LE PROBLEME DU LIBRE ARBITRE
Le libre arbitre est une expérience universelle
Murray ROTHBARD
Economistes et charlatans chapitre 1
Les Belles Lettres, 1991, traduction François Guillaumat
Avant de continuer plus avant, il nous faut faire une pause pour examiner la question du libre arbitre; il est en effet curieux que le dogme déterministe ait été si souvent accepté comme la seule position scientifique. Alors que nombre de philosophes ont maintes fois prouvé l'existence du libre arbitre, on n'a que trop rarement tiré les conséquences de ce fait dans les "sciences sociales".
Pour commencer, l'introspection fournit à tout être humain l'expérience universelle du fait qu'il choisit. Les positivistes et les behavioristes peuvent se gausser tant qu'ils le voudront de l'expérience intérieure, l'appréhension introspective par un homme du fait qu'il est conscient et qu'il agit n'en est pas moins un fait de la réalité. De quoi les déterministes peuvent-ils bien se prévaloir contre le fait de l'introspection ? Rien, sinon d’une faible analogie avec les sciences physiques, qui ne correspond tout simplement pas à la réalité. C'est un fait que la matière est soumise au déterminisme et qu'elle n'a ni conscience ni volonté. Mais on n'a pas le droit a priori, et ce serait d'ailleurs préjuger de toute la question, d'appliquer à l'homme froidement, et sans examen, ce modèle de la physique.
Examinons pourquoi nous sommes en fait tenus d'admettre que la nature est déterminée. Si nous disons que les choses sont déterminées, c'est parce que toute chose qui existe est nécessairement quelque chose, c'est-à-dire qu'elle a une existence spécifique. Ayant une existence spécifique, elle doit avoir des attributs définis, définissables, délimitables : en somme, elle doit avoir une nature défi- nie. Toute chose, par conséquent, ne peut agir ou se comporter qu'en accord avec sa nature, et deux choses ne peuvent interagir qu'en conformité avec leurs natures respectives. Par conséquent, les comportements de toute chose sont causés, déterminés, par sa naturel.
Alors que la plupart des objets matériels sont dépourvus de conscience et, par conséquent, ne poursuivent aucun but, c'est un attribut essentiel de la nature de l'homme qu'il aune conscience, et donc que ce sont les choix faits par son esprit qui déterminent ses actions.
Les contradictions du déterminisme
A l'extrême limite, l'application du déterminisme à l'homme pourrait au mieux être un programme pour l'avenir. Depuis tant de siècles de proclamations arrogantes, aucun déterministe n'est jamais venu présenter quoi que ce soit qui puisse ressembler à une théorie déterminant toutes les actions de tous les hommes. Or, à l'évidence, c'est sur celui qui avance une théorie que doit reposer la charge de la preuve, a fortiori lorsque cette théorie contredit nos évidences premières. Nous pouvons au moins demander aux déterministes de bien vouloir se tenir cois jusqu'à ce qu'ils arrivent à nous présenter leurs déterminations... y compris, bien entendu, une prédiction de notre propre réaction prétendument déterminée à leur théorie déterministe.
Il existe encore bien des objections au déterminisme : appliqué à l'homme, il est une doctrine contradictoire, parce que celui qui s'en sert se repose implicitement sur l'existence du libre arbitre. S'il existait un déterminisme nous dictant les idées que nous acceptons, Dugland, le déterministe, serait déterminé à croire au déterminisme, alors que Glandu, qui croit au libre arbitre, le serait tout autant à croire à sa propre doctrine. Comme, d'après le déterminisme, l'esprit de l'homme est censé ne pas être libre quand il pense, ni par conséquent quand il parvient à des conclusions sur la réalité, il est absurde que Dugland essaie de convaincre Glandu, ou qui que ce soit, de la véracité du déterminisme. En somme, s'il veut propager sa propre doctrine, le déterministe doit s'appuyer sur la liberté, sur la non-détermination du choix des autres, donc sur leur libre arbitre pour ce qui est d'accepter les opinions ou de les rejeter. De même, les déterministes d'obédiences diverses, qu'ils soient behavioristes, positivistes, marxistes, e tutti quanti, prétendent implicitement pour eux-mêmes à une exemption spéciale vis-à-vis de leurs propres systèmes de détermination.
Or, si quelqu'un ne peut pas affirmer une proposition sans employer son contraire, il n'est pas seulement pris dans une inextricable contradiction: il concède à ce contraire le statut d'un axiome.
