La fiche ci-après comporte quelques indications pour l'examen du Barbier de Séville selon la problématique du maître et du valet.



Préalables

Le personnage du valet est typique de la comédie :

la tragédie propose des confidents, qui permettent par convention aux protagonistes tragiques d'exprimer leurs pensées, leurs sentiments, leurs dilemmes. C'est un rôle d'intercesseur entre le personnage tragique et le public : le confident permet au personnage tragique d'exposer au public le conflit qui l'agit(e). Le confident est aussi de bonne extraction, et vit au palais.

le valet, dès l'Antiquité, est un personnage marginal : esclave mais habile (chez Plaute), avec un nom d'origine étrangère (Scapin ou Sganarelle, chez Molière, ont un nom d'origine italienne), ... S'il joue parfois le rôle d'intercesseur de son maître auprès du public, les confidences de son maître sont limitées en ce qu'elles ne visent pas à l'expression d'un dilemme intérieur, mais d'un motif d'action, qui donne lieu à l'intrigue.

Le personnage du valet et la comédie

Le valet est essentiellement le personnage sur lequel repose le comique. Il fait rire par son langage, par son jeu (c'est lui que l'on peut bastonner sur scène), par la manipulation de l'intrigue. Sa connivence avec le public est grande : il intrigue "en direct", et apparaît comme un intercesseur de l'auteur au public : il est en effet celui qui donne le "fil conducteur" de l'intrigue au public, alors que les autres personnages ont de celle-ci une connaissance incomplète.

Molière : Scapin et Sganarelle

Avec Scapin et Sganarelle, Molière a créé deux "valets récurrents", qui figurent dans plusieurs comédies. Pour Sganarelle, personnage originaire de la comedia dell'arte, présent dans Le Médecin malgré lui et Dom Juan, le caractère récurrent tient au fait qu'il garde son nom, et fait allusion dans Dom Juan à sa pratique médicale (de façon caricaturale, dans la première scène, en un "éloge du tabac" qui constitue la première tirade de la pièce).

La référence à la comedia dell'arte éclaire d'un autre jour une caractéristique du personnage de comédie (donc du valet) : il s'agit d'un "pattern", d'un canevas de caractéristiques sur lesquelles se greffent les rôles dans l'intrigue d'une pièce. Cet aspect donne au dramaturge une grande liberté, plus qu'avec les rôles convenus du jeune premier ou du barbon, qui ont obligatoirement une position prédéfinie dans l'intrigue.



Figaro, dans le Barbier de Séville

Le personnage de Figaro, dans le Barbier de Séville, inaugure une trilogie qui comprend, outre cette comédie, Le Mariage de Figaro, et un drame : La Mère coupable.

Ce personnage est dans la première comédie encore influencé par le Sganarelle de Molière, mais Beaumarchais lui attribue plus nettement un statut d'intercesseur de l'auteur envers le public : il exprime directement quelques unes des idées de Beaumarchais lui-même, sans que cela ait un lien direct avec l'intrigue.

Par rapport aux valets de comédie qui l'ont précédé, Figaro intervient plus directement dans l'intrigue puisqu'il semble l'élaborer et la rectifier sur la scène, en improvisant parfois. Il est presque "Auctor", et metteur en scène.

Ce "génie de l'intrigue" est une nouveauté par rapport aux personnages valétudinaires qui ont précédé. Il s'accompagne d'une grande virtuosité tant dans l'usage du langage que des mouvement et des lieux (Figaro est le seul à se cacher régulièrement).

Un personnage libre

Vu son "génie de l'intrigue", Figaro n'est pas directement impliqué par celle-ci (ce sera différent dans Le Mariage de Figaro, où il est protagoniste, voire dans La Mère coupable, où il est concurrencé par Begears). Il l'organise selon les intérêts du Comte Almaviva et de Rosine, selon aussi la sympathie qu'il voue à Rosine et l'antipathie qu'il éprouve pour Bartholo.

Cette implication "affective" limite certes sa liberté, mais fait de Figaro un personnage plus humain, intermédiaire entre le dramaturge (qui régit l'intrigue en la créant), qui paraît ainsi plus engagé, et le public, dont la sympathie et l'antipathie sont prises en charge par Figaro !

Libre enfin, Figaro l'est par ses choix : c'est lui qui décide de servir le Comte Almaviva dans ses "manoeuvres sentimentales", qui choisit d'aider Rosine parce qu'il l'estime, et de gruger Bartholo parce qu'il le déteste. Il choisit aussi les moyens d'agir.

L'intrigant hors intrigue

La grande nouveauté du Barbier de Séville est en effet l'omniprésence d'un personnage qui construit l'intrigue sous les yeux du public : Figaro. Sa position de valet ne l'implique pas dans l'intrigue amoureuse de son maître, aussi conduit-il l'intrigue de l'extérieur pour partie, et de l'intérieur dans la mesure où il obéit à ses propres antipathies et sympathie : il en apparaît moins cynique.

Le schéma de la comédie est ici convenu d'avance : L'Ecole des femmes, de Molière, l'a déjà exploité.

Un barbon maintient sous sa dépendance en l'isolant de l'extérieur une jeune femme qu'il désire épouser. Malgré cet "enfermement", la jeune femme fait la connaissance d'un homme de son âge, et l'amour lui fait découvrir la ruse (et l'horreur de sa situation). Les deux jeunes amants s'émancipent du pouvoir du barbon et réalisent leur voeu : s'unir.

Mais ici Figaro est essentiel : il met en contact les deux amants, il met à l'épreuve les sentiments de Rosine, il organise la lutte contre Bartholo, un maître - le seul même de la pièce, car le Comte se soumet totalement aux injonctions de Figaro.

La qualité de maître de Bartholo, son pouvoir, son sens de la manoeuvre, mettent en valeur le "génie de l'intrigue" de Figaro, lequel doit déployer beaucoup de talent pour surpasser Bartholo : de là des péripéties vives et nombreuses.

La virtuosité théâtrale

N'ayant aucune légitimité sociale ou de statut pour combattre Bartholo, Figaro déploie une virtuosité dans l'intrigue et la maîtrise du jeu théâtral qui lui confère sa légitimité de personnage principal (voir le titre de la pièce) alors qu'il n'est pas directement impliqué par l'intrigue (son rôle n'est a priori que celui d'un adjuvant).

Sa virtuosité théâtrale lui confère une position dominante, quoique relevant des conventions de la comédie. L'on pourrait presque considérer que le personnage de Figaro est celui qui signe la comédie comme une représentation résultant de conventions pour partie implicites entre le public et l'auteur. Il est en effet celui qui incarne le plus l'artifice du théâtre, jouant parfois sans intérêt pour l'intrigue de sa virtuosité verbale, de son utilisation des décors, utilisant au plus le "jeu de scène" : Figaro incarne en quelque sorte l'artifice de la convention théâtrale, d'un code où la réalité des relations humaines est symbolisée de manière convenue, selon un schéma convenu lui aussi (le triomphe de l'amour entre personnes de la même génération par exemple).

La virtuosité théâtrale de Figaro semble justement "pointer" l'artifice théâtral, sans le remettre en cause, mais en créant un théâtre qui se désigne comme tel. La doxa ne relève plus de la résolution de l'intrigue, mais de sa conduite, voire de son statut d'intrigue, d'artifice. D'où l'émergence de la critique sociale, qui se fera plus nette dans Le Mariage de Figaro : le théâtre manifestant l'artifice de sa représentation, le discours qu'il met en oeuvre n'est plus masqué par celle-ci, et prend sens indépendamment d'elle.




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