Hans-Hermann Hoppe
Imaginez un gouvernement mondial, démocratiquement élu à l'échelle
mondiale en suivant le principe un homme-une-voix. Que serait le résultat
probable d'une telle élection ? Le plus vraisemblable est que nous aurions
un gouvernement de coalition sino-indien. Et qu'est-ce que ce gouvernement
serait le plus enclin à faire pour complaire à ses électeurs et se faire
réélire ? Il découvrirait probablement que l'Occident a beaucoup trop de
richesses et que le reste du monde, particulièrement l'Inde et la Chine, bien
trop peu, et par conséquent mettrait en œuvre une redistribution systématique
du revenu du riche Occident vers le pauvre Orient. Ou alors, imaginez qu'aux
Etats-Unis on étende le droit de vote aux enfants de sept ans. Le gouvernement
ne serait peut-être pas composé d'enfants, mais ses politiques, selon toute
probabilité, refléteraient le "souci légitime" des enfants de
disposer d'un accès "suffisant" voire "égal" à des
hamburgers, des limonades et des vidéocassettes "gratuits".
Je présente ces "expériences mentales" pour illustrer les
conséquences du processus de démocratisation qui a commencé aux Etats-Unis et
en Europe au milieu du XIXème siècle, et qui porte ses fruits depuis la fin de
la première guerre mondiale. L'extension progressive du droit de vote et
finalement l'établissement du suffrage universel des adultes a fait à chaque
pays ce que la démocratie mondiale ferait pour l'ensemble du globe :
mettre en branle une tendance apparemment permanente à la redistribution du
revenu et des biens.
Un-homme-une-voix,
plus la "liberté d'entrer" dans l'appareil d'Etat, c'est-à-dire la
démocratie, implique que toute personne et sa propriété personnelle est mise à
la portée de toutes les autres, et ouverte à leur pillage. En ouvrant en
apparence les couloirs du pouvoir politique à tout le monde, la démocratie fait
du pouvoir politique une "res nullius", où personne ne souhaite plus
qu'il soit restreint parce qu'il espère que lui-même, ou ceux qui lui sont favorables,
auront un jour une chance de l'exercer. Par contraste, dans les monarchies
"absolues" d'Occident, quiconque ne faisait pas partie de la classe
dirigeante avait peu de chances, voire aucune, d'y accéder, de sorte qu'ils
s'opposaient avec véhémence à toute extension du pouvoir du Monarque.
Dans les démocraties, en revanche, on peut s'attendre à ce que les
majorités (ceux qui "n'ont pas") tentent sans relâche de se remplir
les poches aux dépens des minorités (ceux qui "ont"). Cela ne
signifie pas qu'il n'y aura qu'une seule classe de gens à "besoins"
et une seule catégorie de "nantis", et que la redistribution se fera
uniquement des riches vers les pauvres. Bien au contraire, alors que la
redistribution des riches vers les pauvres jouera toujours et partout un rôle
prépondérant, ce serait une erreur sociologique que de supposer que ce sera là
la seule forme ni même la forme prédominante de la redistribution. Après tout,
les riches "permanents" et les pauvres "permanents" le sont
généralement pour une bonne raison.
Les riches sont en règle générale intelligents et industrieux, alors que
les pauvres sont typiquement stupides ou paresseux, ou les deux à la fois. Il
n'y a pas beaucoup de chances que les imbéciles, même s'ils forment la
majorité, soient systématiquement plus malins que la minorité des individus
brillants et énergiques et parviennent à s'enrichir à leurs dépens. Bien
plutôt, la plus grande partie de la redistribution se fera à l'intérieur du
groupe des "non-pauvres", et il arrivera souvent que ce soient les
plus riches qui arrivent à se faire subventionner par les plus pauvres. Pensez
seulement à la pratique quasi-universelle des études universitaires quasiment
"gratuites", grâce auxquelles la classe ouvrière, dont les enfants
fréquentent rarement l'enseignement supérieur, est amenée à subventionner la
formation des enfants de la bourgeoisie. (1)
En outre, on peut s'attendre à ce qu'il y ait un grand nombre de groupes
et de coalitions pour essayer de s'enrichir aux dépens des autres. Les critères
seront divers et changeants pour définir ce qui fait qu'une personne est un
"possédant" (méritant d'être pillé) et qu'une autre est un
"déshérité" (méritant une part du butin). Simultanément, les gens
appartiendront à une multitude de groupes de profiteurs et de victimes, perdant
au titre de l'une de leurs caractéristiques et gagnant grâce à une autre,
certains se retrouvant être des gagnants nets et d'autres des perdants nets de
la redistribution politique. (2)
La reconnaissance de la démocratie comme machine populaire de
redistribution des revenus et des biens, associée à l'un des principes les plus
fondamentaux de l'économie —à savoir qu'on finit toujours par se
retrouver avec davantage de ce qui est subventionné— fournit la clé pour
comprendre l'époque actuelle.
