La carrière de pierre

A - LES PREMIERES OUVERTURES

Elles sont codifiées dès 1813 et les trois actes autorisant leur exploitation restent toujours en vigueur de nos jours.

  1. La déclaration d'ouverture est demandée par le particulier. Elle entraîne une intervention du Conseil municipal qui fait examiner les lieux par une Commission, puis accorde ou refuse (rarement) l'autorisation d'exploiter.
  2. Un cahier des charges est établi : il suit les conditions générales du Service des Mines et précise les conditions particulières, différentes selon les lieux et selon la nature de la carrière : sablière, marbrière, ardoisière, four à chaux.
  3. Une adjudication publique a lieu pour l'attribution de la carrière, au dernier feu et au plus offrant. Cette adjudication ne concerne que les carrières communales, d'ailleurs les plus nombreuses. Un bail indiquant la durée de l'exploitation : 1 an, 3 ans ou 9 ans, ainsi que le nombre d'ouvriers pouvant y travailler : 6 maximum au début, est alors signé.
  4. Carrières privées : il n'y a pas de bail écrit entre propriétaire et exploitant.

B - L'EXPLOITATION

On comprend bien que le Conseil municipal ne refuse pas l'ouverture d'une carrière : c'est une source de revenus non négligeables. Au début, le cahier de charges ne sera pas trop exigeant. Une notion est à retenir qui perdurera toujours : tout carrier doit exploiter "en bon père de famille". C'est prouver l'attachement des édiles au bien communal : le sol est aussi sacré que les enfants. On exploite en conformité avec les lois, décrets et règlements existants.

Il ne doit pas y avoir de dépôts dans les propriétés voisines, ni de bruit qui gêne les habitants. Les chemins d'accès seront entretenus en bon état de viabilité : il ne faut pas creuser au-dessous du niveau des routes.

La carrière doit être attaquée par le haut, et l'on descend par gradins de trois m., en pratiquant de larges banquettes et en évacuant les déblais avec régularité.

C'est le Contrôleur des Mines qui, dans son rapport de 1901, va rappeler les directives sur l'exploitation d'une carrière au Pic du Ger, quartier Ger Mayou. Il fixera comme conditions :

  1. de suivre le développement de la direction naturelle des bancs d'ardoise, sur 30 m. au plus ;
  2. de commencer l'abatage par le haut, en descendant par gradins de trois m. de haut. Les banquettes devront avoir une largeur suffisante pour arrêter les éboulis superficiels ;
  3. de déposer les schistes et les terres décomposées sur un talus de 1 m. de base et 1 m. de hauteur. Ces déblais inutilisables portent, en bigourdan, le nom de " eth cascaillé ".

C - LA PIERRE DE LOURDES

Pour son utilisation, la pierre doit être de bonne qualité, sans défauts, ni fils (veine étroite), ni moies (portion tendre dans une pierre dure), ni flaches (fissures), non gélive ou susceptible d'être gelée. Elle sera taillée de manière à être posée sur son lit de carrière, de telle sorte que la pression est toujours opérée perpendiculairement à ce lit.

Les faces, rives, lits (faces qui se superposent) ou joints seront particulièrement dégauchis (aplanis en surface). Les pierres seront de la même carrière et commandées sur échantillon.

Tous les parements (revêtements ou dépassements de pierre) devront être bien plans, dressés et dégauchis. Leurs arêtes seront vives, sans écornures (éclat dans un angle), ni ébrèchements (brisure), ni pièces rapportées. Leurs joints seront bien droits, bien alignés.

En 1899, le maire Cazaux-Moutou présente une demande concernant des expériences à faire sur les pierres de LOURDES. Le 3 Octobre 1899, le ministre des Travaux publics, Laboratoire de l'Ecole nationale des Ponts et Chaussées, répond qu'il faudra envoyer à Paris des blocs ébauchés de 0,50 x 0,30 x 0,30 pour déterminer la qualité de la pierre : elle subira les essais à la flexion, la résistance à l'écrasement et à l'usure, les essais de gélivité.

