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¤ Grecs et
Romains : Quelle culture ?
à
Rome l'hellénisation était chose ancienne. Les
deux dates essentielles sont 343, accord signé avec
Capoue qui oriente les intérêts et les
curiosités vers une zone profondément
hellénisée, et 272, prise de Tarente qui
achève la conquête de la Grande-Grèce.
Dès lors les contacts politiques et militaires avec
le monde hellénistique, la conquête progressive
du bassin oriental de la Méditerranée,
l'afflux des esclaves orientaux accélèrent le
mouvement.
En
vain les esprits chagrins cherchent-ils à
l'arrêter : Caton l'Ancien impose des lois
somptuaires, mais il apprend lui-même le grec sur ses
vieux jours ; en 186 le Sénat réprime
durement les Bacchanales, sans réussir à
expulser Bacchos ni à vaincre le mysticisme. S'il est
irrésistible, c'est que les conditions sociales ont
profondément évolué. La cité est
partagée entre l'aristocratie et la plèbe,
également avides de jouissances. Le peuple est
sensible à la prédication radicale de certains
penseurs politiques grecs. La toute-puissance des rois de
l'Orient fascine les esprits les plus nobles.
Le
premier des imperatores qui préfèrent à
la sauvegarde des institutions républicaines leur
propre volonté de puissance est sans conteste Scipion
l'Africain. Depuis que Zama l'a porté au pinacle de
la gloire, il écrase l'État de son orgueil
altier. Comme un roi hellénistique, il mène
une politique familiale, faisant confier à son
frère Lucius la direction de la guerre de Syrie, pour
lui servir de mentor. Non content des honneurs humains, ce
surhomme se voit promettre par Ennius une
éternité bienheureuse. Accusé de
s'être laissé corrompre par Antiochos III, il
dédaigne de se défendre et se retire dans un
exil orgueilleux. Sylla va plus loin : il tente de
fonder à Rome une monarchie, mais, incapable
d'affirmer suffisamment son emprise sur l'état, il
préfère les plaisirs de la Campanie à
l'exercice d'un pouvoir qui resterait limité.
César rêve de ceindre le diadème du
basileus et Antoine, subjugué par l'Orient autant que
par l'Orientale, d'établir une royauté
théocratique.
Le
grand commerce apparaît, suivant tout naturellement
l'exemple grec : à partir de 326, Rome frappe en
Campanie ses premières monnaies d'argent, les
didrachmes romano-campaniens. Elle s'initie assez vite
à l'économie monétaire pour abandonner,
dès 289 l'étalon grec au profit du
système libral et pour transporter dès 269,
ses ateliers dans la ville même. En 179, elle
construit à Ostie un grand port de type
hellénistique. Dès lors les negotiatores et
les banquiers d'Italie ne se différencient plus de
leurs concurrents orientaux que par plus d'avidité
encore.
La
transformation la plus manifeste se constate dans les
habitudes de la vie quotidienne. La maison traditionnelle
à atrium se double à l'arrière d'un
péristyle ; les sols se couvrent de
mosaïques et les murs de peintures, dont Pompéi
et Herculanum ont conservé de beaux spécimens.
Au vieux mobilier de bois succèdent les tables de
marbre et les lits de bronze ; les riches prennent
goût aux vêtements somptueux, aux repas
où se succèdent les mets le plus
raffinés. Le cadre urbain s'embellit, non seulement
parce qu'on construit de nouveaux édifices, mais
parce que les romains cumulent les chefs-d'uvre de
l'Orient. Sylla ramène un chapiteau de l'Olympieion
et le navire chargé d'uvres d'art,
retrouvé au large de Mahdia (Tunisie), rapportait
peut-être son butin. Verrès est loin
d'être un isolé.
Les
conséquences sur l'esprit public sont des plus
funestes. La vieille société patriarcale
s'effondre. L'autorité du père de famille est
contestée. Mariages d'argent et divorces se
multiplient. La recherche effrénée du plaisir
succède à l'austérité
d'antan.
