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CORRESPONDANCE

Salut Marco,
 
J'ai oublié de te dire que durant ces vacances, nous sommes passés à Port-Bou (toute première agglomération catalane ''espagnole'' sur le littoral, après la frontière française), là où est mort dramatiquement Walter Benjamin alors qu'il essayait d'échapper à l'ordre nazi.
 
Il y est enterré dans un cimetière marin. Il y a quelques années, un artiste israëlien a construit un mémorial pour Walter, à la fois sobre et
émouvant : un escalier/tunnel partant de l'entrée du cimétière, s'immergeant dans l'ombre, vers la mer, comme un souterrain qu'on peut
emprunter, avant de s'ouvrir dans la lumière méditérranéene (par des plexiglas donnant directement sur le ciel et sur les vagues), et d'afficher en plusieurs langues l'une des phrases les plus mémorables de W.B. sur la nécessité pour l'Histoire de rendre compte des anonymes.
J'ai pris des photos si ça t'intéresse.
Dans le cimetière, sa tombe est couverte de cailloux, selon la tradition juive.
 
Mais, au fait, y es-tu jamais passé ? Car peut-être ai-je rêvé, car j'ai le souvenir flou que tu serais peut-être passé là-bas, un jour. En tous cas, je n'oublie pas que c'est toi qui m'as fait connaître la première fois W.B., grâce au conseil de ton prof des Beaux-Arts de Nantes, oui le chauve.
 
Je t'embrasse avec Cat et Louise
 
Luc
 
Post-scriptum : sans y croire, je retrouve ce soir dans mon fatras les deux volumes de poche Denoël de Walter Benjamin :
 
à propos de l'Histoire écrite par les complices des vainqueurs :
 
''C'est la méthode de l'intropathie. Elle est née de la paresse du cŠur, de l'acedia (1) qui désespère de maîtriser la véritable image historique, celle qui brille de façon fugitive. Les théologiens du Moyen Age considéraient l'acedia comme la source de la tristesse. (...) La nature de cette tristesse devient plus évidente lorsqu'on se demande avec qui proprement l'historiographie historiciste entre en intropathie. La réponse est inéluctable : avec le vainqueur. Or quiconque domine est toujours héritier avec tous les vainqueurs. Entrer en intropathie avec le vainqueur bénéficie toujours, par conséquent, à quiconque domine. Pour qui professe le matérialisme historique, c'est assez dire. Tous ceux qui jusqu'ici ont remporté la victoire participent à ce cortège triomphal où les maîtres d'aujourd'hui marchent sur le corps des vaincus d'aujourd'hui. A ce cortège triomphal, comme ce fut toujours l'usage, appartient aussi le butin. Ce qu'on définit comme biens culturels.''
 
(1) ''L'acedia est une tristesse qui rend muet (cf. saint Thomas, Summa Théologica, Ie IIe, qu. 35, art. 8). Lorsqu'elle aboutit à ''fuir'' et à ''détester'' le ''bien divin'', on la définit comme un péché mortel (ibid, IIe IIe, qu. 35, art. 33).'' [note de W.B.]
 
Il faudrait citer tout ce passage qui comprend la célèbre phrase de W.B. sur les documents de culture qui sont aussi des documents de barbarie.
 
W.B. Essais 2, 1935-1940, Théses sur la philosophie de l'histoire, [Thèse VII], Denoël, Bibliothèque médiations, page 198
 


NOTES DE LECTURES

 
L'oeuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité technique
Walter Benjamin 1935 ?
 
Avant propos « Š création, génie, valeur d'éternité et mystère Š concepts dont l'application incontrôlée (et pour l'instant difficile à contrôler) conduit à l'élaboration des données de fait dans un sens fasciste. »
 
Procédés techniques de reproduction
- Fonte et empreint (grecs)
- Gravure sur bois
- Imprimerie
- Cuivre et eau forte
- Lithographie (pierre) ["Le dessin illustre désormais l'actualité"]
- Photographie ["Si la lithographie contenait virtuellement le journal illustré, la photographie contenait virtuellement le cinéma parlant]
 
p.91 « A la plus parfaite reproduction, il manque toujours quelque chose : l'ici et le maintenant de l'Šuvre d'art, &emdash; l'unicité de sa présence au lieu où elle se trouve.
L'ici et le maintenant constitue ce qu'on appelle son authenticité. »
 
