Giraudoux, Electre, Acte II, scène 10 Giraudoux, Electre, Acte II, scène 10
 
 

Présentation du passage

C'est la scène finale de cette pièce, mais la résolution de l'intrigue dramatique a déjà eu lieu : Oreste a tué Egisthe et Clytemnestre : cette scène finale ne conclut donc pas l'intrigue tragique, mais donne sens à la pièce toute entière.

La scène comporte une structure binaire, duale, pourrait-on dire : avec la conclusion conforme à la représentation traditionnelle du mythe d'Electre : les Euménides partent tourmenter Oreste, et une conclusion surajoutée par Giraudoux, dans laquelle un nouveau sens est donné à la pièce.

Les élèves de mes deux classes de première ont pu proposer plusieurs "plans" pour l'interprétation : il serait vain d'en imposer un ici, même sous l'intitulé de "pistes de lecture". L'on se livrera plutôt à une lecture "au fil du texte", en rappelant et en illustrant les indications élaborées en cours. Comme cette scène est l'une des plus étudiées, il serait de peu d'utilité de répéter ce qui se trouve partout ; nous insisterons sur ce qui permet une interprétation féconde (à organiser ensuite).

La structure de la scène est très intéressante, il s'y affronte deux conceptions de la justice, et Electre y triomphe, de façon apparemment paradoxale.

La structure de la scène finale

La scène 10 de l'acte II est double.

Les Euménides quittent la scène sans que l'indique une didascalie, leur propos suffisant. Après qu'elles aient questionné Electre, c'est la femme Narsès qui la questionnera. Et, de façon symétrique, le serviteur qui introduit la scène trouve son pendant en la réplique finale du Mendiant. Enfin, le thème de la lueur (le palais brûle) est repris à la fin de la scène : cela s'appelle l'aurore.
Le "fil rouge" ou le "pivot" est en fait Electre, du point de vue de l'interlocution, Electre à qui tout le monde s'adresse, mais qui, et voici encore une symétrie, après avoir répondu "pied à pied" aux Euménides, ne répond pas directement à la femme Narsès, et la renvoie finalement au Mendiant. Electre est d'ailleurs le seul personnage qui, dans  la pièce, donne la parole au Mendiant : Demande au Mendiant. Il le sait (et lui de répondre aussitôt).
La symétrie instaure un écho entre les propos des Euménides, qui reprochent à Electre l'apocalypse qui frappe Argos, et la femme Narsès, qui la cite : les Euménides et la femme Narsès ont de ce fait un rôle voisin de "récitant" (personnage qui raconte, pour le public, ce qui ne peut être représenté sur la scène).
L'on pourrait donc proposer une lecture méthodique selon les axes suivants : les questions et reproches des Euménides (le châtiment d'Electre), les questions de la femme Narsès -intercesseur du public- (la rédemption d'Electre), et le triomphe d'Electre (le sens nouveau donné au mythe et à la tragédie).
La scène a été très souvent étudiée, et nous ne développerons ici que le dernier point, plus rarement abordé par la critique (ou parfois à contresens, comme en témoigne la dernière note de l'édition de poche).