NATURE DES PIERRES

Les pierres de LOURDES sont de trois natures :

  1. Le lumachelle : c'est un marbre dont la couleur est mêlée de taches blanches, noires et grises, formées en coquilles de limaçon, d'où il tire son nom. Il est bien exploité aux Bescuns (Forêt de Subercarrère) et à l'Arbéret (éperon central, sous le cimetière).
  2. L'ophite (de ophidien = serpent) : sa couleur rappelle celle de la peau d'un serpent, d'un vert brun, mêlé de quelques taches vert pâle et de veines jaunes. Il est très dur et assez rare. Sa carrière de prédilection est au petit Ger, côté ouest, tout près de la route d'Argelès.
  3. Le calcaire aptien : c’est, avec le schiste aptien, la pierre la plus commune et la plus fréquente du bassin de Lourdes. Ils forment des îlots dans la masse schisteuse ; il est facile à travailler et constitue le principal de la pierre à chaux.

UTILISATION EXTERIEURE

D - LES INSTRUMENTS POUR L'EXPLOITATION

1) LES OUTILS DU CARRIER

La technique d'extraction du Moyen Age va peu évoluer au XIXèmes. Mais les outils vont se perfectionner. Si l'on distingue le travail du carrier de celui du tailleur de pierre, il est normal que les instruments soient différents. De même seront différents ceux de l'ardoisier. Trois ordres d’outils :

  1. Les coins sont de deux sortes. Les uns sont tranchants par leur extrémité inférieure : ils servent à pratiquer les entailles entre deux bancs de pierre. Les autres obtus et plus gros entrent à grands coups de mail (marteau) dans ces entailles. Les marteaux utilisés, différents de forme, prennent le nom de mails, mailloches, pics et massettes.
  2. Les barres de fer pèsent de 25 à 35 Kg. Après avoir introduit les coins, le carrier enfonce la barre de fer dans le vide créé par le coin: il pèse fortement sur l'extrémité de la barre, le bloc de pierre se sépare du filon.
  3. La mine est le moyen plus rapide et moins pénible d'extraire les blocs. Avec la barre à mine, on perfore dans la pierre un trou de un mètre de profondeur. On introduit deux centim. de poudre noire, puis la mèche jusqu'au fond avec une pince à embout de cuivre (pour éviter les étincelles), et on rajoute dix cm. de poudre. Pour obturer le trou, on tasse un coulis de plâtre ou de l'ardoise en poudre. L'allumage de la mèche va provoquer l'explosion et la projection du bloc, détaché du filon.

2) LES OUTILS DU TAILLEUR DE PIERRE

  1. Les marteaux : Pour faire sauter les éclats de pierre, pour creuser des sillons, les marteaux ont des formes différentes. Leur masse en fer présente, soit un redent (double saillant), soit un côté étroit tranchant uni, l'autre côté étant denté, soit deux pointes pour la pierre dure.
  2. Les pinces : Longues ou courtes, elles servent de levier pour soulever les blocs. Elles ont une moitié de tige ronde, l'autre moitié carrée passe sous la pierre. Le fer de tire-terre ressemble à une pioche : il sert à dégager les terres qui cachent et entourent le filon à exploiter.
  3. Les ciseaux : Ils sont de toutes grandeurs. Pour les pousser sur la pierre, on tape avec le maillet. Pour les moulures fines, les diverses bouchardes font un travail de précision.
  4. Autres matériels : Pour lever les blocs pesants, le cric est utile : il permet de glisser des rouleaux de fer sous le bloc que l'on peut déplacer par simple poussée quand il pèse peu. Pour déplacer un bloc trop lourd, il faut s'aider de leviers que l'on engage dans des trous creusés dans le rouleau. Les instruments propres à la sculpture sont peu employés à LOURDES, bien que la Ville ait produit de célèbres sculpteurs comme François Vilon, Raoul Capdevielle et Claverie.

E - LE RAPPORT DES CARRIERES

1) POUR LA VILLE

2) POUR L'EXPLOITANT

3) LE RAPPORT DU SABLE

Les droits d'exploitation du sable sont plus modestes.

En 1840, tout Lourdais peut prendre du sable au gave au prix de 25 centimes le m3.

En 1919, l'adjudicataire des sablières de l'Arrouza vend le sable 60 c. le m3 aux Lourdais et 2 F aux habitants des communes voisines. Cette différence entre locaux et "étrangers" s'accusera avec l'exploitant J.Marie Marthe qui vend en 1925, 1 f le m3 aux uns et 20 F le m3 aux autres.

