Au fond, toute fiction souterraine est partagée entre ces deux tendances : l'utopie ou l'anti-utopie d'un sous-sol conquis par la technique et le mythe du "retour aux sources", du repliement individuel dans la caverne originelle. Le Métropolitain relève de l'utopie achevée, avec sa cartographie systématique et son enchevêtrement de lignes maîtrisé, mais l'image originelle du terrier continue de nous obséder, matrice où rechercher la sécurité et la paix dans l'anticipation de la mort et de la douce inhumation. Tournier, dans son Vendredi, ou Kafka, dans Le Terrier, creusent dans cette direction : Robinson se terre dans le ventre rocheux de son île, attiré par la solitude et la régression ; la taupe de Kafka recherche sans arrêt cette bienfaisante tranquillité sans jamais y parvenir, entraînée dans le destructeur engrenage des doutes nourris par l'inquiétude maniaque d'avoir failli aux précautions habituelles. C'est l'incapacité permanente à se terrer et à sur-vivre simultanément qui suscite l'inquiétude atroce de la taupe kafkaïenne. Se terrer équivaut à mourir aux autres et à soi-même, mais vivre à la surface, c'est s'exposer au danger ; Robinson est lui aussi fasciné par cette mort progressive, ce doux retour à l'argile qui le retranche du monde insulaire de la survie. Le terrier ou le souterrain n'intéresse l'écrivain que dans la mesure où il résume la nature de toute personnalité : en équilibre entre le repli infécond et la dispersion stérile. C'est pour cela que le rêve d'organiser absolument le souterrain est une utopie psychologique, dont l'illustration souriante est Fantastique Maître Renard de Roald Dahl. Ce dernier livre s'achève par une fugace vision d'un paradis souterrain, où les créatures du sous-sol peuvent continuer à se terrer en exploitant les ressources de la surface, selon un retournement utopique semblable à l'anticipation de Wells.
Maîtriser le souterrain après avoir défié les airs, tel est le seul désir de Clarence Nathan Walker alias Treefrog, le héros des Saisons de la nuit (This Side of Brightness), le nouveau roman de Colum McCann. Bouleversé par la perte de son grand-père, mort écrasé par le métropolitain new-yorkais alors qu'ils refaisaient ensemble le chemin de croix des ouvriers terrassiers, Treefrog s'est terré dans un tunnel ferroviaire, au creux d'une caverne inaccessible aux autres clochards, grâce à sa hauteur. Ancien virtuose des skycrapers, Treefrog n'exerce plus son équilibre miraculeux que sur la misérable poutrelle qui mène à son abri. En contrefort de la voie du Métropolitain, c'est-à-dire de la plus brillante illustration de la technologie moderne, Clarence Walker a creusé une caverne ; revenu d'un bond de l'âge d'acier à l'âge de pierre, Treefrog conserve pourtant, comme le dérisoire souvenir de cette mécanique céleste qui présidait à l'exacte construction des gratte-cieux, la volonté de tout cartographier. Vivant en intrus auprès du peuple de l'ombre qui hante les tunnels, Treefrog semble vouloir recréer son milieu naturel, aérien, au sein des ténèbres, transformer en lignes le cloaque informe où il s'est exilé après le Malentendu, que nous ne dévoilerons pas au lecteur. Colum McCann traque avec une précision extraordinaire la progressive intrusion du rituel morbide et schizophrénique chez le voltigeur de l'ombre : la cartographie systématique de son abri, de la femme qu'il aime fugacement, les sauts précis d'une poutrelle à l'autre, la balle rebondissant sur le mur, et ce mouvement qui l'a perdu, réminiscence gestuelle qui a fourvoyé sa femme. Par ce culte de la précision hérité de son passé ouvrier, Treefrog paraît désirer lui aussi une utopie psychologique digne de Fantastic Mr Fox, mais ne vivant pas dans un conte, cette volonté illusoire de concilier le terrier originel et la technique, ou, si l'on préfère le charme suranné des interprétations psychanalytiques, le principe maternel et la force paternelle.