LE
CERCLE DES SCIPIONS :
Mais
l'hellénisme est semblable à la boîte de
Pandore. Un raffinement nouveau apparaît dans certains
cercles aristocratiques de la génération de
160 (P. Grimal), autour des Scipions notamment.
Déjà Scipion l'Africain, qui fait scandale en
se rasant tous les jours et en se promenant en costume grec,
est l'ami d'Ennius. Scipion Émilien, qui a eu des
maîtres grecs et qui dispose de la bibliothèque
du roi Persée, rapportée par Paul-Emile,
s'entoure d'intimes de grande classe, grecs ou gagnés
à l'hellénisme : Polybe, Lælius
surnommé le Sage, Térence, Panailios de
Rhodes. Certains d'entre eux exercent sur lui une influence
profonde, tel Panaitios, qui lui propose la discipline
rationnelle et pourtant humaine du moyen stoïcisme, et
Polybe, qui, selon les vues raisonnables de Pédech,
bride quelque peu son imagination et sa sensibilité
et le contraint, non sans dam pour sa brillante
personnalité, à privilégier la
méthode et le raisonnement sur la chaleur et la
passion.
Dans
le cercle on pense hardiment. On juge le gouvernement du
peuple le plus mauvais de tous et on justifie la prise du
pouvoir par des aristocrates éclairés. Le
scepticisme se développe, encore que la religion
passe pour un admirable instrument entre les mains d'un
politique habile. Le stoïcisme exerce une grande
attraction. De fait on méprise les formes vulgaires
de l'hellénisme, corruptrices des murs. La
censure de l'Émilien ressemble à celle de
Caton : Scipion déclare au peuple "qu'il veut
lui être utile comme un collier garni de clous l'est
à un chien". Il exprime sa désapprobation
violente en visitant une école de danse. On
prêche et on pratique la simplicité et la
pureté : Q. Aelius Tubero offre pour les
funérailles de Scipion un repas d'une telle
frugalité que le peuple murmure. En bref, les
représentants les plus avisés de
l'aristocratie s'initient avec ravissement aux formes
épurées de l'hellénisme, tout en
dédaignant ses aspects les plus vils.
L'ÉVEIL
DE LA LITTÉRATURE ET DE L'ART :
Il
convient de s'attacher surtout aux formes
épurées grâce auxquelles Rome
connaît un prodigieux éveil.
La
littérature, jusque-là rudimentaire,
naît véritablement dans la seconde
moitié du IIIe siècle. Le théâtre
et l'épopée apparaissent d'abord.
Tragédie et comédie remplacent des formes
dramatiques primitives, indigènes ou venues
d'ailleurs. Cela est particulièrement net dans la
comédie de murs grecques, la palliata (du nom
pallium, manteau grec). L'épopée trouve tout
naturellement son inspiration dans les luttes grandioses de
Rome contre Carthage, mais tous les procédés
dont elle use sont grecs. Le vieux vers latin, le saturnien,
disparaît vite au profit des mètres grecs, si
variés et si expressifs. L'histoire se
développe en même temps, mais les premiers
annalistes, Q. Fabius Pictor et L. Cincius Alimentus, ne
croient pouvoir écrire qu'en grec.
Considérable
est le rôle joué dans cette création,
qui est surtout une imitation, par les peuples de l'Italie
hellénisée, et en particulier de l'Italie
méridionale. Livius Androni, un esclave tarentin
affranchi par la suite, traduit l'Odyssée et
écrit des tragédies sur le cycle troyen
(particulièrement cher à Rome où le
mythe de l'arrivée d'énée dans le
Latium s'était répandu depuis longtemps) et
des comédies ; il fonde un collège des
poètes sur le modèle des associations. Plaute,
un Ombrien compose des comédies, toutes tirées
de la comédie moyenne ou nouvelle, avec une verve
bouffonne tempérée par la plus délicate
des poésies. Ennius, un Messapien qui reçoit
le droit de cité, brosse dans ses Annales une
immense fresque de la croissance de Rome des origines
mythiques à la seconde guerre punique et imite
Euripide dans des tragédies
psychologiques.