En 1931, J.M. Marthe, qui paie 4 000 F par an pour la location des sablières de l'Arrouza et du Pont Vieux, instaure un nouveau tarif : 2 F le m3 de sable criblé, 1 F le tout venant et 0,50 F le m3 de gravier.

Si l'on songe aux quantités des diverses catégories de matériaux extraits dans l'ensemble des carrières, on peut juger de l'importance financière de l'activité extractive dans la cité.

4) LA CONTROVERSE DU ROSAIRE

C'est une passe d'armes au sein du Conseil municipal, née d'une plainte de l'Octroi, qui prouvera le souci de bonne gestion financière des édiles.

Le 18 Août 1887, le service de l'Octroi signale des passages frauduleux de pierre de taille employée aux constructions de la Grotte. Dans un premier temps, le Conseil municipal renforce la surveillance par le garde champêtre. L'année suivante, devant le peu de résultat enregistré par l'Octroi, le Conseil va faire recenser la pierre de taille employée par les Pères pour la construction de la basilique du Rosaire, et vérifier si les droits d'extraction ont été payés.

Le 24 Septembre 1888, une Commission de trois membres : MM. Douau, Lavigne, Lacaze est nommée pour établir un rapport sur ces faits.

Le 26 Mai 1889, la Commission d'enquête – rapporteur Jules Lacaze – présente son rapport et constate les abus. Le budget porte en recette 1 300 F de droits d'extraction, ce qui correspond à 400 m3 de pierre (le droit est de 3 F le m3).

La Commission, partant de ce qu'il faut 30 jours à un ouvrier pour travailler 1 m3, constate que, en 240 jours de travail dans l'année, les 200 tailleurs de pierre ont traité 1 600 m3 de pierre, ce qui amène les droits à 3 F X 1 600 = 4 800 F. Or on a reçu que 1 300 F. Depuis 10 ans, la Ville a donc perdu (4 800 - 1 300) X 10 = 35 000 F.

Pour la seule église du Rosaire, 107 ouvriers recensés auraient produit 856 m3 et les droits auraient dû être 3 F x 856 = 2568 F par an et pour les 4 ans de la construction 10 272 F. Or, qu'a-t-il été perçu ? 2 891 F pour 963 m3, soit une perte de 7 381 F.

L'architecte de la Ville J.-M. Lacrampe estime à 5 000 m3 la quantité de pierre employée, soit un droit de 15 000 F. La Ville aurait donc perdu plus de 12 000 F (15 000 – 2891). De plus, l'entrepreneur de la Grotte a refusé de laisser faire le métrage et tous mesurages, car les déclarations avaient été faites au départ et il ne fallait plus y revenir.

Pour plus de contrôle, la Commission propose d'établir le droit sur la tonne et non plus sur le m3.

Le rapport Lacaze ayant été consulté par les conseillers, c'est à titre personnel que M. Claude Lacadé, voulant éviter un possible conflit avec les autorités ecclésiastiques et ayant pris ses renseigne-ments auprès des ouvriers eux-mêmes, présente le 21 Juin 1889 sa critique du rapport Lacaze dont tous les arguments sont réfutés.