Contradiction corollaire: les déterministes prétendent qu'ils seront un jour capables de déterminer quels seront les choix et les actions des hommes à venir. Or, d'après leur propre point de vue, leur connaissance même de cette théorie déterministe devrait également être déterminée. Comment peuvent-ils aspirer à tout savoir, si la mesure de leur propre connaissance est elle-même déterminée, et par conséquent arbitrairement délimitée ? En réalité, si nos idées étaient déterminées, alors rien ne nous permettrait de réviser librement nos jugements et de prendre connaissance de la vérité, qu'elle corresponde au déterminisme ou à quoi que ce soit d'autre.
Ainsi le déterministe, pour prôner sa doctrine, doit-il encore une fois se placer lui-même, avec sa théorie, en-dehors du domaine qu'il prétend universellement déterminé; en somme, il doit avoir recours au libre arbitre. Que le déterminisme dépende ainsi de sa propre négation est d'ailleurs un exemple d'une vérité plus générale: il est contradictoire de se servir de la raison pour démontrer que la raison ne permet pas d'accéder à la connaissance. Des contradictions de ce genre sont implicites dans des expressions aujourd'hui à la mode comme "la raison nous montre que la raison est faible" ou "plus nous en savons, plus nous savons à quel point nous en savons peu".
Certains pourraient objecter que l'homme n'est pas vraiment libre, parce qu'il est obligé d'obéir aux lois de la nature. Dire que l'homme n'est pas libre parce qu'il ne peut pas faire tout ce dont son imagination pourrait lui donner envie, c'est en fait confondre la liberté avec le pouvoir. Il est par ailleurs clairement absurde d'employer comme définition de la "liberté" d'une entité le pouvoir d'accomplir une action impossible, de violer sa nature.
Le déterminisme social est un animisme
Les déterministes affirment souvent que les idées d'un homme seraient nécessairement déterminées par les idées des autres, sous la forme de "la société". En réalité, il est tout à fait possible que Tartempion et Duchmolle entendent exposer exactement le même argument, et que Tartempion l'accepte comme valide alors que Duchmolle s'y refuse. Chaque homme, par conséquent, est libre d'adopter ou de ne pas adopter une idée ou un jugement de valeur. On pourra certes toujours trouver une foule de gens qui adoptent sans examen les idées des autres, mais il n'en est pas moins vrai que ce processus ne peut absolument jamais régresser à l'infini. A un moment ou à un autre, cette idée est venue de quelque part, c'est-à-dire qu'elle n'a pas été empruntée à d'autres mais inventée par l'esprit d'une personne particulière, et ce, de manière indépendante et créative. C'est logiquement nécessaire pour toute idée donnée. La "société", par conséquent, ne peut pas dicter les idées. Si quelqu'un grandit dans un monde où la plupart des gens croient que tous les rouquins sont des créatures de Satan, il a le choix, en devenant adulte, de repenser le problème, pour arriver à une conclusion différente. Si cela n'était pas vrai, les idées, une fois adoptées, ne pourraient jamais changer.
C'est le choix des idées qui explique l'action humaine
La conséquence de tout ce qui précède est que la science authentique doit affirmer le déterminisme pour la nature physique et le libre arbitre pour l'homme, et ce, pour la même raison fondamentale, à savoir que toute chose doit agir conformément à sa nature spécifique. Les hommes étant libres d'adopter des idées et d'agir en conséquence, ce ne sont jamais des événements ni des stimuli externes qui sont la cause de leurs idées; l'esprit adopte librement les opinions qu'il se fait sur les événements extérieurs. Un sauvage, un bébé et un homme civilisé réagiront de manière entièrement différente à la vue d'un même stimulus, qu'il s'agisse d'un stylo, d'un réveil ou d'une mitrailleuse ; car l'esprit de chacun aura des idées différentes sur ce que l'objet veut dire; ou ce qu'il est capable de faire. Ne disons donc plus jamais que la Grande Dépression des années trente a "conduit les gens" à adopter le socialisme ou l'interventionnisme (ou que la pauvreté les pousse à choisir le communisme). La dépression était là, et les gens avaient quelque raison de réfléchir sur cet événement spectaculaire. En revanche, qu'ils aient adopté le socialisme ou son équivalent ne fut pas "déterminé" par cet événement; ils auraient pu tout aussi bien choisir le laissez-faire, le bouddhisme ou toute autre tentative de solution. Le facteur décisif fut l'idée que les gens choisirent d'adopter.