L'influence
hellénique ne diminue pas à la
génération suivante. Accius, le plus grand des
tragiques, imite lui aussi Euripide. Les comiques
mêlent les intrigues de plusieurs comédies
grecques par le procédé de la "contamination".
Le meilleur d'entre eux, Térence, tout
pénétré de ce que l'hellénisme a
de plus humain, est un ancien esclave africain. Est-il
meilleur exemple de l'unité du monde
méditerranéen que celui de ce Berbère
qui traduit Caton, fuyant l'exemple des premiers annalistes,
relate en latin les débuts de Rome
conquérante.
Au
Ier siècle, Lucrèce donne une admirable
expression lyrique à la philosophie d'Epicure.
Cicéron manie avec une incomparable autorité
la période d'Isocrate. Ses rivaux ne sont pas moins
tributaires de l'éloquence hellénique, tels
Hortensius, qui recherche le verbe fleuri des écoles
d'Asie, ou Brutus, fervent du dépouillement de
l'atticisme, Lui-même met en traité les
règles, déjà séculaires, de la
rhétorique ; Salluste prend Thucydide comme
idéal. Catulle est un Alexandrin aussi bien dans ses
confidences intimes que dans son Epithalame de Thétis
et de Pelée, mythologique et galant. Les
poètes de l'âge augustéen
hellénisent avec ravissement. Horace emprunte les
mètres d'Alcée et de Sappho et il peut
s'écrier (Art Poétique, 324) : " Aux
Grecs la Muse a accordé le génie,
accordé de parler d'une bouche harmonieuse, aux Grecs
avides de la gloire seule". Virgile écrit
successivement des bucoliques, un poème
didactique et une épopée, comme les
maîtres d'Alexandrie. L'influence hellénistique
est plus risible encore dans les carmina enflammés et
souvent conventionnels des élégiaques :
Properce peut se proclamer lui-même (4,1) "le
Callimaque romain". Toute la littérature romaine
d'époque républicaine ou augustéenne ne
se distingue de la littérature hellénistique
contemporaine que par la langue dans laquelle elle est
écrite. Ce qui n'est pas dire qu'elle n'a pas ses
caractéristiques propres, comme celles d'Alexandrie,
de Cos ou d'Athènes. Nul exemple n'est plus typique
que celui Virgile : ses bucoliques et ses
géorgiques reprennent des thèmes
inlassablement traités par les Alexandrins, mais dans
l'esprit nouveau du retour à la terre
préconisé par Auguste ;
L'Enéide se veut à la fois une
Iliade et une Odyssée, mais elle est
toute pénétrée de patriotisme romain et
de dévotion à l'empereur et à sa
race.
Dans
l'art, l'hellénisation était ancienne, puisque
dès début du Ve siècle le temple de la
triade aventine était décoré par des
artistes grecs, Damophilos et Gorgasos. Mais Rome restait
une ville modeste, dont les toits étaient encore de
bardeaux au temps de Pyrrhos, nous dit Pline l'Ancien (16,
36). Elle s'embellit et prend peu à peu
caractère monumental. Le marbre y est de plus en plus
en usage. On construit des basiliques sur le Forum :
basilique porcia (184), basilique Aemilia (179) et basilique
sempronia (169). Des architectes grecs viennent à
Rome (tel cet Hermodoros de Salamine) amené par Q.
Cæcilius Metellus Macedonicus, et qui édifie
pour sur le Champ de Mars les temples de Jupiter Stator et
de Junon, au milieu d'un vaste portique (146), avant d'en
élever un à Mars pour D. Junius Brutus, consul
en 138 En effet, peu à peu, se substitue au temple
étrusco-italique en brique,
généralement dressé par un haut podium,
un temple grec en marbre et
périptère.