  1. Le tailleur de pierre ne travaille pas 240 jours, 200 tout au plus. Il touche 3 F par jour, soit 600 F par an. D'autres corps de métier vivent avec bien moins.
  2. Il faut 50 jours et non 30 pour travailler 1 m3, car ce sont des travaux d'art qui demandent du temps : taille parfaite des pierres / ouvertures finement moulinées / consoles à volutes / tables de balcons / tombeaux avec croix dégagées / lettres délicatement ciselées. Donc, le tailleur de pierre en 200 jours ne peut produire que 4 m3 et 200 hommes feront 800 m3 et non 1 600 comme dit par année.
  3. Les chiffres donnés par l'architecte sont faux. Avec les 5 000 m3 annoncés, on couvrirait 20 000 m m2 (avec une prise de 25 centimètres), soit en terme bigourdan de mesure agraire 10 journaux 2/3. Or la pierre de Lourdes n'est entrée que pour les revêtements extérieurs de la basilique du Rosaire, tout le reste est en pierre bleue. Toute la pierre employée jusqu'à ce jour a été déclarée pour son cube réel. De plus, une grande quantité de pierre a été fournie par des propriétaires de carrières privées : M. Lacadé cite le nom de plusieurs tailleurs de pierre ayant fourni de la pierre de leur propre carrière. On ne devait rien à la Ville pour cette quantité, ainsi que pour celle du rocher de la propriété de Massabielle.
  4. Le nombre de tailleurs de pierre pour la pierre de Lourdes n'a jamais dépassé 50 (et non 107), les autres étant occupés à la pierre blanche, au schiste, au brèchement du rocher et à diverses régies.
  5. On n'a jamais dit à M. Lacrampe de ne pas procéder à un métré, on lui a dit qu'il en avait le droit.
  6. Enfin, la comparaison des droits perçus avant et pendant la construction du Rosaire démontre qu'une quantité d'ouvriers limitée – qu'ils travaillent pour un Rosaire ou toute autre lieu – ne produisent qu'une quantité de m3 également limitée.

D'où la demande du rejet du rapport Lacaze, et suggestion de remplacement des droits d'octroi qui pèsent sur la masse laborieuse par une augmentation des droits d'entrée de la pierre blanche qui fait une concurrence désastreuse.

Le 28 Juin 1889 : Décision. M. Lacaze reproche à M. Lacadé de ne pas remplir sa mission qui était de recenser la pierre de taille employée au Rosaire par les Pères et de surveiller le paiement des droits d'extraction.

Après une longue discussion, le rapport Lacaze est rejeté par 15 voix contre 3.

F - LA CESSATION D'EXPLOITATION

Plusieurs motifs ont commandé la fin d'exploitation des carrières. Un contrat ayant été passé entre la Ville et l'exploitant, il faudra procéder à la résiliation de l'adjudication. L'enquête qui déterminera la résiliation sera sévère et faite par une Commission comprenant des membres du Conseil municipal assistés de maîtres carriers, tous plus enclins à la poursuite qu'à la fin de l'exploitation.

  1. Le manque de matière : Le filon étant épuisé, il faudra l'abandonner. Cela est le plus souvent admis, mais il y a eu des cas de refus, la Commission faisant valoir le mauvais entretien de la carrière et le déroulement défectueux du travail. Auquel cas le prix de la location courra toute la durée du bail.
  2. Les intempéries : Les caprices du Néez et des ruisseaux affluents, l'amas de grosses quantités d'eau de pluie d'orages provoquent des inondations et des éboulements qui obstruent les chemins d'accès et empêchent l'exploitation qui est alors suspendue. La Ville prend à sa charge la réfection des lieux et dispense provisoirement le paiement du bail.
  3. L'opposition des Eaux et Forêts : Gardes et Inspecteurs sont tout puissants. Par principe, ils sont opposants aux carrières et ne manquent pas de faire ressortir, dans leurs rapports, les dangers de l'exploitation près des routes. Le Conseil municipal, excédé par les exigences de ces fonctionnaires, passe outre et décide la mise en activité des carrières.
  4. L'insolvabilité des exploitants : Souvent en difficulté financière, certains abandonnent purement la carrière. Le Conseil municipal défalque alors le montant du bail des recettes du budget.
  5. L'urbanisation : Au pied du petit Ger, vers 1950, la construction de logements sociaux a entraîné l'abandon de la carrière de l'Ophite, suivie de celui de la carrière Blavet, rudes coups portés aux carriers installés sur le site.
  6. Les nouveaux matériaux : Le béton et ses applications vont condamner l'utilisation de la pierre, devenue trop chère et inaccessible aux nombreux ménages qui, après la guerre de 1939-45, se lanceront dans la construction de villas à la périphérie de la Ville.

La politique du logement social, basée sur l'emploi de nouveaux matériaux, plus légers et faciles d'emploi, a fait que toutes les carrières de LOURDES fermeront dans la seconde moitié du XIXème s. Leurs sols serviront de parcs à voitures et d'assises d'hôtels. Leurs falaises, encore visibles, présenteront des échancrures dans les rochers, que la verdure envahissante recouvrira bientôt.