Lessia Oukraïnka
Lessia Oukraïnka
Ed gladium in ore épis...
Ô Verbe, que n'es-tu l'acier dur
Qui brille clair au milieu du combat,
Que n'es-tu le glaive acéré, implacable,
Qui tranche la tête aux ennemis !
Ô mon Verbe sincère et dur,
Me voici prête à te tirer de moi :
Mais ce qui saignera, c'est mon cœur...
Et tu ne fouiras pas le cœur de l'ennemi !
Je polirai, j'aiguiserai les armes qui pétillent
Et puis... je les pendrai au mur
Pour réjouir autrui et me contrister...
Ô Verbe, tu es mon arme unique,
Rien ne nous oblige à périr ensemble,
Peut-être qu'entre les mains de frères inconnus
Tu seras un bon glaive, un jour, pour nos bourreaux.
Le coin retentira sur le fer des entraves,
Un rayon percera le donjon des tyrans,
Alors, il sonnera au choc d'autres glaives,
Et d'autres mots qui seront neufs et plus esclaves.
Oh oui, de beaux champions vêtirons mon armure,
Et avec elle ils iront vaillamment au combat...
Mes armes, puissiez-vous servir aux guerriers
Mieux que vous ne chargeâtes mes trop débiles mains.
Traduit par Antoine Martel
O parole !..
O parole ! pourquoi n'es-tu pas le dur acier
Qui étincelle si clairement au cours du combat ?
Pourquoi n'es-tu pas l'épée tranchante, impitoyable,
Celle qui enlève les têtes ennemies de l'épaule ?
Toi, mon langage, sincère, trempé !
Je suis prête à te sortir du fourreau,
Mais tu verseras le sang de mon cur,
Le cur ennemi, tu ne le perceras pas...
J'affilerai, j'aiguiserai mon arme étincelante
Autant que j'aurai de vigueur et de capacité,
Ensuite je l'accrocherai au mur,
Pour la joie des autres, pour ma tristesse.
O parole ! tu es mon arme unique,
Nous ne devons pas périr toutes les deux !
Peut-être, en mains des frères inconnus,
Tu seras une meilleure épée contre les bourreaux.
La lame cliquettera sur le fer des chaînes,
L'écho retentira sur les forteresses des tyrans,
Se mêlera aux cliquetis des autres épées,
A l'appel des propos nouveaux, pas ceux de prison.
Les vengeurs vigoureux accepteront mon arme,
Se lanceront avec elle courageusement au combat...
O mon arme ! sers mieux aux guerriers
Que tu n'as servi à ces mains malades !
25/XI/1896
Traduit par A. Swirko
Première parution : Lessia Oukraïnka uvres choisies. Bruxelles, 1970.
Paroles, que n'êtes-vous dur acier,
Qui dans les combats puisse scintiller ?
Que n'êtes-vous une épée sans merci
Pour trancher la tête des ennemis ?
Je voudrais, ô langue trempée et fière,
Te dégainer tout comme une rapière,
Mais las ! mon cur seul saignerait ainsi,
Sans que ma lame perce l'ennemi...
J'affilerai une épaie, une lance,
Selon mon savoir-faire et ma patience,
Puis au mur blanc je les accrocherai,
Au rire des uns, mais à mon regret.
Paroles, ma seule arme de combat,
Soyez sûres, nous ne périrons pas !
Aux mains de frères, d'inconnus amis,
Vous pourfendrez mieux les bourreaux maudits.
L'épée frappera les fers en tintant,
Lançant l'écho jusqu'aux fiefs des tyrans,
Rencontrera des lames fraternelles
Et, non captive, une langue nouvelle.
Mon arme ira dans les mains de vengeurs
Qui courront au combat avec ardeur...
O, mon glaive, sers les guerriers d'airain
Mieux que tu ne sers en faibles mains !
Traduit par Henri Abril
Tirée de : POEZIIA IEVROPY V TRIOKH TOMAKH. Poetry of Europe in three volumes. Europäische Lyrik in drei Bänden. Poésie d'Europe en trois tomes.
Tom trietii. Poeziia SSSR. (...) Tome troisième. La poésie de l'U.R.S.S.
Moskva, Progress, 1977
Victoire
Longtemps je ne voulus profiter du printemps,
Je ne voulais point l'écouter
Et ses discours doux, séduisants et charmants,
Je ne craignais de les prendre en mon cur.