Les
sanctuaires Largo Argentina montrent bien
l'évolution : le temple C à la fin du IVe
siècle est étrusco-italique, ainsi que le
temple A du IIIe, mais on ajoute à ce dernier au Ier
siècle une péristasis corinthienne ; le
temple rond B (début du Ier siècle) est de
goût hellénique. Les temples voisins du Forum
olitorium (II et Ier siècles) sont, le premier
dorique périptère, le second ionique
périptère, mais le troisième n'a des
colonnes que sur trois côtés. Au Ier
siècle, Pompée dote le Champ de Mars d'un
temple à Vénus Victrix, d'un
théâtre de pierre - le premier de Rome -, de
portiques et de jardins. En dehors de Rome, signalons au
moins l'imposant sanctuaire de Fortuna Primigenia sur
l'acropole de Préneste, qui (peut-être
dès le IIe siècle ou tout au moins au temps de
Sylla) déroule, à l'imitation de Pergame, son
harmonieux ensemble de terrasses et de portiques
superposés, culminant dans un hémicycle et une
tholos.
L'hellénisation
n'est pas moins sensible dans la sculpture. Le culte des
imagines familiales et la glorification des héros
développe vite l'art du portrait, qui accentue encore
le vérisme hellénistique. Parallèlement
apparaît le bas-relief historique. Paul-Emile
après Pydna consacre à Delphes un pilier
orné de scènes de bataille pour
célébrer sa victoire : c'est un artiste
grec qui y magnifie pour l'imperator vainqueur, la
défaite des Grecs. à Rome même le
premier exemple semble être l'autel dit de Cn.
Domilius Ahenobarbus (vers 40). Les grandes uvres
classiques sont de plus en plus copiées par des
sculpteurs néo-attiques, dont le plus
célèbre est Pasitélès, qui
reçoit le droit de cité en 89 : traitant
pourtant de thèmes résolument nationaux, il se
pique d'un retour formel aux leçons du
passé.
La
peinture apparaît dès 300, avec Fabius Pictor
qui, malgré sa haute noblesse, peint dans le temple
de Salus sur le Quirinal, des épisodes de la seconde
guerre samnite. Le premier document conservé serait
fourni (vers 140 ?) par une fresque de l'Esquilin
figurant des scènes guerrières.
La
peinture romano-campanienne dérive des décors
hellénistiques et non de la tradition
italo-étrusque. à Pompéi, le premier
style (jusque vers 90), fortement influencé par
l'orient, étale sur les parois des corniches et des
pilastres sans élément figuratif. Le second
style (90-30) se plaît aux scènes
illusionnistes donnant sur des horizons de
rêve.
SPÉCULATIONS
ET Mysticisme :
Le
plus concret des peuples prend goût à la
philosophie. Athènes en 155 envoie, comme
ambassadeurs, les scolarques de ses plus fameuses
écoles (Lycée, Académie, Portique).
Carnéade y fait scandale par deux conférences
contradictoires sur le même thème. Le cercle
des Scipions est foyer intense de pensée, et ce n'est
pas par hasard (Cicéron le choisit comme cadre de ses
dialogues philosophiques). Bientôt les philosophes
affluent à Rome et souvent raillés, ils n'en
exercent pas moins une influence durable.
Nous
avons déjà du étudier l'emprise de
l'académie, l'épicurisme et du stoïcisme
à Rome (supra, pp. 130 sq.), tant le
développement de ces écoles est important dans
la suite de leur évolution dans le monde
hellénistique. Mais il est une secte fort ancienne,
aux opinions de laquelle Aristote attachait encore la plus
grande importance et qui conserve de nombreux adeptes dans
les siècles suivants, sans compter de
personnalité notable : celle de Pythagore.
implantée surtout en Occident (le Maître
s'étant installé à Crotone), elle
renaît à Rome au Ier siècle et y
connaît un prodigieux essor, que l'on désigne
sous le nom de néo-pythagorisme. Le pythagorisme a
des racines anciennes à Rome, où il est
déjà professé par App. Claudius.