Toute redistribution, quel que soit le critère sur lequel elle se fonde,
implique de prendre aux possesseurs et producteurs originels (ceux qui
"ont" quelque chose) pour donner aux non-possesseurs et
non-producteurs (ceux qui "n'ont pas" la chose en question). Les
raisons que l'on pourrait avoir de devenir le propriétaire initial de la chose
considérée sont alors moindres, alors que sont accrues celles de devenir un
non-possédant et un non-producteur.
Tout naturellement, du fait que l'on subventionne les gens parce qu'ils
sont pauvres, il y aura davantage de pauvreté. Quand on subventionne les gens
parce qu'ils sont au chômage, on se retrouve avec davantage de chômeurs.
Soutenir les mères célibataires avec l'argent des impôts conduira à un
accroissement de leur nombre, de celui des naissances "illégitimes"
et des divorces.
Dans certains cas, ces politiques peuvent se contredire dans leurs
effets. En interdisant le travail des enfants, on prend de l'argent aux
familles avec enfants pour le donner à ceux qui n'en ont pas (la restriction
réglementaire de l'offre de travail fera monter les salaires). En conséquence,
le taux de natalité baissera. En revanche, en subventionnant l'enseignement
donné aux enfants, on prend du revenu à ceux qui n'en ont pas ou peu, pour le
donner à ceux qui en ont beaucoup. Cependant, à cause du système de prétendue
"sécurité sociale", la valeur des enfants va de nouveau baisser, et
de même le taux de natalité ; car en subventionnant les retraités avec des
impôts pris à ceux qui gagnent leur vie, l'institution de la famille —le lien
intergénérationnel entre les parents, les grands-parents, et les enfants— est
systématiquement affaiblie. Les vieux n'ont plus besoin de dépendre de
l'assistance de leurs enfants s'ils n'ont fait aucune provision pour leurs
vieux jours, et les jeunes (qui ont très généralement accumulé moins de
richesses) doivent soutenir les vieux (qui ont en général plus de richesse
matérielle) et non le contraire, comme il est normal dans les familles. Le
désir des parents d'avoir des enfants, et celui des enfants d'avoir leurs
parents, vont décliner, les familles disloquées et malades se multiplier, et
l'action prévoyante, l'épargne et la formation de capital, va chuter tandis que
la consommation s'accroîtra.
En subventionnant les tire-au-flanc, les névrosés, les négligents, les
alcooliques, les drogués, les sidateux, et les "handicapés" physiques
et mentaux par la réglementation de l'assurance et par l'assurance-maladie
obligatoire, on aura davantage de maladie, de paresse, de névroses,
d'imprévoyance, d'alcoolisme, de dépendance à la drogue, d'infections par le
Sida, de même que de tares physiques et mentales.
En forçant les non-délinquants, y compris les victimes de la
criminalité, à payer l'emprisonnement des coupables (au lieu de les forcer à
indemniser leurs victimes et à payer tout ce que coûte leur appréhension et
leur incarcération), on aura davantage de crimes et de délits.
En forçant les chefs d'entreprise, par des lois contre le
"racisme" et la "discrimination", à embaucher davantage de
femmes, d'homosexuels, de noirs ou autres "minorités" qu'ils ne le
souhaiteraient, on obtiendra plus de "minorités" employées, moins
d'employeurs et moins d'emplois pour les blancs hétérosexuels.
En forçant les propriétaires privés, par la réglementation de
l'environnement, à protéger, c.-à-d. à subventionner les "espèces
menacées" qui résident sur leurs terres, on aura davantage d'animaux,
mieux portants, et moins d'êtres humains, qui se porteront moins bien.
Plus important, en obligeant les propriétaires privés et ceux qui
gagnent leur vie honnêtement, c'est-à-dire les producteurs, à subventionner les
politiciens, les partis politiques et les fonctionnaires (les politiciens et
les employés de l'Etat ne peuvent pas payer d'impôts ; c'est pour
les subventionner, eux, que les autres les paient), il y aura moins de
création de richesses, moins de producteurs et moins de productivité, et
davantage de gaspillage, de "parasites" et de parasitisme.