Le triomphe d'Electre

Electre, dans cette scène plus que dans toute autre, apparaît bien comme le personnage central.
La didascalie initiale fait d'Electre la "mesure" des Euménides : "Les Euménides ont juste l'âge et la taille d'Electre". Mais la "trinité" des Euménides doit quitter la scène, alors qu'Electre reste. Dans le bref dialogue qu'elles entretiennent, Electre répond pied à pied, en reprenant les termes des Euménides :
DEUXIEME EUMENIDE. Te voilà satisfaite, Electre ! La ville meurt !
ELECTRE. Me voilà satisfaite. Depuis une minute, je sais qu'elle renaîtra.
La réponse d'Electre reprend le propos qui se voulait accusateur (d'où la modalité exclamative, l'apostrophe), et ironique, voire blessant, par le parallélisme entre les finales des deux propositions : "satisfaite", "meurt". Mais la réponse d'Electre n'est pas une justification, plus que cela, elle oppose au constat des Euménides (la vérité présente et sensible), une connaissance prophétique (d'où le futur) : est-elle encore une créature humaine, alors qu'elle en sait plus que des créatures divines ?
Les Euménides semblent accepter cette connaissance, car  au lieu de dire à Electre qu'elle se trompe, ou de contester son affirmation ("je sais"), elles poursuivent sur le même mode, qui consiste à placer Electre face à la réalité de la situation tangible :
TROISIEME EUMENIDE. Ils renaîtront aussi, ceux qui s'égorgent dans les rues ? Les Corinthiens ont donné l'assaut, et massacrent.
ELECTRE. S'ils sont innocents, ils renaîtront.
La troisième Euménide développe le propos de la deuxième, et joue presque le rôle de récitant, en disant sur la scène ce que le spectacle théâtral ne peut montrer. A sa question, dont la tonalité peut paraître moins brutalement accusatrice que la double exclamation précédente, Electre réaffirme, de façon plus "analytique" son propos : il ne s'agit plus de la ville, mais des innocents.
Ainsi l'injustice apparente est niée par la perspective d'une justice immanente, qui évoque celle du Jugement Dernier (Acte I, scène 13, le Mendiant avait développé cette conception).
La restriction progressive de la réponse d'Electre (la ville > les innocents) sera reprise ensuite, pour ce qui la concerne.
Au feu des châtiments promis par les Euménides :
Tu n'es plus rien ! Tu n'as plus rien !
Désormais, c'est toi la coupable.
Plus jamais tu ne reverras Oreste. (...) Nous ne le lâcherons jusqu'à ce qu'il délire et se tue, maudissant sa soeur.
Electre répond par restrictions successives, pour en arriver à l'essentiel, à ce qui relève de son essence : la justice.
J'ai ma conscience, j'ai Oreste, j'ai la justice, j'ai tout.
J'ai Oreste. J'ai la justice. J'ai tout.
J'ai la justice. J'ai tout.
L'énumération de départ se fait très vite sous la forme de phrases qui pourraient se dire avec un silence les séparant (cette diction serait plus dramatique). Ce qui est ôté à Electre, au cours de ces répliques, c'est son caractère humain : elle se dépouille de sa relation avec Oreste (cf. les "noces", Acte I, scènes 11 et 12, voire 13) et n'a plus de parentèle : Agamemnon, Iphigénie et Clytemnestre sont morts, Oreste disparaît.

Ainsi Electre n'est plus "la jeune fille", mais uniquement une allégorie de la justice
.

Dès lors, l'on comprend mieux la première réponse d'Electre à la femme Narsès :

LA FEMME NARSES. Que disent-elles ? Elles son méchantes ! Où en sommes-nous, ma pauvre Electre, où en sommes-nous !
ELECTRE. Où nous en sommes ?
En reprenant sous la forme interrogative ce qui était plutôt une exclamation de désespoir, Electre place le pronom nous différemment, comme si la question portait sur ce pronom : car Electre n'est plus sur le même plan que la femme Narsès, dont la compassion maternelle semble ici hors de propos.
Si cela ne suffisait pas à montrer comment Electre, devenue allégorie de la justice, n'est plus un personnage humain, sa dernière réplique le montrerait assez :
ELECTRE. Demande au mendiant. Il le sait.
LE MENDIANT. Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s'appelle l'aurore.
C'est en effet sa nouvelle nature qui permet à Electre de savoir ce que sait le mendiant, personnage divin, comme elle pouvait prophétiser face aux Euménides.
L'on notera à ce sujet l'emploi du pronom démonstratif cela, qui, neutre, sert à désigner l'innommable. Et c'est au Mendiant, personnage divin, qu'il revient de nommer ce qui n'avait pas de nom (le pouvoir de nommer est un attribut de la divinité, au moins dans les Evangiles). Le nom d'aurore apporte une note d'espoir : l'aurore correspond bien entendu au lever du soleil, au début d'un jour nouveau (et radieux). Faut-il y voir aussi une allusion aux textes antiques (Homère emploie souvent l'expression "l'aurore aux doigts de rose") ?
 

Dans cette fin ajoutée au dénouement habituel de la tragédie, Giraudoux invite à donner un sens nouveau au mythe d'Electre.
Le personnage éponyme s'est totalement épuré de ce qui relevait de l'humanité "ordinaire", voire de la légende des Atrides, pour ne plus être qu'une allégorie de la justice. Mais la destruction effectuée par cette justice impitoyable, sans compromissions, est la promesse d'un jour nouveau, et radieux, d'une lumière (malgré les lueurs de l'incendie, la ville sort des ténèbres de la nuit).
La tragédie dépasse alors la fonction cathartique que lui assignait Aristote, pour inviter à la réflexion, par la perspective qu'elle propose : au théâtre de destinée s'est substitué le théâtre d'idées ; mais Giraudoux, à la différence de Sartre, suggère plutôt que d'affirmer : le spectateur cherchera lui-même des réponses, achevant ainsi le dénouement.
Ce jeu, qui rend au spectateur (et au lecteur) sa fonction pleine et entière, qui lui laisse l'intelligence du dénouement, se produit au terme d'une pièce, et d'une scène, où les conventions théâtrales ont été régulièrement "bousculées" (comme en témoigne l'intrusion du personnage de la femme Narsès dans les scènes finales).
 
 
 

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