Diffusé par des émigrés et des esclaves
de Grande-Grèce, il s'implante solidement :
Ennius, Caton l'Ancien pythagorisent ; l'idée se
répand, malgré l'épouvantable entorse
chronologique qu'elle suppose, que le bon roi Numa Pompilius
a suivi les leçons de Pythagore. Il connaît
ensuite une longue éclipse, d'où il
renaît au Ier siècle. Par son mysticisme
foncier, par les promesses d'immortalité qu'il
apporte, par la morale rigoureuse et les strictes
observances qu'il impose, il attire bien des âmes que
rebutent les doctrines plus rationnelles. Dans un monde
déchiré par la haine et par les guerres
civiles, les confréries pythagoriciennes
prêchent l'exemple de l'amitié et de la
concorde La mieux connue est celle qui entoure P. Nigidius
Figulus, mage et apôtre, animé d'un
prosélytisme fervent pour faire triompher sa
foi : chez lui se tiennent de véritables
mystères où sont commentés les discours
sacrés attribués au Maître et les
récits orphiques. Il offre à ses adeptes une
révélation universelle, touchant à tous
les domaines du savoir : astronomie, Physique,
philologie, histoire naturelle, morale et théologie,
Prophète comme Pythagore, il peut entrer en contact
avec la divinité et connaître L'avenir.
Mystagogue, thaumaturge et penseur à la fois, il est
considéré par Aulu-Gelle (19, 14) comme l'une
des deux colonnes intellectuelles du siècle, avec le
grand Varron, son disciple, qui exige d'être
enterré suivant le rite pythagoricien. Il est l'ami
de Cicéron, ainsi que Diodote, un Stoïcien
pythagorisant qu'il héberge, Les deux Sextius, le
père et le fils, ouvrent une école
pythagoricienne qui exerce une influence
considérable. Au total, une véritable passion
pour la philosophie dans une époque troublée
qui voudrait des certitudes ontologiques et éthiques.
Les sectes disputent âprement de la certitude et du
souverain bien, mais elles réagissent aussi l'une sur
l'autre, elles se contaminent, notamment l'Académie,
le stoïcisme et le pythagorisme. De cet
éclectisme nul ne témoigne mieux que
Cicéron. Le brillant orateur, avec sa mobilité
coutumière, embrasse tour à tour ou
successivement tous les systèmes :
l'épicurisme de Lucrèce dont il est le premier
éditeur, le stoïcisme chaque fois qu'il traite
de morale, le pythagorisme dans l'admirable Songe de
Scipion, la Nouvelle Académie dans ses derniers
dialogues.
Un
droit nouveau apparaît, moins formaliste et plus
humain, sous l'influence grecque. L'arbitrage devient une
procédure courante. Les magistrats tiennent compte
d'un principe jusque-là inconnu, la bona fides. Si la
vieille religion romaine subsiste avec son animisme foncier
et ses rites bizarres, elle continue une
hellénisation commencée dès
l'archaïsme. Depuis longtemps les grands dieux du
panthéon romain se sont identifiés avec des
grecs. Apollon, si grec qu'il est le seul à avoir
gardé son nom, favorise, avec le développement
du rite grec les cérémonies helléniques
(notamment les lectisternes, banquets offerts aux dieux dans
des circonstances solennelles), l'essor d'une religion
ouverte et fraternelle en pleine opposition avec le froid
ritualisme de la tradition. Il encourage successivement la
renaissance du pythagorisme et le renouveau du sibyllinisme
syllanien. Cérès prend le visage mystique et
douloureux de Déméter, mère de
Perséphone et est honorée à la grecque
dans le Sacrum Cereris dans lequel les matrones observent le
jeûne et l'abstinence sexuelle pendant neuf jours.
Vénus, ancien démon de fécondité
féminine et maîtresse des potagers, devient
l'auguste déité de l'amour.
