donc... Non, pourquoi il m'aurait quitté ? Nous nous voyons toujours. Il vient me voir ici... Venait me voir... C'est vrai qu'il n'est pas passé ces deux dernières semaines, mais il a téléphoné, il a beaucoup de travail dans sa section Jigécés. Et pourquoi je ne le croirais pas ? Quel intérêt il aurait à me mentir ?... S'il voulait me quitter il me l'aurait dit. Est-ce que je pourrais le retenir ? Nos relations sont basées sur une totale confiance réciproque. (Elle écoute pendant un moment son interlocutrice.) Et qu'est ce que ça fait. C'est Mona, Monique elle est à l'Université aussi, une grande fille, avec de longues jambes, des cheveux noirs et de grands yeux, c'est ça ? Oui, c'est bien elle... Et alors il ne peut plus sortir dans la rue en compagnie d'une fille ?... D'autant qu'ils sont tous les deux des activistes de la section Jigécés du faculté... Et vous imaginez immédiatement Dieu sait quoi. Non... Je me dis comme ça si je ne vais pas vous acheter encore une portion, une toute petite, sans sauce du tout... Pour moi, vous la ferez à dix, mère Khonia ? Oui, je vous les donne tout de suite. (Elle roule vers la table, sort un billet de banque de dessous la nappe, retourne à la fenêtre et la tend par la fenêtre, et en retire une toute petite portion de galette.) Merci, ma petite Khonia. (Elle commence à la manger avec délectation.) Oui, nous nous connaissons depuis l'école. Ça a toujours été une lutte entre nous, une émulation. Les trois meilleurs élèves de la classe : lui, moi et Mona. A l'anniversaire noir chacun des trois recevait un diplôme d'honneur. Et pour toute notre promotion uniquement trois certificats noirs - lui, moi et Mona. Oui, mais à l'époque tout le monde était dans les Enfants des ténèbres et après dans les jeunesses noiristes. Mais personne ne nous demandait si nous le voulions ou non, mère Khonia ! On nous inscrivait d'office. Vous allez me parler de votre jeunesse ! A votre époque c'était réellement des choses saintes, ces idéaux noirs. Chez nous personne n'y croyait plus... Bien sûr que non ! La seule chose pour la quelle on voulait avoir certificat noir c'était pour entrer à l'Université. Bien sûr que si ! Les autres, ils sont où maintenant ? A l'usine ! Seulement nous trois, nous faisons des études. (Se rappelant son état elle se rembrunie.) Plus que deux maintenant... Et lui, mère Khonia, de nous trois, il était le plus, le plus, le plus... Le plus doué, le plus intelligent, le plus talentueux, et tout... Parce que moi, excusez l'expression, moi j'ai réussi en bossant comme une malade. Parfois jusqu'à des trois heures, des quatre heures à potasser, et le matin tu vas aux cours toute cotonneuse. Mona, elle avait son père qui travaillait où vous savez... (Elle fait un geste significatif.) Et lui, dès les premières classes, je m'en souviens — il comprenait tout au vol ! Il pouvait toujours répondre à n'importe quelle question. Les contrôles il les faisait comme il aurait mangé des cacahuètes... Il avait une tête faite comme ça !... Et toujours très honnête — il ne laissait jamais copier, ni même jeter un coup d'oeil par dessus son épaule. Et il ne soufflait jamais. Maintenant c'est pareil, dans ses Jigécés — il n'est pas n'importe qui - président de la section de la faculté, mais il ne va ni aux symposiums de repos, ni aux conférences récréatives — uniquement les délégués démocratiquement élus. Voilà comment il est...

