Le Micro-monde

Une comédie ?... Sinistre et amère !


Le metteur en scène ?... Personne ne l'a jamais vu. Il « ne se prouve pas ; il s'éprouve», écrivait Pascal, à la Scène Six de l'Acte Trois. Tout le monde n'y croit pas. Les rôles de cette pièce ne se répètent pas -dans les deux sens du termes : une sorte d'improvisation.

Je suis dans les coulisses. Mon personnage ne rentre qu'à l'Acte Quatre mais j'aperçois, derrière le rideau, au devant de la scène, les protagonistes et les figurants qui jouent leur rôle. Un rôle absurde.

Le théâtre est une passion et l'« absurdité, à partir du moment où elle est reconnue, est [aussi] une passion, la plus déchirante de toutes.» Il ne s'agit pas de réécrire Le mythe de Sysiphe d'Albert Camus mais d'y forger ses vérités desquelles on ne peut plus se détacher.

Mon rôle, absurde donc, n'est pas encore défini. Ou alors ?... Pourtant j'ai le trac. Je suis la proie d'un malaise insidieux, déjà lasse avant mon entrée sur scène. La Nausée ou éveil de la conscience.

C'est un cru particulier qui fera son entrée. Bientôt. Nous sommes en Terminale pour le grand passage de l'année 1999 à 2000, majeurs pour l'occasion avec des cours de philo comme unique préparation.

Les livres forment la charpente de ces coulisses et sont la seule nourriture substantielle qui me prépare pour jouer. Tous ces écrits entassés depuis l'Acte Un par les Présocratiques, puis les Socratiques eux-mêmes, je les dévore et tends ainsi à atteindre ce premier objectif idéal qu'est le bonheur, la vertu et cette tranquillité d'âme qu'ils appelaient ataraxie. Mais j'y ajoute la Lucidité, obstacle contradictoire sans aucun doute.

Je ne relis pas aujourd'hui l'Acte Deux : quelque chose m'échappe déjà au premier. Comment, si chaque homme tend à la perfection, peut-il pousser le monde sur une pente descendante ? Ah ! le fameux progrès... le plus fabuleux outil de notre décadence, Messieurs les Nihilistes...

Je tends à croire, aujourd'hui, que l'Utopie n'est plus devant nous, elle n'est plus un but : nous l'avons perdue, le jour peut-être où le pied d'Adam enjamba le pas de la porte -le Paradis Perdu.

« Tant de siècles prétentieux » (Camus) n'empêchent cependant pas l'homme éclairé de se faire « des trésors dans le ciel, là où les mites et la rouille ne dévorent pas, où les voleurs ne percent pas les murs pour voler »(Saint-Matthieu). Si absurde soit-il, et voué au néant, l'homme lucide doit savoir rester debout, agir selon ses convictions et mener sa révolte jusqu'au bout. Sans illusions. La souffrance provient de ses contradictions et de ce déchirement entre son désir et le monde qui le déçoit. Il reste impuissant, ne touche que quelques consciences, sans doute ; jamais suffisamment pour redresser la pente désespérante où roule lentement la Terre. Ils sont les Grands Hommes, étoiles de mes nuits, des Grands Hommes qui ont laissé cette nourriture dans les coulisses, que j'admire parce qu'ils ont eu cette force de résistance, enfin parce que, quelque part, ils m'annoncent mon chemin douloureux. Certains ont cependant préféré quitter la scène prématurément. Ne souffraient-ils donc pas trop de leur Lucidité, « blessure la plus proche du soleil », affirmait René Char. Ils s'y seraient brûlé les ailes... A moins qu'ils aient, à l'instar de Kirilov, préféré la mort. Se tuer par amour de l'Humanité : un suicide qualifié de "pédagogique" par Camus.

Non, «dans la bataille de l'homme et du monde, ce n'est pas le monde qui commence», vous avez raison Monsieur Bachelard :

Le 31 décembre 2000 commencera l'avant dernier acte, le quatrième : cette pièce se joue dans les règles de l'Art, les règles des trois unités de Boileau (même lieu, même temps, même intrigue).

Oui, cette pièce est une tragédie, une tragédie en cinq actes vouée à l'échec. Pas d'applaudissements, plus de critique... Une tragédie, enfin, que Racine n'aurait pas écrite parce que l'Amour, ici, loin d'être une passion destructrice devrait être salvateur.

Héloïse Bailly TL1

Comment cet article pourrait-il être définitif ? On avance, "livre à livre", vers de nouvelles vérités, on se découvre, on se contrôle, on se prépare... Demain, je regretterai sans doute de ne pas avoir cité Hugo, Camus encore... et d'autres poètes et philosophes, autant d'étoiles qui éclairent mes nuits obscures et solitaires, et où mon personnage a mal "à l'Humanité"...


A suivre...

| Index | Archive | Dernier numéro | Présentation | Les liens | La rédaction | Nous écrire