L'intrus du Métropolitain


L'intrus du Métropolitain





             De mes lectures des oeuvres de H.G. Wells, il m'est resté peu de souvenirs vivaces, La Guerre des mondes, divertissant sans plus, L'île du docteur Moreau, peu exaltant, Quand le dormeur s'éveillera, soporifique. Pourtant quelques visions dues au cerveau résolument logique de Wells restent encore présentes, avec un pouvoir d'évocation intact. Wells est souvent ridiculement positiviste dans ses suppositions, mais de ces idées simplistes, de ces hypothèses de petite envergure, il tire parfois tout le suc et déploie ainsi la minuscule mécanique de l'intellect en une grandiose image, dont la réalité majestueuse masque les prémices. Dans La Machine à remonter le temps, il fait ainsi l'hypothèse farfelue d'un dédoublement de la race humaine: "il y a à Londres, par exemple, le Métropolitain et récemment des tramways électriques souterrains, des restaurants et des ateliers souterrains et ils croissent et se multiplient. Evidemment, pensai-je, cette tendance s'est développée jusqu'à ce que l'industrie ait graduellement perdu son droit d'existence au soleil. Je veux dire qu'elle s'était étendue de plus en plus profondément en de plus en plus vastes usines souterraines, y passant une somme de temps sans cesse croissante, jusqu'à ce qu'à la fin..." En mauvais écrivain d'anticipation, Wells nous fournit l'explication rationnelle en même temps que la vision qui en est issue, et pourtant la puissance de celle-ci balaie toute réticence du lecteur. Les Elois, frêles créatures de la surface, descendants des Capitalistes, vivent dans une sorte de paradis terrestre, mais le manque de contraintes leur a fait remonter le processus darwinien de la sélection des plus forts : leur intellect et leur force se sont amenuisés, les rendant vulnérables aux attaques nocturnes des Morlocks, nouvelle race secrétée par les tunnels-usines peuplés d'ouvriers ombrophiles. Par un renversement audacieux, le communisme caractérise les anciens Possédants, qui ont recréé à la surface un nouvel âge d'or, tandis que les Ouvriers se sont transformés en monstres blanchâtres et tentaculaires drapés de nuit. Le Grand Soir est involontairement parodié par la description violente du sabbat des Morlocks, qui se ruent, toutes dents aiguisées, sur les fragiles Elois paralysés d'effroi. Cette vision d'un paradis et d'un enfer arrachés à l'éternité et projetés en l'an 802 000, vision qui se teinte de surcroît des hantises d'un bourgeois fin de siècle, inspira la Métropolis de Fritz Lang, dans un but certes opposé. Au contraire de Wells, le cinéaste éclaire le monde souterrain, les lumières de la ville rendent plus aigus et douloureux les contrastes, les arêtes monumentales des usines, où s'enfoncent sans cesse des flots noirâtres d'ouvriers. La technologie gagne le sous-sol et y inscrit son organisation implacable et lucide.

             Au fond, toute fiction souterraine est partagée entre ces deux tendances : l'utopie ou l'anti-utopie d'un sous-sol conquis par la technique et le mythe du "retour aux sources", du repliement individuel dans la caverne originelle. Le Métropolitain relève de l'utopie achevée, avec sa cartographie systématique et son enchevêtrement de lignes maîtrisé, mais l'image originelle du terrier continue de nous obséder, matrice où rechercher la sécurité et la paix dans l'anticipation de la mort et de la douce inhumation. Tournier, dans son Vendredi, ou Kafka, dans Le Terrier, creusent dans cette direction : Robinson se terre dans le ventre rocheux de son île, attiré par la solitude et la régression ; la taupe de Kafka recherche sans arrêt cette bienfaisante tranquillité sans jamais y parvenir, entraînée dans le destructeur engrenage des doutes nourris par l'inquiétude maniaque d'avoir failli aux précautions habituelles. C'est l'incapacité permanente à se terrer et à sur-vivre simultanément qui suscite l'inquiétude atroce de la taupe kafkaïenne. Se terrer équivaut à mourir aux autres et à soi-même, mais vivre à la surface, c'est s'exposer au danger ; Robinson est lui aussi fasciné par cette mort progressive, ce doux retour à l'argile qui le retranche du monde insulaire de la survie. Le terrier ou le souterrain n'intéresse l'écrivain que dans la mesure où il résume la nature de toute personnalité : en équilibre entre le repli infécond et la dispersion stérile. C'est pour cela que le rêve d'organiser absolument le souterrain est une utopie psychologique, dont l'illustration souriante est Fantastique Maître Renard de Roald Dahl. Ce dernier livre s'achève par une fugace vision d'un paradis souterrain, où les créatures du sous-sol peuvent continuer à se terrer en exploitant les ressources de la surface, selon un retournement utopique semblable à l'anticipation de Wells.