" Non, ne me fais point signe, printemps, disais-je,
Ne me charme pas et ne me flatte en vain.
Que me fait cette beauté joyeuse et claire
Quand j'ai le cœur sombre et triste. "
Et le printemps susurrait : " Écoute-moi !
Tout profite de ma forte puissance :
Le bois touffu déjà ne pense plus au triste hiver
Et il fait le coquet en une parure verte ;
Le nuage a retenti de la foudre sonore
Et le feu de l'éclair l'illumina ;
La terre noire disparaît sous les primevères...
Je donne à tous mes faveurs, comme une reine.
Puisse ton cœur obscur connaître aussi la vie
Et répondre à mon chant joyeux,
Car tout ce qui vit vibre avec lui,
Et ton cœur est vivant puisqu'il bat ! "
Tout bas la pensée murmure : " Ne crois pas à ce printemps ! "
Mais son avertissement est vain...
Déjà rêves et chant ont pénétré en moi !
Printemps, printemps, j'avoue : c'est toi qui a vaincu !
Traduit par Antoine Martel
Victoire
Longtemps, je ne voulais pas obéir au printemps,
Je refusais de l'écouter ;
Ces discours-là, doux, attirants, enchanteurs,
Je craignais de les prendre à cur.
" Non, printemps, lui disais-je, cesse de m'appeler,
De me charmer et de m'attirer vainement.
A quoi peut me servir ta beauté, joyeuse et claire ?
Mon cur est affligé et sombre. "
Mais le printemps insistait : " Ecoute-moi !
Tout plie sous mon grand pouvoir :
Le sombre bosquet a déjà oublié le triste hivernage
Et se pavane dans sa verte décoration ;
Le sombre nuage m'a répondu avec un tonnerre bruyant
Et s'est éclairé avec la lueur de l'éclair ;
La sombre terre s'est couverte de menues primevères ;
Tout se soumet à moi comme à une reine ;
Que ton sombre cur se ranime également
Et réponde à mon joyeux chant,
Car tout ce qui est vivant lui a répondu,
Ton cur bat encore, donc il est vivant ! "
La pensée chuchote : " Ne crois pas le printemps ! "
Mais cet avertissement est déjà vain,
Les rêves et les chants se sont éveillés en moi...
Printemps, printemps, c'est ta victoire !
14/V/1893
Traduit par A. Swirko
Première parution : Lessia Oukraïnka uvres choisies. Bruxelles, 1970.
Cimetière de Bakhtchisaraï
Un soleil aveuglant dardait le cimetière
De ses rayons brûlants, glorieux et parfumés,
Et surchauffait là-bas les dalles et les pierres
Des tombeaux où gisent les morts de Mahomet.
Pas de fleurs, pas de plantes, de palissades jamais...
Dans cette solitude une tombe plus fière
S'érige. Tous ceux qui y dorment désormais
Gardent éternellement le nom de leur poussière.
Oh, néant ! Oh, néant ! Le poète étranger
Pourra venir ici devant ces lieux songer
Et construire des rêves fabuleux et géants...
Mais là ne reposent pas l'ornement des harems :
La sauvage Marie, ni l'ardente Zarem.
Ici dort à jamais le Passé de l'Orient.
Traduit par Janus
Première parution : La Revue de Prométhée, Tome I - N° 1, 1 octobre 1938
Contra spem spero
Fuyez au loin, oh mes pensées ; lourdes nuées d'automne
Car voici revenu le printemps lumineux ;
Pourquoi faut-il donc que mes jeunes années
S'écoulent dans la peine et l'écho des sanglots ?
Non, à travers les larmes, je garde le sourire
Et je chante au milieu des malheurs,
Sans espoir, je veux espérer quand même,
je veux vivre : fuyez, pensées qui m'accablez !
Sur notre terre si dure et si aride,
Je m'en irai, semant des fleurs brillantes,
Dans la neige glacée je planterai des fleurs
Et les arroserai de mes larmes amères.
Et l'écorce puissante des glaces
Fondra sous mes pleurs brûlants,
Pour moi alors des fleurs pourront éclore,
M'annonçant enfin un heureux printemps.
