Formant ainsi un corps bien constitué, on pourrait croire que des conflits pouvaient l'opposer à l'autre Corps municipal, émanation de la population lourdaise et jaloux de sa représentativité. Or, il n'en a rien été durant le siècle : jamais la seule appellation "Conseil municipal" ne figure dans le grand livre de la Confrérie. De même, la notion de "Confrérie" ne paraît dans les registres du Conseil municipal.
Par contre, les tailleurs de pierre auront souvent affaire aux édiles, soit pour les adjudications de carrières, soit pour présenter leurs pétitions. Il s'est donc établi un consensus entre les deux puissances : leurs membres resteront longtemps séparés pour arriver au seul moment, de 1896 à 1905, où un tailleur de pierre deviendra Maire de la Ville.
A - L'EVOLUTION
Dès la fin de la Révolution, Maire et conseillers municipaux sont choisis parmi les notables de la ville : pharmaciens, médecins, avocats, notaires, propriétaires urbains et ruraux, commerçants. Tout travailleur manuel est écarté et c'est parcimonieusement que dans la seconde moitié du XIXème s. entreront nos tailleurs de pierre.
Jean Rives est admis en 1861 dans la municipalité Lacadé. En 1870, ils seront trois : Cazaux-Troubat, Mégeville et Mengelle. En 1881, le président de la Confrérie Douau est élu avec Rives, Sajous, Pujo et Bégarie. Cela ira croissant et l'un des leurs, Jean-Marie Cazaux-Moutou, deviendra Maire.
En deux magistratures, LOURDES va prendre un autre visage. Œuvrant avec l'architecte J-Marie Lacrampe, de beaux monuments qui font encore aujourd'hui la beauté de la Ville, vont être édifiés par ce Maire carrier et chaufournier. Les études précédentes sur les Ecoles communales, les Hôtels de ville, le Funiculaire du Pic du Jer en ont donné le détail.
La grande Guerre de 1914-1918 va couper cet élan et les tailleurs de pierre paieront un lourd tribut à la patrie.
B - UN DRAME CHEZ LES CARRIERS
En Janvier 1937, la Ville va être troublée par un drame qui s'est déroulé dans le monde des carriers. La carrière de l'Ophite, de grande importance, est dirigée par l'ingénieur Lucien Pourxet, qui est aussi conseiller municipal et président du Foot-ball Club Lourdais, deuxième équipe départementale de rugby, après le Stado tarbais. Il est assassiné par un contremaître de l'Ophite, par cause d'un drame passionnel. Pendant de longs jours suivant le drame et aussi pendant la période du jugement du contremaître, la Ville va vivre dans une atmosphère trouble et endeuillée, eu égard à l'importance que représentait la carrière dans la cité. Pas un Lourdais ne fut insensible à ce drame : le nom du disparu fut honoré par une rue et le stade municipal s'appela stade Lucien Pourxet. Cette année-là, sur le bras gauche, le brassard noir fut porté par tous les joueurs du F.C.L. C'était bientôt la fin des tailleurs de pierre, mais leur empreinte était grande sur la cité.
C - LES RELATIONS DIRECTES
Dès l'ouverture des premières carrières, c'est par pétition que les tailleurs de pierre vont s'adresser à leurs édiles.
Le 14 Octobre 1821, n'ayant pu s'arranger avec Cénac, propriétaire de plusieurs carrières, plusieurs d'entr'eux demandent d'ouvrir de nouveaux chantiers.
Dès le début des adjudications, en plus de la location des carrières, le Conseil municipal perçoit une taxe sur le droit au travail. Jusqu'en 1848, la rétribution annuelle que chaque tailleur de pierre doit verser est de 8 F. En Janvier va être adressée au Maire une pétition demandant de la réduire à 5F. Comme la République est proclamée, le Conseil municipal la fixera à 4 F.
Au changement de régime, c'est d'autorité que la redevance sera rétablie à 10 F par tête. En novembre 1858, une nouvelle pétition sera présentée pour demander la reconduction du droit d'exploitation à 4 F. Cela sera refusé et les 10 F maintenus. Mais on va étudier les conditions du choix entre deux systèmes de redevance : soit par tête, soit sur la production du matériau. L'Empereur lui-même recevra cette pétition lors de sa venue dans les Pyrénées.