             Maîtriser le souterrain après avoir défié les airs, tel est le seul désir de Clarence Nathan Walker alias Treefrog, le héros des Saisons de la nuit (This Side of Brightness), le nouveau roman de Colum McCann. Bouleversé par la perte de son grand-père, mort écrasé par le métropolitain new-yorkais alors qu'ils refaisaient ensemble le chemin de croix des ouvriers terrassiers, Treefrog s'est terré dans un tunnel ferroviaire, au creux d'une caverne inaccessible aux autres clochards, grâce à sa hauteur. Ancien virtuose des skycrapers, Treefrog n'exerce plus son équilibre miraculeux que sur la misérable poutrelle qui mène à son abri. En contrefort de la voie du Métropolitain, c'est-à-dire de la plus brillante illustration de la technologie moderne, Clarence Walker a creusé une caverne ; revenu d'un bond de l'âge d'acier à l'âge de pierre, Treefrog conserve pourtant, comme le dérisoire souvenir de cette mécanique céleste qui présidait à l'exacte construction des gratte-cieux, la volonté de tout cartographier. Vivant en intrus auprès du peuple de l'ombre qui hante les tunnels, Treefrog semble vouloir recréer son milieu naturel, aérien, au sein des ténèbres, transformer en lignes le cloaque informe où il s'est exilé après le Malentendu, que nous ne dévoilerons pas au lecteur. Colum McCann traque avec une précision extraordinaire la progressive intrusion du rituel morbide et schizophrénique chez le voltigeur de l'ombre : la cartographie systématique de son abri, de la femme qu'il aime fugacement, les sauts précis d'une poutrelle à l'autre, la balle rebondissant sur le mur, et ce mouvement qui l'a perdu, réminiscence gestuelle qui a fourvoyé sa femme. Par ce culte de la précision hérité de son passé ouvrier, Treefrog paraît désirer lui aussi une utopie psychologique digne de Fantastic Mr Fox, mais ne vivant pas dans un conte, cette volonté illusoire de concilier le terrier originel et la technique, ou, si l'on préfère le charme suranné des interprétations psychanalytiques, le principe maternel et la force paternelle.

             Clarence Nathan Walker subit la longue malédiction du sang noir de son grand-père, et plutôt qu'une destinée individuelle, "intéressante" par l'entrelacs des déviations psychologiques tant chéries par les romanciers dévoyés, c'est le chemin de croix des Walker que peint McCann. Les bourreaux ne sont pas designés par l'écrivain, les ouvriers, noirs ou non, luttent en aveugles, et quand la révolte gronde, elle agonise finalement dans le sang du révolté : le père de Treefrog meurt après avoir abattu le riche blanc qui a tué sa mère en la percutant de sa Buick mugissante. L'injustice oppressante n'est pas incarnée par tel ou tel homme du début à la fin du roman, elle se déplace, frappe au hasard comme une ombre mouvante, elle pèse comme une chape de plomb sur la ville, s'élève aux moments de bonheurs (ainsi lorsque Walker et ses amis terrassiers font des courses de pigeons colorés, ou quand Angela, l'inconnue du tunnel, se réfugie chez Treefrog), mais retombe invariablement sur les épaules des pauvres. C'est une fresque subtile qu'a brossée McCann, où les accidents, les souvenirs heureux, les geste quotidiens, les instants de légèreté dissipés par la brise mauvaise cotoient la solennité du cortège : la vision de ces ouvriers terrassiers, qui devancent soudainement leur ancien maître prêt à couper, avec la fierté du travail bien ordonné, le dérisoire cordon d'inauguration et qui traversent avec une joie sombre leur oeuvre reste gravée dans la mémoire.

