Baudelaire : un poète critique d'art




Baudelaire: un poète critique d'art



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Collage de Frédéric Vignale

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     L'oeuvre critique de Baudelaire offre un double intérêt : à la fois magistrale analyse des oeuvres

de ses contemporains et meilleure compréhension du poète lui-même.

     Les pages qu'il a consacrées aux artistes " maudits " - incompris par la société de leur époque -,

le peintre Eugène Delacroix et le musicien Richard Wagner, sont parmi les plus remarquables.

     Dans les " CURIOSITES ESTHETIQUES "  et " L'ART ROMANTIQUE ", où sont

regroupés ses différents articles, Baudelaire développe une vaste réflexion sur l'art , qui intègre entre

autre lyrisme romantique et rigueur parnassienne.

     Quelle méthode de critique préconise-t-il ?

     Au début du " SALON DE 1846 ", il affirme :

       " ... pour être juste, c'est-à-dire pour avoir sa raison d'être, la critique doit être

       partiale, passionnée ", car " la passion rapproche les tempéraments analogues et

       soulève la raison à des hauteurs nouvelles ".

     C'est une méthode originale : la critique n'est plus froide ni érudite mais tente de se mettre en osmose,

en communauté de coeur et d'âme avec le créateur dont l'oeuvre est appréhendée .Baudelaire analyse

ses sensations propres et cherche à " transformer sa volupté en connaissance ", comme il

s'en explique dans son " RICHARD WAGNER ET " TANNHÄUSER" A PARIS " . Pour cela il doit

étudier les lois qui sous-tendent l'univers de l'artiste considéré : s'il connaît bien celles qui président au

monde pictural de son ami Delacroix, il lit par contre les ouvrages de critique musicale de Richard Wagner .

      S'attachant ainsi à saisir les arcanes de la création chez Delacroix et Wagner, Baudelaire définit peu à

peu une esthétique qui inclut tous les arts ...

      Enthousiasmé par la représentation de " TANNHÄUSER " ( Paris, 1860 ), il adresse une lettre

admirative au grand musicien :

        " Avant tout, je veux vous dire que je vous dois la plus grande jouissance musi-

       cale que j'aie jamais éprouvée (...) il me semblait que cette musique était la

       mienne... ".

     Le poète, ulcéré par l'incompréhension dont est victime Wagner - " TANNHÄUSER " reçut un

très mauvais accueil du public  -, rédige alors son célèbre article sur le musicien, véritable apologie qui

lui vaudra les chaleureux remerciements de ce dernier .

     La peinture de son ami Delacroix est également très contestée. Baudelaire s'emploie à réfuter un à

un les arguments des détracteurs et explique à plusieurs reprises les raisons de son enthousiasme person-

nel .

     Par bien des aspects les deux hommes sont très proches : lucides, intuitifs, mélancoliques,épris de

dandysme, hypersensibles, pudiques, généreux, ils se retrouvent régulièrement dans l'atelier de Delacroix,

d'ailleurs ouvert à d'autres artistes, dont Frédéric Chopin .On ne s'étonnera pas qu'ils partagent les mê-

mes conceptions esthétiques , prônant un romantisme qui n'exclut ni rigueur ni travail et que définit

Baudelaire dans son "  SALON DE 1846 " :

       " Qui dit romantisme dit art moderne - c'est-à-dire intimité, spiritualité, couleur,

       aspiration vers l'infini, exprimées par tous les moyens que contiennent les arts."

    " Spiritualité " ! Voilà bien le mot-clé !

    Il s'agit d'une notion très complexe chez Baudelaire ( pour lui E. Poë , qu'il a traduit et fait connaître

à ses contemporains, est un artiste " spirituel " ).Elle inclut la vision métaphysique qu'il a en commun

avec Wagner : cette dualité qui hante " SPLEEN ET IDÉAL " se retrouve dans " TANNHÄUSER ",

drame qui, explique Baudelaire dans " RICHARD WAGNER ET "TANNHÄUSER" A PARIS "

, met en scène :

       " ...la lutte des deux principes qui ont choisi le coeur humain pour principal

      champ de bataille,c'est-à-dire de la chair avec l'esprit, de l'enfer avec le ciel,

      de Satan avec Dieu ."