Les chefs d'entreprise et leurs employés ne peuvent pas gagner un sou
s'ils ne produisent pas des biens et des services qui sont vendus sur le
marché. En achetant volontairement un bien ou un service, les acheteurs
démontrent qu'ils préfèrent ce bien ou ce service à la somme d'argent qu'ils doivent
remettre pour l'acquérir. A l'inverse, les politiciens, les partis et les
fonctionnaires ne produisent rien qui soit librement vendu sur des marchés.
Personne n'achète les "biens" et les "services" des
hommes de l'Etat. Ils sont fournis, et on subit des charges (3) pour qu'ils les soient, mais personne ne les
achète et personne ne les vend. Cela implique qu'il est impossible de
déterminer leur valeur et donc d'établir si oui ou non cette valeur justifie
les charges encourues. Comme personne ne les achète, il n'y a personne qui
démontre effectivement qu'il considère que les produits et les services des
hommes de l'Etat justifient les charges correspondantes ni même si oui ou non
qui que ce soit leur attribue une valeur quelconque. (4)
Du point de vue de la théorie économique, par conséquent, il est
entièrement illégitime de supposer, comme on le fait toujours en comptabilité
nationale, que les produits et services des hommes de l'Etat vaudraient
"autant qu'il en a coûté de les produire", pour ensuite additionner
benoîtement cette "valeur" à celle des biens et services normaux,
produits (achetés et vendus) à titre privé pour arriver à un "Produit
National Brut". On pourrait aussi bien supposer que les produits et les
services des hommes de l'Etat ne valent rien du tout, ou même que ce ne sont
absolument pas des "biens" mais des "maux" (5) et que, par conséquent, la charge des
politiciens et de toute la fonction publique doit être soustraite de la valeur
totale des biens et des services produits à titre privé. En fait, raisonner
ainsi serait de loin plus justifié.
Pour ce qui est de ses implications pratiques, subventionner les
politiciens et les fonctionnaires revient à une subvention pour
"produire" presque sans égard aucun pour la satisfaction de ses prétendus
"consommateurs", et avec un souci quasi-exclusif du bien-être des
prétendus "producteurs", c'est-à-dire des politiciens et des
fonctionnaires. Leur salaire demeure le même, que leur produit satisfasse ou
non le consommateur. En conséquence, le résultat d'une expansion du secteur
public sera toujours plus de paresse, de négligence, d'incompétence, de mauvais
service, de mauvais traitements, de gaspillage, voire de destruction —et en
même temps davantage d'arrogance, de démagogie, et de mensonges ; par
exemple : "le service public est au service du public."
Après moins d'un siècle de démocratie et de redistribution politique,
les résultats prévisibles sont là. Le "fonds de réserve" de richesse
et de capital, hérité des siècles précédents d'activité productive dans un
marché relativement libre, est presque épuisé. Depuis plusieurs décennies,
depuis la fin des années 1960 ou le début des années 1970, les niveaux de vie
réels stagnent ou même baissent en Occident. La dette publique et le coût des
systèmes existants de sécurité sociale ont amené la perspective d'un
effondrement économique imminent. En même temps, presque toutes les formes de
conduite indésirable —chômage, dépendance, négligence, imprévoyance,
incivilité, psychopathie, hédonisme et délinquance— se sont développées à des
niveaux dangereux. Si les tendances actuelles se poursuivent, on ne risque rien
à dire que l'Etat-providence occidental, c'est-à-dire la démocratie sociale,
s'effondrera tout comme le socialisme oriental, à la soviétique, s'est effondré
à la fin des années 1980.
Malheureusement, la catastrophe économique ne conduit pas
automatiquement à l'amélioration. Les choses peuvent aller plus mal au lieu de
s'améliorer. Ce qui est nécessaire une fois qu'arrive une crise, ce sont des
idées —et des hommes capables de les comprendre et de les mettre en œuvre
lorsque l'occasion s'en présente. En dernière analyse, le cours de l'histoire
est déterminé par des idées, qu'elles soient justes ou fausses, et par les
hommes dont elles inspirent les actes.