Sur la pente abrupte de la montagne,
Comme on porte la croix, je porterai ma pierre,
Et m'élevant avec la charge énorme
J'entonnerai quand même un chant de joie.
Dans la nuit infinie et sombre,
Mes paupières jamais ne s'abaisseront,
Et mes yeux guetteront l'étoile des rois mages
Qui domine les nuits de son brillant éclat.
Oui, à travers les larmes, je garde le sourire
Et je chante au milieu des malheurs,
Sans espoir, je vais espérer quand même,
Je vais vivre : adieu, pensées qui m'accablaient !
Traduit par Kaléna Houzar - Uhryn
Première parution : Bulletin Franco-Ukrainien, N° 16, décembre 1963
Contra spem spero
" Eloignez-vous de moi, pensées, nuées d'automne...
Voici le printemps adoré.
Est-ce parmi les pleurs que la jeunesse donne
A la vie son rêve doré ?
Non, je veux rire encor, même à travers les larmes !
Je veux rire et chanter, malgré
L'infortune ! Malgré la douleur, peuvre charme,
Sans espoir, je veux espérer !
Sur un sol gris, je tresserai des fleurs vermeilles !
Sur la glace je sèmerai ;
Les pleurs de mon amour, les larmes de mes veilles
Brûleront le sol fissuré...
Peut-être elles naîtront les fleurs qui me sont dues...
Sur un pic escarpé, je veux
Monter, sans oublier de chanter éperdue
Avec la pierre de mes vux...
Malgré la nuit, que seule une tendresse éclaire,
Malgré la nuit, j'ouvrirai l'il,
Et ne cesserai pas d'aimer l'étoile claire
Maîtresse de l'espoir en deuil...
Oui, je vais rire encor, même à travers les larmes !
Je vais rire et chanter, malgré
L'infortune ! Malgré ma douleur, pauvre charme,
Sans espoir, je vais espérer... "
Traduit par Mme la Princesse de Tokary et M. Charles Tillac
Première parution : Roger Tisserand. La vie d'un peuple. L'Ukraine. Librairie orientale et américaine. G.-P. Maisonneuve. 3, rue du Sabot. Paris, 1933.
Contra spem spero
Hors d'ici, vous, nuées automnales !
Maintenant, c'est le printemps !
Est-ce ainsi, dans le chagrin et la lamentation,
Que s'écoulent les jeunes années ?
Non, je vais rire à travers les larmes
Et chanter des chansons dans le malheur,
Sans espoir, je vais quand même espérer,
Je veux vivre ! Hors de moi, mornes pensées !
Sur une pauvre et triste jachère,
Je vais semer des fleurs colorées,
Je vais semer les fleurs pendant le gel,
Je vais les arroser des larmes amères.
Et ces chaudes larmes feront fondre
Cette coriace croûte de glace,
Peut-être les fleurs germeront, et viendra,
Pour moi aussi, un joyeux printemps.
Jusqu'au sommet d'une montagne de cilice,
Je vais porter une lourde pierre
Et, accablée par ce terrible fardeau,
Je vais chanter une joyeuse chanson.
Durant la longue nuit ténébreuse,
Je ne fermerai les yeux même pas pour un instant,
Toujours, je chercherai l'étoile conductrice,
Reine lumineuse des nuits obscures.
Oui ! Je vais rire à travers les larmes
Et chanter des chansons dans le malheur,
Sans espoir, je vais quand même espérer,
Je vais vivre ! Hors de moi, mornes pensées !
Le 2 mai 1890
Traduit par A. Swirko
Première parution : Lessia Oukraïnka uvres choisies. Bruxelles, 1970.
Toi aussi, mon Ukraine, tu guerroyais jadis
à l'instar d'Israël. Dieu lui-même disposait
contre toi une puissance inexorable
de l'aveugle destin. Il t'environna
de peuples qui, tels des lions dans le désert,
rugissaient, étant désireux de ton sang ;
il t'enveloppa de telles ténèbres que les frères
y méconnaissaient leurs propres frères
et, dans ces ténèbres, apparut quelqu'un d'invincible,
un certain esprit du temps qui clama hostilement :
" Mort à l'Ukraine ! " Mais le bras droit de Bohdan
se dressa très haut et les peuples
se dispersèrent à l'instar des chacals poltrons,
les frères reconnurent leurs frères et se réunirent.