Mais
les dieux grecs traditionnels ne suffisent pas plus aux
romains qu'aux Grecs eux-mêmes. Le mysticisme oriental
déferle à son tour sur Rome, notamment pendant
l'atroce crise de la seconde guerre punique. En 293,
Asclépios est installé dans l'île
Tibérine, sous la forme d'un serpent et sous le nom
d'Esculape. Après Cannes, on envoie consulter
à Delphes et en 212 on offre à apollon de
nouveaux jeux à la grecque. les moyens se
révélant inefficaces, en 204, on fait venir de
Pergame la Grande Mère de Pessinonte, qui est
solennellement intronisée sur le Palatin sous forme
d'une pierre noire. Les mystères de Bacchus
séduisent tous ceux qui séparent mal le
mysticisme des cultes les plus naturistes. En 186 le
Sénat doit sévir contre les orgies
scandaleuses des bacchanales. La répression est
horrible : 7 000 arrestations, la plupart suivies
d'exécutions capitales.
comme
les basileis hellénistiques, les grands ambitieux
briguent le concours des dieux : Scipion l'Africain
aime monter au Capitole, proche de sa demeure, pour y
converser avec Jupiter dont il se prétend le fils.
Sylla est Félix l'heureux protégé de la
Fortune, et le fervent adepte de Vénus, Pompée
sollicite l'aide de Vénus Genitrix. En vain, car son
vainqueur César est mieux armé pour
revendiquer ce patronage, puisque, par son ancêtre
Enée, il descend lui-même de la déesse.
Pompée le Jeune se proclame fils Neptune.
Certes,
sous toutes ces formes d'hellénisation, le vieux
fonds romain subsiste avec son caractère concret et
pragmatique et sa méfiance à l'égard
des spéculations et des recherches pour une vie plus
belle : on a joliment remarqué qu'en latin, les
noms des légumes sont latins, ceux des fleurs grecs.
Mais la vague de l'hellénisme est
irrésistible, parce que les mêmes besoins, les
mêmes aspirations se font sentir en Italie et dans le
bassin oriental de la Méditerranée, Depuis le
IIIe siècle, Rome est une cité
hellénistique. Les meilleurs de ses citoyens
n'oublient pas leur dette. Cicéron rappelle à
son frère qu'il commande à des Grecs :
"une race qui, non contente d'être civilisée,
passe pour être le berceau de la civilisation"
(à son frère, 1,1,27). Virgile proclame dans
l'Enéide (7, 848 sq.) : "D'autres (les
Grecs) feront mieux que nous respirer l'airain sous leur
ciseau merveilleux, tireront du marbre de vivantes figures,
plaideront mieux les causes, décriront mieux les
révolutions du ciel, diront les astres qui se
lèvent". Pline le Jeune exprime son admiration
à son ami Maximus, envoyé gouverner
l'Achaïe, au sein et au cur même de cette
Grèce où "ont été
découvertes à leur naissance la civilisation,
les lettres et même la culture de la terre". (Lettres,
8, 24).
Du
Bou Regreg au Gange, de l'Elbe au Nil bleu, le seul facteur
capable d'unifier quelque peu un monde à la
chatoyante diversité, c'est la diffusion de
l'hellénisme. Mais les modes de pensée et de
vie des Grecs sont inégalement assimilables, selon
l'éloignement, le caractère ethnique et
surtout le degré de civilisation. Si Rome sort
totalement transformée de son contact avec les
royaumes hellénistiques, si les Celtes, les
Ibères ou les Nubiens s'élèvent
grâce à eux à une existence plus
humaine, les Indiens ne lui doivent guère qu'un sens
nouveau de la beauté.
Partout
d'ailleurs l'hellénisme s'impose non par la force,
mais par son indéfinissable séduction. Il
gagne les peuples soumis, mais aussi les Romains
politiquement victorieux des Grecs, les Parthes ou les
Scythes affranchis de leur tutelle, Le fameux mot d'Horace
(Épîtres, 2, 1, 156) sur "la Grèce
vaincue qui a vaincu son farouche vainqueur" s'appliquerait
à bien d'autres nations qu'à la Rome
républicaine.