La débâcle actuelle est elle aussi le produit des idées. Elle est le
résultat d'une acceptation massive, par l'opinion publique, de l'idée de la
démocratie. Aussi longtemps que cette adhésion est dominante, la catastrophe
est inévitable ; et il n'y aura pas d'espoir d'amélioration même après
qu'elle sera arrivée. En revanche, si on reconnaît que l'idée démocratique est
fausse et perverse —et les idées, en principe, on peut en changer
instantanément—, la catastrophe peut être évitée.
La tâche essentielle qui attend ceux qui veulent renverser la vapeur et
empêcher la destruction complète de la civilisation est de dé-légitimer l'idée
de la démocratie, c'est-à-dire de démontrer que la démocratie est la cause
fondamentale de la situation actuelle de dé-civilisation rampante. Dans ce but,
il faut d'abord faire remarquer qu'il est difficile de trouver beaucoup de
partisans de la démocratie dans l'histoire de la théorie politique. Presque
tous les grands penseurs n'avaient que mépris pour la démocratie. Même les
Pères fondateurs de la Constitution américaine, que l'on considère aujourd'hui
—à tort— comme des défenseurs de la démocratie, y étaient strictement opposés.
Sans aucune exception, ils étaient d'accord avec Aristote pour reconnaître que
la démocratie n'est rien d'autre que le règne de la canaille. Ils entretenaient
plutôt, comme Jefferson, l'idée d'une "aristocratie naturelle" dont
ils pensaient faire partie, et prônaient en conséquence une république
aristocratique.
Même parmi le petit nombre de défenseurs théoriques de la démocratie
dans l'histoire de la pensée politique, comme Rousseau, il est presque
impossible de trouver qui que ce soit pour prôner la démocratie ailleurs que
dans de toutes petites communautés. En fait, dans les villages et dans les villes
où tout le monde connaît personnellement tous les autres, pratiquement personne
ne peut manquer d'admettre que la position des "possédants" a
forcément quelque chose à voir avec des capacités supérieures, de même que la
situation des "déshérités" est liée à une infériorité, à des
déficiences personnelles. Dans ces conditions-là, il est beaucoup plus
difficile de faire passer l'idée de piller les autres et leur propriété à des
fins personnelles. A l'inverse marqué, dans de vastes territoires comprenant des
millions voire des centaines de millions de personnes, où les candidats au
pillage ne connaissent pas leurs victimes et vice-versa, le désir humain de
s'enrichir aux dépens des autres n'est plus soumis à aucune gêne.
Plus important encore, il faut souligner que la démocratie est immorale
en plus d'être anti-économique. Pour ce qui est du statut moral de la règle
majoritaire, il faut faire remarquer qu'elle permet que Dupond et Durand
s'acoquinent pour voler Duschmolle ; de même, que Duschmolle et Dupond
s'entendent pour voler Durand, et encore que Durand et Duschmolle complotent
contre Dupond. Ce n'est pas de la "justice", mais une infamie, et
bien loin de traiter avec respect les démocrates et la démocratie, il faudrait
les juger avec mépris et les bafouer pour leur escroquerie intellectuelle et
morale.
En ce qui concerne les propriétés économiques de la démocratie, il faut
rappeler sans relâche que ce n'est pas la démocratie mais la propriété
privée, la production et l'échange volontaire qui sont les véritables
sources de la civilisation et de la prospérité humaines. En particulier, et
contrairement à un mythe répandu, il faut souligner que le défaut de démocratie
n'était absolument pour rien dans la faillite du socialisme soviétique. Ce
n'était pas le mode de sélection des politiciens qui constituait le problème du
socialisme réel. C'était la politique et la politisation des décisions en tant
que telles.
Au lieu que chaque producteur privé décide indépendamment quoi faire de
ressources particulières, comme dans un régime de propriété privée et de
contractualisme, avec des facteurs de production complètement ou partiellement
socialisés chacune de ces décisions nécessite l'autorisation de quelqu'un
d'autre. Peu importe au producteur comment sont choisis ceux qui donnent cette
permission. Ce qui compte, pour lui, c'est qu'il ait à demander la permission.
Aussi longtemps que c'est le cas, l'incitation des producteurs à produire est
réduite et l'appauvrissement doit en résulter. La propriété privée est aussi incompatible
avec la démocratie qu'elle l'est avec toute autre forme de domination
politique. A la place de la démocratie, ce qu'exigent la justice aussi bien que
l'efficacité économique, c'est une société de propriété privée stricte et non
entravée —une "anarchie de production"— dans laquelle personne ne
vole personne, et où toutes les relations entre producteurs sont volontaires,
et par conséquent mutuellement avantageuses.