Alors l'esprit dit ! " Tu as vaincu, Bohdan !
Dorénavant, la terre promise est à toi. "
Et déjà Bohdan se mit à traverser cette terre
de bout en bout. Entre lui et l'esprit
la fête de conciliation eut lieu bruyamment
dans la ville aux toits dorés. Mais, soudain,
l'esprit trahit. Ténèbres, angoisse, désunion revinrent.
Ce fut de nouveau l'esclavage égyptien,
non pas en terre étrangère, mais dans la nôtre.
Ensuite la mer rouge se répandit,
puis se divisa en deux parties,
se réunit une fois de plus, mais qui y fut englouti ?
Hélas ! le moderne pharaon
franchit vivant la mer rouge,
mais le cavalier avec son cheval disparut à jamais.
Chante, réjouie-toi, odieuse étrangère,
bats des tambours, lance-toi avec frénésie à la danse :
le cavalier avec son cheval périt dans la mer rouge,
à toi est échu l'héritage pour la parure,
car tu emporteras les attributs d'Ukraine
en célébrant ta victoire sur elle.
Telle était notre sortie d'Egypte
qui ressemblait au déluge. La mer rouge écuma
et s'apaisa, fut mise à sec, à son endroit
il n'en resta qu'un lugubre désert
et le nouvel Israël se mit à divaguer,
sur cette terre qui lui avait été promise,
tel un troupeau quelconque sans abri.
Les pâtres erraient aussi avec le troupeau
et suivaient l'ombre la nuit, le feu le jour.
Quand leur apparaissait l'esprit grandiose,
brillant d'une colonne de feu dans les ténèbres
et de jour se déplaçant sous l'aspect
d'une nuée blanche, ils n'en croyaient pas leurs yeux
et allaient à la débandade pour se fourvoyer,
et devenaient les esclaves des ennemis.
O Seigneur ! est-ce longtemps encore
qu'il nous faudra errer et chercher
le pays natal sur notre terre ?
Quel péché avons-nous commis contre l'esprit
pour qu'il ait brisé son grand testament,
ce testament-là, pris au combat pour la liberté ?
Aussi, mers un terme à cette trahison, sépare-nous
en nous dispersant dans le monde entier, peut-être,
après cela, en proie au mal du pays natal,
nous apprendrons comment et où le chercher.
Alors le père montrera, à son fils,
dans le lointain, le mirage au teint d'argent
et dira : " Voilà la terre de ton peuple !
Lutte et tâche de reconquérir la patrie
sinon il te faudra mourir au bannissement,
en tant qu'un étranger exilé, dans l'infâmie. "
Peut-être un nouveau testament sera-t-il donné
et l'esprit nous écrira-t-il de nouvelles tables de loi.
Mais à présent ? Comment devons-nous chercher
la terre pour notre peuple ? qui nous a brisé
les tables de la loi du cur, testament à l'esprit ?
Quand sera la fin de cette grande servitude
dont nous sommes accablés dans la terre promise ?
Jusqu'à quand le pays natal restera-t-il l'Egypte ?
Quand la nouvelle Babylone s'écroulera-t-elle ?
10/IX/1904
Traduit par A. Swirko
Première parution : Lessia Oukraïnka uvres choisies. Bruxelles, 1970.
Fiat nox !
" Que l'obscurité soit ! " dit notre dieu terrestre.
Et l'obscurité fut, le chaos se mit à régner
Comme avant la création du monde. Non, ce chaos
Etait pire encore, car des créatures vivantes
S'y trouvaient et l'obscurité les étouffait.
De ce chaos surgissaient, à travers le brouillard,
La sale peste, la faim, l'indigence, la terreur ;
Cette terreur inhumaine gelait l'âme de tous :
Même les plus courageux éprouvaient de la peur
En écoutant les cris des affamés et le gémissement
Qui émergeaient, comme du fin fond d'une mer,
De la foule, grande et ignorante. Il semblait
Que cette foule était une partie du chaos
Et sa voix. Parfois, dans les ténèbres,
On entendait des clameurs : " Lumière ! Lumière ! "
Mais, de la hauteur du trône du dieu terrestre,
Se précipitait la riposte de sa forte voix :
" Que l'obscurité soir ! " Et derechef le chaos régna.