Où ça ?... Mais non, mère Khonia, il est trop honnête pour cela... Bien sûr qu'ils étaient partout à l'époque. Dans chaque école, à côté du bureau du directeur, il y avait un vice - conseiller, ou même un conseiller en chef. Et il n'y a pas si longtemps, à l'Université, il se passaient de ces choses... Non, vous le savez bien, maintenant ils doivent prêter le sermon de loyauté à ce qu'il parait. Ils ne peuvent quand même pas se parjurer. Et lui ? On a dû certainement le convoquer à des entretiens lui aussi. Et qui ne convoquait-on pas à l'époque ? (Elle devient pensive.) Mère Khonia, dites mère Khonia... Est-ce que je peux vous demander un service ?... Vous avez compris de vous même... Alors c'est d'accord, vous voulez bien aller en chercher ? Combien ?... Je vais vous donner deux cent et vous allez garder ce qui restera, toute la monnaie. Oui, je sais ça a augmenté aussi, mais pour cent septante, cent huitante on peut certainement en acheté de la moins chère. D'accord ?... Eh, mère Khonia, que ferais-je sans vous ? (Joyeuse elle roule rapidement vers la table, sort quelques grosses coupures et les donne par la fenêtre.) Alors je vous attends ici, mère Khonia. Mais faites vite... (Elle se tait, suit quelqu'un du regard par la fenêtre, quelque temps elle regarde la place en silence.) Oh, ils se réunissent. Encore un meeting. Que les drapeaux de gris foncés sont devenus sombres. Presque noirs... Et ceux des gris clairs aussi. Ils sont maintenant presque gris foncé. Contre quoi vont-ils protester aujourd'hui ? Sans doute de nouveau contre la Molva. Ils protestent et on la construit quand même. Les molvistes et les molvologues expliquent à longueur de temps que l'explosion de la Molva méridionale a été un pur accident, que la probabilité de l'explosion d'une molva est d'une fois cent milles ans... Et ils protestent toujours... Mais il faut les comprendre aussi. Il faut bien protester... contre quelque chose... (Ayant brusquement perdu tout intérêt pour le meeting, elle roule vers la table, allume le magnétophone, mais celui-ci fonctionne comme une radio.)

La voix du speaker : Et maintenant les dernières nouvelles. La fraction dite de la "Minorité noire" de la Chambre haute du parlement populaire a fait parvenir au Président un paquet de requêtes et de propositions concernant l'assainissement décisif et radical du pays, la jugulation de l'hyper-méta-superinflation et le rétablissement de l'ordre dans les processus législatif et exécutif. Sous l'appel au Président lui demandant d'être ferme et décidé dans la conduite d'une politique économique rigoureuse, l'on trouve les signatures des parlementaires Tchornyk et Tchornenko, des députés Tchorniiev et Tchorniak, des sénateurs Tchorny, Tchornetsky, Tchorniouchtchy, Tchornylny, Tchornevytch et Tchorner.

La voix d'un autre speaker : Se poursuit le transfère des habitants des districts sud de la région Maratarska vers les régions voisines Taramarska et Ramatarska. La population de ces régions accueille à bras ouverts les réfugiés de la région touchée par l'explosion de la Molva méridionale. Se poursuit la collecte de fonds pour la remise en état de la tranche endommagée, la tranche douze de la Molva méridionale. Aujourd'hui le montant des sommes collectées s'élève à ...

(ELLE éteint la radio. Après être resté songeuse quelques instants dans son fauteuil elle roule vers la fenêtre.)

ELLE : Mais où est-elle donc ?... Ah, la voilà enfin... Mère Khonia ! Et qu'est ce qu'il y a ? Donnez vite... (Avec impatience elle tend la main par la fenêtre.) Quoi ? Et bien... Mais que dites vous ! Bien sûr. Bien sûr que c'est à cause de moi... Mère Khonia ! Mais je pense que c'est simplement un imbécile qui vous a fait peur. Ce n'était certainement pas un conseiller. Que voulez-vous qu'un conseiller aille foutre là-bas, vous pensez qu'il n'a pas autre chose à faire ? Et deuxièmement si s'avait été un conseiller, il ne se serait même pas approché de vous, il aurait sifflé et une dizaine d'accomplisseurs seraient accourus, qui vous aurait embarqué et ce trafiquant aussi... Et dans votre naïveté... Alors vous dites que vous lui avez donné combien ? Cinquante ? Tout ce qui restait ? Et vous avez même ajouté de votre propre argent ? (Elle réfléchit un instant.) Bien, mère Khonia, je vais vous donner un billet de cinquante. (Sans enthousiasme elle s'approche de la table, sort un billet de banque de dessous la nappe et le billet à la main revient à la fenêtre.) Tenez, mère Khonia, et excusez-moi de vous avoir envoyé dans ce guet-apens !... Et maintenant donnez la moi vite ! (Impatiente elle tend la main par la fenêtre et enfin obtient une bouteille remplie d'un liquide de la couleur d'un thé moyennement infusé.) Merci encore mère Khonia, merci beaucoup, beaucoup, beaucoup !... Revenez encore dans l'après-midi, peut-être le commerce sera un peu meilleur vers le soir. Et comme ça nous allons pouvoir papoter encore un peu. C'est d'accord, mère Khonia ? Alors au revoir...