Clarence Nathan Walker subit la longue malédiction du sang noir de son grand-père, et plutôt qu'une destinée individuelle, "intéressante" par l'entrelacs des déviations psychologiques tant chéries par les romanciers dévoyés, c'est le chemin de croix des Walker que peint McCann. Les bourreaux ne sont pas designés par l'écrivain, les ouvriers, noirs ou non, luttent en aveugles, et quand la révolte gronde, elle agonise finalement dans le sang du révolté : le père de Treefrog meurt après avoir abattu le riche blanc qui a tué sa mère en la percutant de sa Buick mugissante. L'injustice oppressante n'est pas incarnée par tel ou tel homme du début à la fin du roman, elle se déplace, frappe au hasard comme une ombre mouvante, elle pèse comme une chape de plomb sur la ville, s'élève aux moments de bonheurs (ainsi lorsque Walker et ses amis terrassiers font des courses de pigeons colorés, ou quand Angela, l'inconnue du tunnel, se réfugie chez Treefrog), mais retombe invariablement sur les épaules des pauvres. C'est une fresque subtile qu'a brossée McCann, où les accidents, les souvenirs heureux, les geste quotidiens, les instants de légèreté dissipés par la brise mauvaise cotoient la solennité du cortège : la vision de ces ouvriers terrassiers, qui devancent soudainement leur ancien maître prêt à couper, avec la fierté du travail bien ordonné, le dérisoire cordon d'inauguration et qui traversent avec une joie sombre leur oeuvre reste gravée dans la mémoire.
Colum McCann a aussi le mérite d'éclairer du néon de sa plume
férocement réaliste le monde oublié des enterrés vifs. La volonté de
description sociale ne peut être dissociée de la déchéance individuelle et
de le salut final de Treefrog. C'est l'ascèse souterraine de Clarence,
mi-forcée, mi-volontaire, qui lui permet d'obtenir la rédemption de son
passé personnel, familial et racial. Le héros creuse en lui-même avec la
même frénésie que son aïeul mettait à défoncer la roche ; l'introspection
n'est pas l'apanage précieux du bourgeois satiné qui s'égratine l'égo de
temps à autre de la pointe de sa plume ; si cette évocation d'un monde
disparu est si puissante, c'est sans doute grâce à cette métaphore tue qui
parcourt souterrainement le roman. Dans Le Chant du Coyote, son
premier
roman, le narrateur était déjà à la recherche de sa mère mexicaine enfuie
du foyer irlandais, foulant la poussière américaine avant d'exhumer les
souvenirs enfouis par un père blessé et taciturne. Le deuil impossible de
la mère défunte ou disparue et de la terre originelle (le Mexique dans le
ChantŠ, la lointaine Géorgie et le Souterrain que chevauche l'Hudson pour
les Walker) font le timbre étrange du style de Colum McCann.
L'introspection romanesque de Colum Mc Cann s'apparente au fond à la
psychologie du pire élaborée par Dostoievsky, psychologie dont le
mécanisme est analysé à la perfection dans les Carnets du sous-sol
: la
taupe humaine, qui en est le fougueux et dérisoire narrateur, est
entraînée dans le tourbillon de la honte de la même façon que Clarence
lorsqu'il tente de se disculper aux yeux de sa femme. Ces deux récits
illustrent l'expression commune du "il s'enfonce", dont on gratifie la
catégorie des Honteux et des spécialistes du faux repentir : Colum McCann
et Dostoievsky nous dévoilent ce monde parallèle où les dénégations de
plus en plus absurdes et maniaques se substituent à la politesse du
siècle. Si la politesse consiste bien à mettre fin aux suppositions
psychologiques et sociales qui pourraient être blessantes et à se
contenter de la courte vue, qui se complaît délibérément dans des
apparences que l'on sait fausses, on peut affirmer que le monde du
souterrain est aussi celui de la sincérité la plus désespérée. A la courte
vue, au monocle mondain, les romanciers des bas-fonds de l'homme préfèrent
le microscope, l'analyse et le scalpel.