Oh ! plus d'un des descendants de Prométhée
Conquerrait une brillante étincelle du ciel ;
Vers celle-ci, bien des mains se dirigeaient
Comme si elle était l'étoile montrant le chemin.
Mais cette grande étincelle éclata
En de petites étincelle, dans la cendre refroidie ;
Elle ne s'éteignait pas, couvait dans ce tombeau,
Mais ne donnait ni chaleur, ni lumière,
Et l'audacieux descendant de Prométhée
Découvrait le sort lugubre de son ancêtre :
Exil, souffrances, des entraves non brisables,
La mort prématurée dans un isolement sauvage...
Voilà, frères ! l'obscurité a duré jusqu'à présent.
Allons, répondez ! Ce chaos inspire de la peur.
J'ai entendu des voix courageuses, libres,
Qui retentissaient tels des cris dans la forêt ;
A présent, on n'en entend plus et ce silence me paraît
Plus épouvantable qu'il ne l'était par le passé.
Mes frères, vous, descendants de Prométhée !
Ce n'est pas l'aigle qui ait déchiré votre poitrine :
Des abominables vipères se sont fixées à votre cur.
Vous n'êtes pas enchaînés au sommet du Caucase
Dont le flanc neigeux blanchit au loin
En donnant des nouvelles sur le prisonnier !
Non, vous êtes cachés dans des terriers dont on n'entend
Ni de cliquetis de fers, ni aucun gémissement,
Ni de paroles insoumises...
Hé, toi, tsar de l'obscurité !
Notre ennemi féroce ! Tu as raison de craindre
Cette musique de fer produite par les chaînes !
Tu as peur, car ces cris menaçants, lugubres,
Peuvent toucher même un cur de pierre.
Donc, avec quoi assourdiras-tu la voix farouche
Du sombre chaos, celle de la faim et de la misère,
Et ce hurlement désespéré : " lumière, lumière " ?
Toujours, semblables à l'écho dans les montagnes,
Des voix courageuses et libres lui répondront.
" Que l'obscurité soit ! " tu as dit ; c'est trop peu
Pour assourdir le chaos et pour tuer Prométhée.
Puisque ta force est tellement infinie,
Prononce le dernier verdict : " Que la mort soit ! "
25/XI/1896
Traduit par A. Swirko
Première parution : Lessia Oukraïnka uvres choisies. Bruxelles, 1970.
A mes amis en souvenir
Amis, qui sait si nous pourrons bientôt
échanger à nouveau des paroles brûlantes,
mais, puisque notre cur en vibre encore
recevez mes pensées en triste souvenir.
Un jour, peut-être, il vous viendra envie
d'effleurer au hazard de vieux écrits fanés,
votre regard errant, en glissant sur ces notes,
pourrait se poser sur elles un instant.
Vous reverrez alors le jardin, la terrasse,
les étoiles filantes, les calmes nuits d'été,
vous entendrez nos chants, nos paroles, et enfin
l'éclat de mots violents, énergiques, enflammés.
Qu'importe si cela fait revivre en vous
l'élan impétueux de notre haine ardente :
car seul celui qui n'a jamais aimé
ignore sur son cur le pouvoir de la haine.
Et qui ne sentirait soudain ses mains crispées
par un juste désir de vengeance
au seul souvenir des souffrances endurées
par ceux qui luttaient pour la Liberté ?
Mais je souffre, pourtant, car ce feu va mourir,
car tout élan s'éteint en nos âmes d'esclaves.
La vie ne serait-elle pas moins pénible
si le feu de la haine était toujours vivant ?
La douceur des colombes, le regard transparent,
le calme patricien, cela n'est pas pour nous :
quel sermon peut donc faire à ses maîtres
l'esclave infortune, à jamais humilié ?
Oui, nous sommes de la race esclave, rebut du monde,
les fellahs, les parias sont plus heureux que nous,
car si leur âme est voilée d'inconscience,
le feu des titans brûle encore en nous !
Paralytiques dont le regard brille
nous avons un grand cur, et sommes chancelants,
nous nous sentons des ailes d'aigle
mais des chaînes sont là, qui nous rivent au sol.
Nous n'avons rien à nous : des geôliers implacables
détiennent jusqu'aux clefs de nos propres maisons,
et ce n'est pas à nous, esclaves misérables,
de dire fièrement : mon temple est ma maison.