ELLE serre la bouteille contre la poitrine assise dans son fauteuil et la berce comme on le fait d'un enfant. Puis elle la pose sur ses genoux, la retenant d'une main, de l'autre elle ferme la fenêtre. Avec précaution elle s'approche de la table de chevet où trône le téléphone. Ouvre la porte de la table de chevet, en sort un petit verre. Débouche la bouteille. Verse un verre entier et le boit d'un trait. Et immédiatement un second. Épuisée, elle se rejette dans le fauteuil, en tenant le verre et la bouteille comme un trésor. Quelques minutes elle reste immobile. Finalement elle se secoue, replace le verre et la bouteille dans la table de nuit, dont elle referme la porte. Roule vers le milieu de la pièce. Ses mouvements sont de nouveau précis et assurés. Elle roule vers la table, met en marche le magnétophone. On entend la chanson folklorique "Brûlait le pin, d'une haute flamme" [HORILA SOSNA, PALALA]. On dirait qu'elle se déplace déjà dans le rythme de la chanson, elle approche le fauteuil de l'armoire, l'ouvre et en sort un voile de mariée. Se regardant dans la glace placée à l'intérieur de la porte de l'armoire elle met le voile sur sa tête. Puis referme l'armoire, reviens au milieu de la pièce. Commence à danser dans son fauteuil. Sa danse est terrible. Sa danse est belle. Sa danse est terriblement belle.


Acte II.


La même chambre. Peut-être ELLE vient tout juste de s'arrêter de danser dans son fauteuil. Mais la chanson est finie et ELLE éteints le magnétophone. Elle est un peu essoufflée. Elle s'essuie le visage de la main, enlève voile et le range dans l'armoire. Arrange ses cheveux. Réfléchit. Mais cet instant de réflexion est léger, parce qu'elle est ivre. Ensuite, encore une minute ou deux elle se déplace sans but précis dans la chambre, finalement elle s'approche de nouveau de la fenêtre, l'ouvre et regarde dehors.

ELLE : Vous êtes déjà là, mère Khonia? Si vite ? Ce que j'ai fais moi ? Rien, j'écoutais de la musique. Quoi, on l'entendait d'ici ? Vraiment ? Je ne pensais pas que c'était aussi fort. Quoi ? Eh non, si je pouvais danser... Je ne vis que dans mon lit et dans ce fauteuil. Oui. Non, je ne me lève pas, pas du tout. Bien sûr que ce n'est pas gai. Que voulez-vous y faire ? Le docteur a dit que plus jamais... que c'est jusqu'à ... pour toujours, quoi. Et oui, c'est comme ça. Oh, mère Khonia, vous me demandez ça ! Comment le raconter ? C'est dur à dire ces choses-là. Combien de temps déjà... (Elle réfléchit, se souvient. ) Et bien plus de six mois, ça fait bien quatre mois que je suis sortie de l'hôpital, et là bas je suis restée deux mois et demi. Oui, déjà pas mal de temps... a passé...