     La spiritualité du poète inclut une possibilité de rédemption ; croyance, aussi, en l'Unité du monde.

( Ce qui autorise l'artiste, être par définition ultra-sensible, à se mettre à l'écoute et à devenir une sorte

de " médium " , intermédiaire entre le Ciel et la Terre.)

        "  Comme de longs échos qui de loin se confondent

          Dans une ténébreuse et profonde unité,

          Vaste comme la nuit et comme la clarté,

          Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ."

      Ainsi s'exprime Baudelaire dans le second quatrain de son sonnet " CORRESPONDANCES ".

      Si cette conception de l'artiste préfigure certains aspects de la poésie moderne, elle fonde aussi

une analogie entre les arts eux-mêmes .

         "... le meilleur compte-rendu d'un tableau pourra être un sonnet ou une élégie."

                                  ( "SALON DE 1846" ).

     Le poète illustre admirablement cette idée dans " LES PHARES ", poème dans lequel chaque

quatrain est en résonnance avec le monde intime d'un peintre ou d'un sculpteur, tels du moins

qu'ils ont pu être ressentis par Baudelaire.

         " Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,

           Ombragé par un bois de sapins toujours vert,

           Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges

           Passent, comme un soupir étouffé de Weber ; "

     Violence, mélancolie, " insolite ", telles sont les principales caractéristiques des tableaux de

Delacroix, qui possède aussi le sens inné de l'inter-relation des couleurs .(Dans sa Lettre à Wagner

Baudelaire a recours à des termes faisant précisément appel à la couleur pour traduire la subtilité de

ses impressions musicales.)

     Quelles sont donc les facultés que l'artiste doit posséder pour percevoir les analogies qui sous-

tendent les arts entre eux... et le monde lui-même ?

     Selon Baudelaire - Edgar Poe et Delacroix ont cette conception en commun - il en est une

essentielle : l'imagination, cette " reine des facultés ", " une faculté quasi-divine ", sans laquel-

le aucune création digne de ce nom n'est possible.

     La puissance d'évocation de Delacroix lui permet par exemple de revivifier des thèmes traditi-

onnels ou de projeter son monde intérieur dans des scènes " exotiques ".

     Wagner, pour sa part, réalise dans un spectacle complet le rêve romantique de la synthèse des

arts.Son imagination se plaît à emprunter des mythes fortement évocateurs. Voici ce qu'il écrit :

        " (Le recours à la légende) jette l'esprit dans cet état de rêve qui le porte bien-

        tôt jusqu'à la pleine clairvoyance, et l'esprit découvre alors un nouvel enchaî-

          nement des phénomènes du monde . " ( Propos rapportés par Baudelaire dans son

        " RICHARD WAGNER  ET " TANNHÄUSER " A PARIS " .)

     Le monde de l'imagination doit néanmoins être supporté par une force exceptionnelle.Dans son

article nécrologique de 1863, "  LA VIE ET L'OEUVRE D'EUGENE DELACROIX ", Baude-

laire trace du peintre ce portrait :

         " Tout en lui était énergie, mais énergie dérivant des nerfs et de la volonté..."

     Ses contemporains notent la fougue avec laquelle Delacroix peignait pour ne rien perdre de sa

vision initiale.De même Baudelaire décèle à travers les oeuvres de Wagner la force de son tempéra-

ment ; voici les termes qu'il utilise pour l'évoquer : " volonté ", " désir ", " concentration",

" intensité nerveuse ", " explosion " ( in " RICHARD WAGNER ET " TANNHÄU-

SER " A PARIS " ).

     Autre critère essentiel : la modernité qui, selon le poète, doit imprégner toute oeuvre d'art .

        " La modernité, c'est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l'art,

        dont l'autre moitié est l'éternel et l'immuable ."

    On trouve une telle définition dans " LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE ", article dans lequel

Baudelaire célèbre la modernité des esquisses et aquarelles de Constantin Guys, rend hommage à

Daumier et Corot , et dans lequel il définit le dandysme et fait "(L)'ELOGE DU MAQUILLAGE",

qui rend la femme " magique et surnaturelle ".Il vante également le tableau de Delacroix intitulé

" LES MASSACRES DE SCIO ", toile dans laquelle le peintre emprunte son sujet à une tragédie d'épo-

que.