Voir p 72 "Commentaires sur la société du spectacle" Guy Debord 1988
« Le jugement de Feuerbach, sur le fait que son temps préférait «l'image à la chose, la copie à l'original, la représentation à la réalité », a été entièrement confirmé par le siècle du spectacle, et cela dans plusieurs domaines où le XIXème siècle avait voulu rester à l'écart de ce qui était déjà sa nature profonde : la production industrielle capitaliste. C'est ainsi que la bourgeoisie avait beaucoup répandu l'esprit rigoureux du musée, de l'objet original, de la critique historique exacte, du document authentique. Mais aujourd'hui, c'est partout que le factice a tendance à remplacer le vrai. À ce point, c'est très opportunément que la pollution due à la circulation des automobiles oblige à remplacer par des répliques les chevaux de Marly ou les statues romanes du portail de Saint-Trophime. Tout sera en somme plus beau qu'avant, pour être photographié par les touristes. »
 
« Š Sans tromper mes éventuels collectionneurs, la solidité de mon Šuvre repose ailleurs que dans la durabilité du prototype (pièce unique). J'insiste sur ce point : une création n'est juste qu'au moment de son achèvement. Le temps dépose une patine sur l'Šuvre et la fausse ; seule la recréation à partir des bases de constantes notées permettra de connaître le sentiment et la pensée exacte du créateur. J'autorise les jeunes peintres à recréer mes planches en d'autres formats, avec d'autres matériaux. »
Victor Vasarely (1953)
 
 
p.51 « D'autre part, la technique peut transporter la reproduction dans des situations où l'original lui-même ne saurait jamais se trouver. Sous forme de photographie ou de disque, elle permet surtout de rapprocher l'Šuvre du spectateur ou de l'auditeur. La cathédrale quitte son emplacement réel pour prendre place dans le studio d'un amateur,Š »
 
p.92 « Ce qui fait l'authenticité d'une chose est tout ce qu'elle contient d'originairement transmissible, de sa durée matérielle à son pouvoir de témoignage historique. Comme ce témoignage même repose sur cette durée, dans le cas de sa reproduction, où le premier élément échappe aux hommes, le second &emdash; le témoignage historique de la chose &emdash; se trouve également ébranlé. Rien de plus assurément, mais ce qui est ainsi ébranlé, c'est l'autorité de la chose. »
 
p.96 l'aura d'une Šuvre d'art authentique
 
Voir AURA
 
reproduction = disparition de l'aura
 
(N'est pas une tentative de visualiser (retrouver) l'aura en utilisant à outrance le découpage en contour progressif avec les programmes de retouche d'image ?)
 
p.96 note N°1 « En définissant l'aura comme « l'unique apparition d'un lointain, si proche qu'il puise être », nous avons simplement transposé dans les catégories de l'espace et du temps la formule qui désigne la valeur culturelle de l'Šuvre d'art. Lointain s'oppose à proche. Ce qui est essentiellement lointain est l'innaprochable. En fait, la qualité principale d'une image servant au culte est d'être innaprochable. Par nature même, elle est toujours « lointaine, &emdash; si proche qu'elle puisse être ». On peut s'approcher de sa réalité matérielle, amis sans porter atteinte au caractère lointain qu'elle conserve une fois apparue. »
 
Voir : La société du spectacle Guy Debord article N° 10
 
p. 98 « Mais, dès lors que le critère d'authenticité n'est plus applicable à la production artistique, toute la fonction de l'art se trouve bouleversée. Au lieu de se reposer sur le rituel, elle se fonde désormais sur une autre forme de praxis : la politique. »
 
lointain - proche
 
innaprochable
 
p.100 « Dans l'expression fugitive d'un visage d'homme, les anciens photographes font place à l'aura, une dernière fois. »
 
p.105 « Š l'ensemble d'appareils qui transmet au public la performance de l'artiste n'est pas tenu de la respecter intégralement. »
*description d'un fait
 