C'était à l'époque des premières manifestations contre la Molva. C'était juste après l'explosion, pratiquement dans les jours qui ont suivis. Les Jigécés étaient encore interdites mais nous avions tous fait des chemises grises... Ouais... On en rit maintenant que tout ça soit finit. Mais à l'époque nous prenions cela tellement au sérieux, nous prenions cela pour... Oui, ça aussi... Je me souviens que je m'étais faite une chemise très large et je ne la rentrais pas dans les pantalons ou dans la jupe, je la portais comme ça, par dessus... Voilà... Et il y avait une manif dans l'Université même, sur le parvis. Les gens des Jigécés avait voulu alors rassembler tout le monde, les sympathisants et les indécis aussi... Et pour les influencer — c'est lui justement qui me l'a conseillé — je suis montée sur la porte, vous connaissez cette porte sur le parvis de l'Université, une belle porte forgée... Il me l'a demandé, et quand tout le monde était réuni... j'ai fermé la porte... c'est à dire que j'ai réuni les deux battants, et comme nous n'avions pas le cadenas, c'est le gardien qui l'avait — il m'a donné des menottes de policier, et avec l'un des bracelet de ces menottes j'ai fermé la porte. Et l'autre, je me le suis attaché au poignet... (Elle s'interrompt souvent, on voit que cela lui est pénible de raconter cette histoire.) Voilà... Alors le meeting se passe, les gris clairs font des discours... Et quelqu'un, sans doute quelqu'un de l'Université, peut-être le recteur lui-même, a appelé la police. J'ai juste eu le temps de me retourné - arrivent deux véhicules blindés noirs. Et foncent directement sur la porte, sans s'arrêter... Et la porte évidemment s'écroule sur moi... Et ils me... sous la porte... écrasée, vous comprenez ? Ils m'ont traîné comme ça à travers tout le parvis, quelque cinquante mètres peut-être... Non, pensez-vous, les étudiants qui étaient là-bas m'ont raconté plus tard. J'ai perdu connaissance presque tout de suite après que la porte me soit tombée dessus... J'ai repris connaissance des semaines plus tard, à l'hôpital. Et pas d'un coup... petit à petit je revenais à moi... par bribes. Oh, comme c'était affreux, mère Khonia, tout le corps me faisait mal... Brrrr... (Elle tressaille.) Tout le monde a été bien sûr dispersé et moi, on m'a amené à l'hôpital. Oui... Le médecins s'étonnaient que je sois restée en vie... Assez, mère Khonia, je ne peux plus me souvenir de ça... Suffit... (Elle reste assise abattue dans le fauteuil, la tête penchée sur la poitrine. Brusquement retentit la sonnerie du téléphone.) Excusez-moi, mère Khonia, on m'appelle !... (Elle referme rapidement la fenêtre, roule vers le téléphone.) Allô ! J'écoute ! Qui c'est ? (Instantanément sa voix devient sèche et froide, même son visage change d'expression.) Ah, c'est toi ? Et qu'est ce que tu veux ? S'il y a matière, pourquoi ne pas parler... (Silence.) Oui... Oui... Ça c'est ce que tu penses... Mouais... Mmm... Mmhmm... Oui. Assez. Assez ! Suffit ! Et maintenant toi écoute-moi ! Tu entends ?! Maintenant moi je vais te dire quelque chose ! Écoute et ne m'interromps pas ! Tu as toujours profité de moi, encore à l'école tu t'es accroché à moi comme une sangsue ! Et depuis tu me parasite !... Copier les devoirs, pomper un contrôle ! Est-ce que tu es allé à un seul examen sans mes antisèches ? Et pas seulement à l'école - en tout ! Quand en première année nous sommes allés en forêt et j'ai accroché un petit bouquet de joumjyna à ma veste, tu as immédiatement fait pareil. Même que le lendemain tu es venu avec à l'Université ! Et tous s'étonnent, et tous s'extasient — ah, cette Mona, ah, cette Mona, quel goût, quelle imagination ! Mais c'était mon goût, c'était mon imagination !... Quand j'ai commencé à fumer, tu n'as pas tardé. Et pas une autre marque, des "Filboro" évidemment ! Et lorsqu'une fois au café, nous étions tous les trois, tu dois t'en souvenir — j'ai sorti une cigarette du paquet, et c'était la dernière et elle était cassée. J'ai arraché le filtre et l'ai jeté. Je l'ai fumé comme ça, sans filtre. Et une minute après tu as sorti ton paquet et tu as détaché le filtre et tu as allumé la cigarette. Tu diras peut-être que non ? Et je m'étais dit que tu es bien médiocre de ne pouvoir rien inventer toi-même. Je buvais du meps sans sucre - et toi aussi tu buvais du meps sans sucre. Je rongeais du tryk [prononcé trék] — toi aussi tu rongeais du tryk. Une fois dans la conversation j'ai dit en passant que je dors sans oreiller, parce que je n'aime pas que la tête soit plus haut que le reste du corps. Et je suis sûre que dès la nuit suivante tu as dormi sans oreiller ! Tu me volais tout - mes façons d'être, mes goûts, mes expressions, mon style de vie !

Et maintenant je vais te dire le plus important ! Je vais te dire pourquoi tu faisais tout ça ! Tu pensais pouvoir me le voler comme ça ! Mais ne crois pas que tu as réussi !... (Elle se tait, sanglote, repose le combiné sur l'appareil. Reste assise, comme inconsciente. Après quelques instants le téléphone sonne de nouveau.) Quoi encore ? (Prend le combiné.) Oui. Qu'est ce que tu veux encore ? Vas-y, dis-le... (Écoute son interlocutrice.) Tu mens ! Je te crois pas !!! (Au bord des larmes.) Tu mens Mona, tu mens ! Je te crois pas ! Je n'y croirais que lorsqu'il me le dira lui-même !... Tu es une salope, Mona !... (Elle jette le combiné. Se recroqueville dans son fauteuil, le visage entre les mains, et reste ainsi un long moment. Le téléphone sonne de nouveau. Elle prend le combinée comme endormie — d'un geste veule et comme à contre coeur.)