Car notre peuple est un enfant aveugle
qui n'a jamais contemplé le soleil,
il se jette dans l'eau, dans les flammes, pour l'ennemi,
et remet ses chefs aux mains de ses bourreaux.
Notre courage, c'est un glaive couvert de sang
qui dort dans son fourreau où la rouille le ronge,
quelle force d'amour éveillera le bras
qui osera brandir ce glaive fièrement ?
Que nous soyons esclaves et gueux à vendre
sans pudeur ni fierté, admettons ;
mais alors qui étaient ces guerriers fiers et braves
que Spartacus avait rangés sous son drapeau ?
Traduit par Kaléna Houzar - Uhryn
Première parution : Bulletin Franco-Ukrainien, N° 10, 1962
Quand je serai morte, ici-bas s'embrasera
Le feu abandonné de mes chansons,
Et la flamme retenue resplendira,
Allumée de nuit, elle flambera de jour.
Alors, celui dont je portais l'image
Dans mon cur avec mes chanson, y viendra.
Après l'avoir reconnu, tout le monde lui dira :
" C'est pour toi qu'elle a laissé ce feu. "
" Non ! " dira-t-il fièrement et, en relevant la tête,
Il s'en ira fièrement, sans se retourner.
Comme il les refusait avant, il refusera
Mes plaintes et conseils, amers quoique bienveillants.
Je vous supplie, chansons, mes chansons ailées,
Volez, telles des étincelles, à sa suite,
Séjournez avec lui dans sa maison solitaire,
Revenez et racontez-moi le tout.
Quand, là aussi, dans l'isolement, mon chéri
Vous reniera tout aussi fièrement,
Alors, mes chansons, qu'on vous enterre,
Dans le cercueil, auprès de mon cur.
Quand, avec tristesse et de chaudes larmes,
Il se souviendra de l'amour perdu, méprisé,
Alors, mes chansons, nous nous séparerons,
Laissez-moi en cercueil, volez à lui à nouveau.
28/XII/1896
Traduit par A. Swirko
Première parution : Lessia Oukraïnka uvres choisies. Bruxelles, 1970.
L'obier
Le cosaque agonise, et pleure sa mie :
Cosaque, permets qu'avec toi l'on m'enterre aussi !
Si tu m'es vraiment fidèle, ma colombe,
Tu te changeras en un bel obier sur ma tombe :
Lorsque la rosée couvrira les pâtures,
Qu'elle mouille non ma fosse, mais ta chevelure ;
Quand le soleil luira au ciel du printemps,
Qu'il ne sèche pas mes os, tes branches seulement.
Oh, mon bien-aimé, sera-ce un baume à ton cur
Si, éplorée de peine, je me couvre de fleurs ?
Et dans ta tombe te sentiras-tu mieux
Si je verdoie sur elle en arbre silencieux ?
Oh, nulle mère ne se lamente ainsi,
Comme toi, mon bel obier, ma triste et douce amie...
L'herbe sur la tombe n'avait pas poussé,
Mais déjà la fille en un obier s'était changée.
Les gens, les enfants s'étonnaient à la ronde,
Nul ne vit jamais un tel prodige dans le monde :
" Quelle est cette tombe au bord du sentier,
Où malgré le froid, malgré le gel, fleurit l'obier ?
D'où viennent ces feuilles bouclées sur les branches
Et ces petits fruits sanglants au milieu des fleurs blanches ? "
Le bel obier agitait ses feuilles vertes :
Pourquoi sur mon bien-aimé dois-je rester muette ?
Entaille le bois pour entendre sa voix,
Fends-le profondément, afin qu'il chante pour toi ;
Si tu coupes un rameau et joues du pipeau,
Une flèche d'obier fendra ton cur aussitôt.
Traduit par Henri Abril
Tirée de : POEZIIA IEVROPY V TRIOKH TOMAKH. Poetry of Europe in three volumes. Europäische Lyrik in drei Bänden. Poésie d'Europe en trois tomes.
Tom trietii. Poeziia SSSR. (...) Tome troisième. La poésie de l'U.R.S.S.
Moskva, Progress, 1977

© Les traducteurs et la Librairie Oukraïnienne Éphémère