Aussi
céder aux séductions de l'hellénisme
n'est-il jamais, pour aucun peuple, renoncer à
lui-même : c'est trouver les moyens de
s'accomplir pleinement, de mieux s'exprimer,
d'accéder à une vie plus humaine. D'où
l'importance de l'art, qui répand des formes
suprêmement harmonieuses, un langage où
matière et esprit semblent communier, une syntaxe qui
recèle l'articulation la plus savante des apparences
et de la réalité essentielle. Pour les
meilleurs l'hellénisme a été une
libération, l'accès aux temples sereins, la
délivrance des superstitions et des ritualismes. Pour
tous il a été une révélation,
une prise de conscience aiguë de leurs propres
virtualités, un moyen d'approfondir leurs croyances
les plus intimes. L'austère visage des héros
d'Entremont ou le sourire désabusé des Bouddha
du Gandhara peuvent être ainsi également fils
de la Grèce.
Grecs
et Romains
Rome
ne crée jamais de cités indépendantes
d'elle ; elle cherche constamment à
étendre son territoire et, soit à installer
ses citoyens sur des terres nouvelles, soit à
absorber, comme citoyens ou contes sujets, les habitants des
terres conquises. Opposition de l'apoikia ou diaspora
grecque au modèle romain (extension de
l'imperium).
Les
Grecs essaiment de par le monde sous la conduite des
cistes, à la manière des abeilles et
constituent une famille de cités sur le modèle
de l'unité civique primordiale (la polis). La
colonisation romaine au contraire, semble obéir au
modèle de la tache d'huile qui s'étend
progressivement en absorbant et assimilant à elle
tout ce qui lui est extérieur.
Rome
a conquis la Grèce au milieu du IIe siècle
avant JC. Cela détermina non pas le début
d'une hellénisation de Rome mais son
intensification.
Les
romains avaient déjà été
influencés par la civilisation hellénique et
l'admiraient. Avant 146, les élites romaines
pratiquaient la langue grecque, y compris les conservateurs
qui, tel que Caton l'ancien, s'insurgeaient contre cette
influence. La conquête de l'Hellade n'était pas
achevée, que déjà les romains
distinguaient avec soin entre le peuple grec et l'oeuvre
qu'ils laissaient ; ils méprisaient le peuple
ils admiraient son oeuvre. "J'accorde à la grande
Athènes, dira Sulla, la grâce de la petite aux
morts, le salut des vivants". (Plutarque). Et César
d'ajouter : "Combien de fois la gloire de vos
ancêtres devra-t-elle vous préserver de vos
propres fautes ?". mais écoutons ces mêmes
romains parler de ce qu'ils doivent à la culture
grecque ; "Songe, écrit Pline à l'un de
ces amis, que l'on t'envoie dans la province d'achaïe,
dans la vraie, dans la pure Grèce, où, suivant
l'opinion commune, la civilisation, les lettres,
l'agriculture même ont pris naissance".
De
plus la Grèce conquise par Rome n'était plus
celle des cités et des ligues du Ve siècle,
mais une Grèce placée depuis deux
siècles sous l'hégémonie
macédonienne. Alexandre et ses successeurs avaient
dilaté l'espace grec et porté la civilisation
hellénique jusqu'au Nil et à l'Indus,
créant les grands royaumes
hellénistiques.
De
ce fait, les romains rencontrèrent des modèles
politiques, monarchiques et dynastiques, où la
liberté des cités subsistait, mais surtout
dans les esprits, à l'état de
nostalgie.
Sur
le plan politique, l'influence grecque sur Rome suivit donc
les fluctuations de l'état grec. Au Ve et Ive
siècles, elle est perceptible dans l'adoption par
Rome d'institutions ressemblant à celles des
cités grecques. Au IIe et Ier siècles, elle
contribua en revanche à éloigner les
élites romaines de l'esprit républicain,
fascinées qu'elles furent par la royauté de
type hellénistique.
Grâce
à l'uvre de Plutarque, nous pouvons juger de
toutes les immenses possibilités de l'homme grec dans
les domaines intellectuels et scientifiques, qui eurent pour
effet que Rome, victorieuse par les armes, dut se mettre
à l'école de la Grèce
vaincue.
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