J'écoute. Oui, c'est moi. Mais si, j'ai t'es reconnue... Moi ? Tout va bien. Petitement... Et toi, comment ça va ? Mouai... C'est clair... Et l'idée de m'appeler, tu l'as eu tout seul ou c'est Mona qui te l'as soufflé ?... Si je le demande c'est que j'en ai envie. J'ai des raisons de le faire. Elle m'a appelé. Il n'y a pas longtemps, il y a quelques instants... Ce qu'elle a dit ? Des choses et d'autres... Tu connais nos relations... Entre autre elle a dit, qu'à l'époque, quand... quand votre meeting a été dispersé, quand j'ai été... quand la porte m'a écrasé... elle a dit, tu entends ? - elle a dit que c'était toi qui avais téléphoné aux flics !... (Un silence.) Oui. Oui, je t'entends très bien et je t'écoute très attentivement !... Oui, je sais la lutte ne peut pas se passer de victimes et de sang !... (De nouveau d'une voix hystérique et au bord des sanglots.) Oui, le sang des martyrs renforce nos rangs. Vos rangs, tu entends ?! Tu as réfléchit longtemps, tu a tout bien calculé, avant de me donner les menottes, comme en passant et de me proposer de bloquer la porte... C'était moi qui devait le faire... Oui, oui, la lutte ne peut pas se passer de victimes... Et est-ce que tu sais que quand on m'a amené à l'hôpital, avant de me recoudre morceaux par morceaux, ils ont sorti, les médecins ont sorti de moi... plutôt c'était déjà sorti tout seul... ce qui devait... ce qui devait s'appeler... mon enfant... Notre enfant, mon chéri... Oui... c'était pas pour rien - mes nausées et la chemise large que je m'étais faite. Tu avais même rit : pourquoi m'affubler ainsi ? Tu ne savais vraiment pas ? Vraiment tu n'avais pas une petite idée, ou bien tu faisais si bien celui qui ne sais pas ?... Parce que maintenant je n'arrive plus à comprendre... Quoi ? Pour quoi faire ? Pourquoi venir chez moi ? Qu'est ce que tu veux m'expliquer ? Qu'est ce que tu peux m'expliquer ? Quoi ? Alors...

De toute évidence la conversation a été interrompue à l'autre bout de la ligne. ELLE garde encore quelques instants le combiné près du visage, puis le pose lentement sur l'appareil. Elle reste assise en silence, concentrée, calme, les mains posées sur les genoux. De nouveaux retentit la sonnerie du téléphone. D'un geste vif elle prend le combinée.

ELLE : J'écoute ! Oui ! Oui, c'est moi, monsieur le conseiller ! Monsieur le conseiller en chef !... Oui. Parfaitement. Conformément à vos instructions monsieur le conseiller en chef. Parfaitement. Évidement. Il sera chez moi dans un instant, monsieur le conseiller en chef ! Oui. Parfaitement! Bien, monsieur le conseiller en chef ! Merci, monsieur le conseiller en chef ! (Avec un geste précis elle repose le combinée sur l'appareil. Roule vers le milieu de la chambre. Rejette la couverture. Sous la couverture elle ne portait qu'une petite culotte. Elle se lève du fauteuil. Se dégourdie les jambes ankylosées. S'approche de l'armoire. Enlève sa chemise en la passant par dessus la tête. La met dans l'armoire et en sort une robe sombre et des collants. Sans se presser, calmement elle les met. D'un tiroir qui se trouve en bas de l'armoire elle sort une paire d'escarpins à talons hauts. Au moment où elle les chausse, le carillon de la porte retentit. Deux brèves sonneries.)

ELLE : Un instant ! Attendez un instant !... (Referme la porte de l'armoire. S'assied calmement dans le fauteuil, s'y installe confortablement, recouvre les jambes avec la couverture. De tout le fauteuil, de tout son corps elle se tourne vers la porte. Retentit une nouvelle sonnerie.)

ELLE : Oui ! Entrez, c'est ouvert !...

RIDEAU.




Novembre 1992, Irpyn-Rivne-Irpyn.


Traduit de l'oukraïnien par Oles Masliouk





© Oleksandr Irvanets, le traducteur et la Librairie Oukraïnienne Éphémère