Enfin, pour ce qui est des considérations stratégiques, pour approcher
le but d'un ordre social non-exploiteur, c'est-à-dire une anarchie de propriété
privée, l'idée majoritaire doit être retournée contre la domination
démocratique elle-même.
Sous toutes les formes de domination étatique, y compris la démocratie,
la classe dirigeante des politiciens et des fonctionnaires ne représente qu'une
faible fraction de la population. Alors qu'il est possible qu'une centaine de
parasites vivent une vie confortable sur le produit d'un millier d'hôtes, un
millier de parasites ne peut pas vivre sur le dos d'une centaine d'hôtes. A
partir de la reconnaissance de ce fait, il apparaîtrait possible de persuader
une majorité des électeurs que c'est ajouter une honte au préjudice subi que de
permettre à ceux qui vivent des impôts des autres de déterminer quel sera leur
montant ; on pourrait alors, par un vote majoritaire, retirer le droit de
vote à tous les fonctionnaires et à tous ceux qui vivent de l'argent de l'Etat,
qu'ils soient parasites des systèmes sociaux ou fournisseurs des
administrations.
En liaison avec cette stratégie, il est nécessaire de reconnaître
l'importance primordiale de la sécession et des mouvements sécessionnistes. Si
les décisions majoritaires sont "justes", alors la plus vaste de
toutes les majorités possibles, une majorité mondiale et un gouvernement
démocratique mondial, doivent représenter la "justice" suprême, avec
les conséquences prédites au début. A l'inverse, la sécession implique la
rupture de petites populations d'avec des populations plus grandes. Elle
constitue par conséquent un vote contre le principe de la démocratie et du
majoritarisme. Plus loin le processus de sécession se poursuivra —au niveau des
petites régions, des villes, des quartiers, des bourgs, des villages, et
finalement des associations volontaires de familles et d'entreprises— et plus
il sera difficile de maintenir le niveau actuel des politiques redistributives.
(6)
En même temps, plus petites seront les unités territoriales et plus il y
aura de chances qu'un petit nombre de gens, à partir de la reconnaissance par
le peuple de leur indépendance économique, de leur exceptionnelle réussite dans
leur métier, de leur vie personnelle moralement impeccable, de la supériorité
de leur jugement, de leur courage et de leur goût, s'élèvent au rang d'élites
naturelles, volontairement reconnues. Ils prêteront leur légitimité à l'idée
d'un ordre naturel de pacificateurs, de juges en concurrence, c'est-à-dire non
monopolistiques, et par conséquent volontairement financés, de juridictions
parallèles, tel qu'il existe aujourd'hui même dans le domaine du commerce et
des déplacements internationaux —une société de droit purement privé— comme
réponse à la démocratie et à toute autre forme de domination politique, imposée
par la violence.
Traduction de François Guillaumat
NOTES DU TRADUCTEUR :
(1)
On pourrait multiplier les exemples de ce genre :
- Les subventions
aux "arts" et à la "culture" profitent essentiellement
à une clientèle aisée (musées, théâtres, opéras,, bibliothèques).
- La
retraite par répartition subventionne les bourgeois et les fonctionnaires,
qui vivent plus longtemps et commencent plus tard à travailler, aux dépens des
ouvriers, qui travaillent plus tôt et meurent vite.
- Le versement
transports, qui ampute les salaires pour subventionner les transports en
commun, se retrouve dans la poche des propriétaires immobiliers voisins des
lignes, ayant pour effet essentiel d'accroître la valeur de leurs logements.
- L'impôt
sur le revenu empêche les petits entrepreneurs industrieux de s'enrichir,
et de concurrencer les gros capitalistes déjà installés.
- Le logement
social est peuplé par des gens en moyenne plus riches que la population
dans son ensemble.
- Le salaire
minimum interdit de travailler aux plus pauvres, pour que les autres
salariés, plus riches, touchent davantage en étant protégés de leur
concurrence.
- Le protectionnisme
agricole appauvrit les acheteurs de produits alimentaires (les plus pauvres
étant ceux qui, proportionnellement, y dépensent le plus) au profit exclusif
des propriétaires fonciers agricoles, et d'autant plus qu'ils sont plus riches.
Etc.
Pour
d'autres exemples, cf. David Friedman : "Robin des Bois est un
vendu" dans Vers une société sans Etat, Paris, les Belles Lettres,
1992.