p.105 « Il y a là une situation qu'on peut caractériser ainsi : pour la première fois &emdash; et c'est l'Šuvre du cinéma &emdash; l'homme doit agir, avec toute sa personne vivante assurément, et cependant privé d'aura. Car son aura dépend de son ici et de son maintenant. Elle ne souffre aucune reproduction. Au théâtre, l'aura de Macbeth est inséparable de l'aura de l'acteur qui joue ce rôle, telle que la sent le public vivant. La prise de vue en studio a ceci de particulier qu'elle substitue l'appareil au public. L'aura des interprètes ne peut que disparaître &emdash; et, avec elle, celle des personnages qu'ils représentent. »
 
p.112 « Le caractère du cinéma, qui s'oppose si nettement à celui du théâtre, conduit à des conclusions encore plus fécondes si on le compare à celui de la peinture. Il faut ici nous demander quel est le rapport entre l'opérateur et le peintre. Pour répondre, qu'on nous permette de recourir à une comparaison éclairante, tirée de l'idée même d'opération telle qu'on l'emploie en chirurgie.Dans le monde opératoire, le chirurgien et le mage occupent les deux pôles. l'attitude du mage, qui guérit un malade par l'imposition des mains, diffère de celle du chirurgien qui pratique sur lui une intervention. le mage conserve exactement la distance naturelle entre lui et le patient ; ou, pour mieux dire, s'il ne la diminue que très peu &emdash; par l'imposition des mains, &emdash; il l'augmente beaucoup &emdash; par son autorité. Le chirurgien, au contraire, la diminue considérablement &emdash; parce qu'il intervient à l'intérieur du malade, &emdash; mais il ne l'augmente que peu &emdash; grâce à la prudence avec laquelle sa main se meut parmi les organes du patient. Bref : à la différence du mage (dont il reste quelques traces chez le médecin), le chirurgien, à l'instant décisif, renonce à s'installer en face du malade dans une relation d'homme à homme ; c'est plutôt opérativement qu'il pénètre en lui. Entre le peintre et le caméraman nous retrouvons le même rapport qu'entre le mage et le chirurgien. L'un observe, en peignant, une distance naturelle entre la réalité donnée et lui-même, le cameramen pénètre en profondeur dans la trame même du donné. les images qu'ils obtiennent l'un et l'autre diffèrent à un point extraordinaire. Celle du peintre est globale, celle du cameramen se morcelle en un grand nombre de parties, dont chacune obéit à ses lois propres. Pour l'homme d'aujourd'hui l'image du réel que fournit le cinéma est infiniment plus significative, car, si elle atteint à cet aspect de choses qui échappe à tout appareil, &emdash; ce qui est bien l'exigence légitime de toute Šuvre d'art, &emdash; elle n'y réussit justement que parce qu'elle use d'appareils pour pénétrer, de la façon la plus intensive, au cŠur même de ce réel. »
 
p.113 « A mesure que diminue la signification sociale d'un art, on assiste dans le public à u divorce croissant entre l'esprit critique et la conduite de la jouissance. On jouit, sans le critiquer, de ce qui est conventionnel ; ce qui est véritablement nouveau, on le critique avec aversion. »
 
Version antérieur du "politiquement correct" ?
 
p.114 « Or, justement, il est contraire à l'essence de la peinture de fournir matière à une réception collective simultanée, comme ce fut le cas, depuis toujours, pour l'architecture, et, pendant un certain temps, pour la poésie épique, comme c'est le cas aujourd'hui pour le cinéma. »
 
p.117 « Grâce au gros plan, c'est l'espace qui s'élargit ; grâce au ralenti, c'est le mouvement qui prend de nouvelles dimensions. »
 
Voir "les mondes dans les mondes", les fourmis de Weber, Microcosmos, etc...
 
p.118 « Depuis toujours, l'une des tâches essentielles de l'art fut de susciter une demande, en un temps qui n'était pas mûr pour qu'elle pût recevoir toute satisfaction. »
 
Breton : "L'Šuvre d'art n'a de valeur que dans la mesure où elle frémit des réflexes de l'avenir"
 

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