Cinq ans après, le 15 Novembre 1863, la redevance de 10 F par ouvrier carrier est supprimée; on adopte le second système consistant à imposer la production : l'exploitant versera 3 F par m3 de pierre ouvrée et 2 F par m3 de pierre brute, avec la possibilité de récupérer sur l'acheteur. C'est une décision importante, libérant le producteur qui ne subira pas l'imposition, et obtenue par le contact direct avec les édiles.
De plus, par suite du grand âge ou de difficultés particulières d'exploitation, plusieurs tailleurs de pierre sont dégrevés de ces redevances. Le Conseil municipal révise souvent les contrats de location quand des intempéries et inondations empêchent l'exploitation.
Le Conseil municipal assure la protection des carrières communales : elles sont interdites à tout ouvrier qui travaille les pierres venant des communes voisines sans payer l'impôt. Cette décision étant annulée par le Préfet, on augmente la redevance et la surveillance à l'octroi.
En Octobre 1873, paraît un règlement draconien de l'exploitation des carrières. Il combat les abus de possession de plusieurs carrières – le docteur Cénac en a eu 32 ; défense est faite d'en exploiter plus de deux communales; la rétrocession à d'autres carriers est interdite; il y a obligation de déclaration d'ouverture pour tout chantier d'extraction, avec paiement de droits.
En Mai 1895 est présentée une demande de création de Chambre syndicale pour la réglementation de l'exploitation et la révision des droits payés par les carriers. Le premier venu pouvant s'implanter au préjudice de la corporation, il est demandé cette création afin de supprimer les abus, et aussi afin de créer de grands chantiers. Cette pétition porte 52 signatures de carriers dont 3 conseillers municipaux.
Les tailleurs de pierre sont à cette époque très nombreux et le partage du travail ne laisse à chacun qu'une part de plus en plus réduite. D'où de nouvelles pétitions. En Novembre 1900, 150 signatures demandent d'exécuter des bordures de trottoirs et des rigoles dans leurs chantiers et dans les rues de la Ville.
Le 24 Janvier 1900, on présente au Maire une pétition de nombreux carriers de LOURDES au sujet de la fourniture de pierre pour la construction de l'église paroissiale Peyramale. L'entrepreneur Soulagnet l'a confiée à deux maîtres carriers dont les chantiers sont éloignés de la ville. Ils ont accaparé la fourniture à un prix inférieur, ce qui fait que les tailleurs de pierre sont sans travail. Les pétitionnaires demandent au Maire d'intervenir auprès de l'Evêque pour que les travaux soient confiés aux ouvriers lourdais.
En Novembre 1904, pétition pour une attribution de secours, car il y a peu de travail et l'industrie de la pierre commence à péricliter. Le Conseil municipal vote 2 000 F d'aide et prépare de grands travaux.
Toujours jaloux de leurs intérêts, les tailleurs de pierre vont se manifester en Juillet 1903, lors du projet présenté par un exploitant qui veut traiter mécaniquement la pierre projetée sur le Caoutchiou (entrée sud de LOURDES) et s'adjoindre une usine hydroélectrique. Une pétition de 16 carriers constitués en syndicat s'oppose à ce projet et exige que l'exploitation de la pierre leur soit toujours réservée.
Des conseillers s'élèvent contre tout monopole et font face au syndicat. Mais le Maire et la majorité leur donnent satisfaction. La carrière sera exploitée différemment.
D - L'EXCEPTION
Deux conflits vont néanmoins polluer l'atmosphère amicale établie entre tailleurs de pierre et Conseil municipal. Ils seront le fait de deux carriers retors, encore faut-il dire qu'ils ne sont pas lourdais. L'un, Mengelle Touya, de Ger, l'autre, le docteur Cénac, d'Argelès, vont entrer en procès contre la Ville pour une question de propriété et d'exploitation de carrières. Ces procès dureront 30 ans : on ira en Appel, même en Cassation, et il faudra quand même conclure. La Ville gagnera, mais aura beaucoup dépensé. Ils prouveront surtout l'importance et la pugnacité du Barreau de LOURDES qui, ayant ses proies, plaignants et défendants, ne les lâchera pas de sitôt.