La règle
absolue, axiomatique, est que la redistribution politique est administrée par
les puissants aux dépens des faibles. La règle générale est
qu'elle se fait au profit de ces mêmes puissants. La vraisemblance veut
que si les riches ne sont pas puissants, ni les puissants riches, ça ne dure
généralement pas très longtemps.
(2)
Il faut ajouter que le pillage affecte nécessairement l'ensemble des
parties aux contrats qui ordonnent la coopération sociale, de sorte que rien ne
garantit que les plus grands bénéficiaires, et les plus grandes victimes, de la
redistribution politique, soient ceux désignés par les hommes de l'Etat.
(3)
L'auteur parle de "costs", qui se traduit normalement par
"coût". Mais lui-même serait le premier à rappeler que le
"coût" est une valeur ressentie par l'auteur d'une action au moment
où il agit : la valeur pour lui de son deuxième meilleur choix,
auquel il choisit de renoncer. Or, justement, le décideur "public"
est celui qui ne subit pas les conséquences de ses actions. Par
définition, il est institutionnellement irresponsable. Que ferait-il si, comme
un monarque absolu, il était en principe propriétaire du royaume et subissait
effectivement, en principe, les conséquences de son choix ? La seule
manière de le savoir est de rétablir sa responsabilité, c'est-à-dire d'abolir
le caractère "public" des décisions d'intérêt commun.
Même
irresponsabilité chez les gens normaux, financiers forcés de cette décision. On
trouvera certainement des contribuables (ou des acheteurs lésés par quelque
monopole), dûment intimidés par la propagande du pouvoir, pour dire qu'ils
l'"approuvent". Mais cette opinion-là ne peut pas être informée à la
hauteur des enjeux. En effet, quel est leur seul véritable choix ?
"Accepter" la situation ou en éprouver un sentiment de révolte
impuissante : ils sont dans la situation du cocu qui, ne pouvant rien y
faire, a pour meilleure solution de refuser de savoir qu'il l'est. Combien
d'entre eux feraient la dépense, "achèteraient" le service s'ils en
avaient effectivement le choix ? S'ils pouvaient refuser leur argent, ou
refuser que les autres paient à leur place ? La seule manière de le savoir
est que ce choix, justement, leur soit laissé. Que la décision cesse
d'être "publique", pour redevenir privée.
Conclusion :
le "coût" matériel de la décision de "produire" à titre
"public" n'est pas le vrai coût effectivement subi par le
décideur, et n'est pas un coût pour celui qui paie. En fait, il n'a rien
à voir avec ce qu'on doit dépenser comme ressources pour
"produire" : il faut donc bien employer un autre mot pour
désigner les dommages que cette "production" nous cause. En outre, le
mot de "pertes" (comme celui de "profit") est strictement
associé à l'inattendu, à l'imprévu, à l'incertitude ; or, la décision
publique peut être prévue, et on peut même surestimer sa nocivité, ce
qui peut conduire par la suite à constater un profit si elle est moins
nuisible qu'on ne le pensait. J'ai donc choisi de parler de
"charges".
(4) ça prouve
au moins que les hommes de l'Etat lui attribuent de la valeur. C'est
pourquoi Murray Rothbard inscrivait la dépense étatique au titre de la
consommation personnelle (d'argent volé aux autres) des hommes de l'Etat.
(5) Pas trop
difficile d'imaginer des exemples....
(6)
L'inverse étant évidemment vrai : les gens qui, soit pour s'en
féliciter soit pour le dénoncer, s'imaginent que la "construction
européenne" ou les institutions mondiales favoriseraient la liberté des
échanges se fourrent tout autant le doigt dans l'oeil que ceux qui croient
qu'une politique d'immigration sans entraves serait une politique "libérale". Cf. Hans-Herman Hoppe : "Contre le
centralisme ; Coopération économique oui, intégration politique non",
, traduction par votre serviteur d'un texte publié sous le titre : "Wirtschaftliche
Kooperation statt politische Zentralisation" dans la Schweitzer
Monatshefte de mai 1993, pp. 365-371, et sous le titre "Against
Centralization" dans The Salisbury Review de juin 1993, aux
pp. 26-28 ; cf. aussi, idem, "Liberté d'immigrer ou
intégration forcée ?" Traduction de : "Free Immigration or
Forced Integration?" paru dans Chronicles, Vol. 19, N° 7, juillet
1995, Rockford Institute, 934 North Main Street, Rockford, IL 61103-7061.