   Lui-même, on le sait, accorde ses thèmes poétiques à la vie moderne : scènes entrevues lors de

promenades à travers la capitale, personnages croisés dans la rue etc... ( certains titres " TABLEAUX

PARISIENS " ,"SPLEEN DE PARIS ", témoignent de cette volonté d'intégrer la modernité à

son art ) .

     Autre qualité inhérente à cette nouvelle esthétique que tente de définir Baudelaire : une mélancolie,

d'ordre métaphysique, c'est-à-dire liée à la nostalgie d'un " paradis perdu " , dont l'artiste, plus sensitif

que la plupart de ses semblables, porte en lui le vague souvenir : à cet égard le poète rend souvent

hommage à Delacroix...

        " ... cette mélancolie singulière et opiniâtre qui s'exhale de toutes ses oeuvres . "

                                    ( " SALON DE 1846 " )

        " C'est l'invisible, c'est l'impalpable, c'est le rêve, c'est les nerfs, c'est l'âme..."

                       ( " L'OEUVRE ET LA VIE D'EUGENE DELACROIX " )

Il admire chez le peintre sa vision de la femme :

        " surtout la femme moderne dans sa manifestation héroïque, dans le sens infernal

         ou divin. "

                            ( " EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1855 " )

     De même, dans la musique de Richard Wagner, Baudelaire analyse la transformation qu'a subie

        " la radieuse Vénus antique (qui) descendant sous terre (...) s'est rapprochée de

          l'enfer ...".

                         ( " RICHARD WAGNER ET "TANNHÄUSER" A PARIS " )

     L'oiseau, souvent symbole du poète, n'est plus chez Baudelaire ni le condor des Parnassiens ni

l'aigle des Romantiques, mais le douloureux albatros, exilé d'un ciel dont il a la nostalgie .

     Le renouvellement des thèmes s'accompagne,bien entendu, d'une expression originale : en pein-

ture, Delacroix rejette la représentation traditionnelle. Voici ce qu'il note dans son " JOURNAL " :

       " Ce n'est pas la chose qu'il faut faire, mais seulement le semblant de la chose."

conception que l'on retrouve chez des peintres anglais comme Turner, Fiedrich ou Gainsborough,

qu'appréciaient tout particulièrement Baudelaire et Delacroix .Chez ce dernier , la ligne droite se

transforme en courbes propres à exprimer la passion ; ses toiles saisissent souvent une situation

" de crise " ( " TIGRE ATTAQUANT UN CHEVAL SAUVAGE " par exemple ). L'utilisation de

couleurs crues, la coloration des ombres, accentuent la violence de cette peinture .Baudelaire note

que chez Delacroix la couleur " pense par elle-même " ("EXPOSITION UNIVERSELLE

DE 1855").

     Wagner, quant à lui, révolutionne le drame lyrique en écrivant lui-même ses livrets et en utilisant

de manière stupéfiante les possibilités de l'orchestre.Sa musique touche non seulement le coeur mais

donne accès aux " plaisirs de l'esprit " ( "RICHARD WAGNER ET " TANNHÄUSER "

                                         A PARIS " ).

      Charles Baudelaire s'est révélé un critique exceptionnel et la postérité peut lui rendre justice d'avoir,

avant tous les autres, rendu hommage à des artistes aussi remarquables que Delacroix ou Wagner.Il

en a profité pour exposer ses propres conceptions esthétiques et faire l'éloge d'un art original, à la fois

" romantique " - au sens le plus vrai du terme - et profondément moderne .

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                               S. ARABO   ET   M. PETIT                                       

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BIBLIOGRAPHIE

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BAUDELAIRE , Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, NRF.

LA POESIE DEPUIS BAUDELAIRE, de Henri Lemaître, chez Armand Colin.

LE ROMANTISME, par Jean Clay, Hachette Réalités.

UNE HISTOIRE DE LA MUSIQUE, de Lucien Rebatet, chez Robert Laffont.

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