             Colum McCann a aussi le mérite d'éclairer du néon de sa plume férocement réaliste le monde oublié des enterrés vifs. La volonté de description sociale ne peut être dissociée de la déchéance individuelle et de le salut final de Treefrog. C'est l'ascèse souterraine de Clarence, mi-forcée, mi-volontaire, qui lui permet d'obtenir la rédemption de son passé personnel, familial et racial. Le héros creuse en lui-même avec la même frénésie que son aïeul mettait à défoncer la roche ; l'introspection n'est pas l'apanage précieux du bourgeois satiné qui s'égratine l'égo de temps à autre de la pointe de sa plume ; si cette évocation d'un monde disparu est si puissante, c'est sans doute grâce à cette métaphore tue qui parcourt souterrainement le roman. Dans Le Chant du Coyote, son premier roman, le narrateur était déjà à la recherche de sa mère mexicaine enfuie du foyer irlandais, foulant la poussière américaine avant d'exhumer les souvenirs enfouis par un père blessé et taciturne. Le deuil impossible de la mère défunte ou disparue et de la terre originelle (le Mexique dans le ChantŠ, la lointaine Géorgie et le Souterrain que chevauche l'Hudson pour les Walker) font le timbre étrange du style de Colum McCann. L'introspection romanesque de Colum Mc Cann s'apparente au fond à la psychologie du pire élaborée par Dostoievsky, psychologie dont le mécanisme est analysé à la perfection dans les Carnets du sous-sol : la taupe humaine, qui en est le fougueux et dérisoire narrateur, est entraînée dans le tourbillon de la honte de la même façon que Clarence lorsqu'il tente de se disculper aux yeux de sa femme. Ces deux récits illustrent l'expression commune du "il s'enfonce", dont on gratifie la catégorie des Honteux et des spécialistes du faux repentir : Colum McCann et Dostoievsky nous dévoilent ce monde parallèle où les dénégations de plus en plus absurdes et maniaques se substituent à la politesse du siècle. Si la politesse consiste bien à mettre fin aux suppositions psychologiques et sociales qui pourraient être blessantes et à se contenter de la courte vue, qui se complaît délibérément dans des apparences que l'on sait fausses, on peut affirmer que le monde du souterrain est aussi celui de la sincérité la plus désespérée. A la courte vue, au monocle mondain, les romanciers des bas-fonds de l'homme préfèrent le microscope, l'analyse et le scalpel.





Bon, puisque nous sommes tous censés dire notre mot sur le dilettantisme, eh bien je dirai juste que pour moi l'amateur n'est pas un drôle de monstre humanoïde faisant tout "les doigts dans le nez" et "par-dessus la jambe" ; bref, il ne s'agit pas d'un contorsionniste paresseux, mais plutôt d'un individu qui a troqué la profession pour la passion, un peu à la façon de Colum McCann. Sa vie peut aider à comprendre : né à Dublin en 1966, l'un des cinq fils de Sean McCann, journaliste, il a vécu aux Etats-Unis, au Japon et en Irlande ; c'est à l'âge de 17 ans qu'ont commencé ses péripéties, losqu'il quitte le foyer familial. A 21 ans, inspiré par Kerouac, il entreprend de faire une épique traversée des Etats-Unis sur son vélocipède, empruntant tout au long de ces 15 000 km des machines à écrire pour rendre compte de son périple. Colum McCann, maintenant professeur d'anglais à New York, fut chauffeur de taxi à Cape Cod, barman, peintre en bâtiments et participa à de modestes gazettes. C'est de son passé de journaliste qu'il garde son amour du fait vrai, à la fois par la documentation (il consulte les registres de mariages de 1933-1934 et y découvre un fort taux d'unions interraciales) et surtout par une attitude de reporter. Pour écrire son dernier roman, il descendit quatre fois par semaine dans le monde grouillant des souterrains new-yorkais, où se terrent pauvres, vétérans du Vietnam, toxicomanesŠ Cette découverte commença dans la suspicion des observés et la peur de l'intrus, mais Colum McCann finit par prendre goût à ce monde enfoui, dans lequel il puise les plus belles et les plus intenses descriptions de son roman.




Rudy Le Menthéour

© Le Petit Métropolitain