Qu'est-ce qui conduit quelqu'un à adopter des idées particulières ? Ici, l'historien peut énumérer et peser nombre de facteurs, mais il doit toujours s'arrêter à la liberté finale de l'esprit. Ainsi, sur tout sujet donné, une personne peut décider librement, soit de réfléchir indépendamment à un problème, soit d'adopter sans examen les idées avancées par les autres. Il est certain que la plupart des gens, surtout dans les domaines abstraits, choisissent de suivre les idées proposées par les intellectuels. Au moment de la Grande Dépression, il se trouvait une foule d'intellectuels pour présenter l'orviétan de l'étatisme ou du socialisme comme remède à la dépression, alors qu'il y en avait peu pour offrir le laissez-faire ou la monarchie absolue.
Comprendre que ce sont les idées, librement adoptées, qui déterminent les institutions sociales et non l'inverse, éclaire nombre de domaines de la vie humaine. Rousseau et son armée de partisans modernes, pour qui l'homme est naturellement bon mais corrompu par ses institutions, doivent finalement se taire si on leur demande: "Mais qui donc, si ce ne sont des hommes, a créé ces institutions ?" La tendance de nombreux intellectuels modernes à adorer le primitif (et aussi l'infantile -surtout si l'enfant a reçu une éducation "progressiste" -ou la vie "naturelle" du Bon Sauvage des mers du Sud, etc.) a probablement les mêmes origines. On nous raconte aussi à l'envi que les différences entre des tribus et des groupes ethniques largement isolés seraient "culturellement déterminées" : cela revient à dire que la tribu Machin est intelligente ou paisible à cause de sa culture machin, la tribu Chose étant stupide ou guerrière à cause de sa culture chose. Si nous comprenons pleinement que ce sont les hommes de chaque tribu qui ont créé sa culture (à moins que nous ne postulions sa création par quelque deus ex machina), nous voyons que cette "explication" populaire n'est pas plus éclairante que faire savoir que si l'opium fait dormir, c'est parce qu'il aune "vertu dormitive". En fait, elle est pire, parce qu'elle y ajoute l'erreur du déterminisme social.
On est obligé de tenir compte de la conscience humaine
Cette discussion du libre arbitre et du déterminisme sera certainement taxée de "partialité" au motif qu'elle négligerait la multiplicité des causes et des interdépendances dans la vie humaine. 1.1 ne faut pourtant pas oublier que le but de la science est de mettre au point des explications qui simplifient la compréhension de phénomènes généraux et complexes. Dans ce cas, nous sommes confrontés au fait qu'il ne peut logiquement y avoir qu'un seul maître ultime des actions de l'homme: ou bien c'est sa propre volonté, ou bien c'est une cause qui lui est extérieure. Il n'y a pas d'autre possibilité, pas de moyen terme, et par conséquent dans ce cas, l'éclectisme à la mode chez les universitaires doit s'effacer devant la dure réalité de la loi du tiers exclu.
Maintenant que nous venons d'établir le fait du libre arbitre, comment nous est-il possible de prouver que la conscience elle-même existe ? La réponse est simple : prouver consiste à rendre évident ce qui ne l'était pas encore. Or, il peut exister certaines propositions qui sont déjà évidentes en elles-mêmes. Comme nous l'avons déjà indiqué, un axiome évident en soi est une proposition dont on ne peut pas essayer de prouver l'inverse sans être obligé de s'en servir dans le cours même de cette tentative.
L'existence de la conscience n'est pas seulement évidente à chacun d'entre nous par introspection directe: c'est aussi un axiome fondamental, car le fait même de douter de la conscience doit lui-même être un acte délibéré par une conscience. Ainsi, le behavioriste, qui affecte de mépriser la conscience au nom de 1"'objectivité" sacro-sainte de ses données de laboratoire. n'en est pas moins forcé de compter sur ...la conscience de ses subordonnés, et sur la sienne propre, pour qu'ils lui fassent part des résultats en question.
Le fond de la démarche scientiste est très simple: elle consiste à nier l'existence de la conscience et de la volonté individuelles. Cela prend principalement deux formes : l'emploi d'analogies mécanistes empruntées aux sciences physiques, et l'application d'analogies pseudo-biologiques inspirées des organismes vivants à des ensembles collectifs fictifs tels que la "société". Cette dernière démarche attribue la conscience et la volonté, non à des individus, mais à quelque entité organique collective dont la personne ne serait qu'une cellule déterminée. Naturellement, ces deux procédés sont autant de manières de nier dans la pratique le fait de la conscience individuelle.
Murray Rothbard.
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