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COUPS DE COEUR
Dernière mise à jour : avril 2003
( Les derniers articles sont en haut de page )
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Les éventuelles libertés syntaxiques et / ou orthographiques relèvent de la responsabilité
des seuls auteurs.
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Les coups de coeur de Denis Emorine
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Bernard J. Céach : L'or des planètes (Editions du Gril)
Une poésie qui sait dire " Je " à hauteur d'homme
" Comment comprendre l'intervalle
qui va de l'amour à la mort "
L'écriture poétique de Bernard J. Céach explore une dimension ontologique
qui offre un résumé de l'existence. Si j'ai prélevé ces deux vers, c'est
parce que, à mes yeux du moins, cette problématique révèle l'essence de L'or
des planètes.
On n'en peut douter lorsque, avec humilité et orgueil à la fois, le poète énonce
la vérité, sa vérité d'homme : " Je ne me souviens pourtant pas d'avoir aimé en vain ".
Le royaume de Céach, en effet, est tout entier de ce monde. Monde exclusivement
terrestre, aimé malgré ses imperfections, dans un désir d'harmonie avec l'univers,
sans qu'il y ait contradiction. Aussi l'amour est-il souvent nommé ou suggéré dans
L'or des planètes.
Qu'il chuchote sa tendresse à l'égard de sa compagne, traduise la collusion de l'espace
et du temps ou qu'il illustre la violence des conflits meurtrissant la planète, Céach
est toujours traversé par une belle envie de remplir sa vie d'homme tout en s'exprimant
à travers les mots. L'indignation qui le submerge parfois n'a d'autre but que de
" promettre aux muets de recouvrer la voix ", c'est-à-dire la dignité qui fait de chaque
être humain le frère de tous les autres.
Entre désir et pudeur -mais est-ce vraiment incompatible ?- les mots s'accrochent aux mots,
là où règne la passion. Si le poète donne en partage " l'inquiétude mais des ailes pour voler ",
c'est sans doute parce qu'il ne saurait sacrifier sans restriction à la béatitude de l'instant. Ce
" temps étroit ", selon ses propres termes, qui surgit à point nommé pour démentir une inter-
prétation trop superficielle.
C'est pourquoi le poème s'inscrit parfois sur une rupture d'équilibre -comme un instantané
photographique où le monde serait contenu un bref instant au creux de la main- avant de
vaciller dans la mémoire universelle qui est l'autre nom de la souffrance :
" L'aube a sous la peau / Un éclat d'obus
/Depuis longtemps /La frontière s'est refermée sur les talons des morts ".
La poésie, dans l'acception la plus noble, rivalise avec le temps sans se déprendre du monde.
A ce propos, on évoquera le divorce dont parlait Camus entre " l'esprit qui désire et le monde
qui déçoit ". L'or des planètes permet d'emprunter la plus belle des lignes droites -en retrouvant
cette perspective- sans pour autant ignorer la courbe de la sphère, toutes deux évoquées par le
poète lui-même dans son recueil.
D.Emorine
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Claude Luezior : Chemin de rêves (ACM Edition)
Y aurait-il une "poésie ferroviaire" ? La question peut sembler incongrue mais Claude Luezior
nous démontre qu'il n'en est rien : jugez plutôt. Dans un lieu de transit -la gare- où l'on ne s'at-
tarde guère, où l'on croise les autres en les bousculant parfois, où le voyageur court à la recher-
che d'autre chose : destinations lointaines ou non, rendez-vous amoureux à l' abri des regards
indiscrets... le poète a décidé d'observer ceux qui l'entourent, avec tendresse. Il détaille toute
forme de vie, y compris végétale, mais surtout humaine puisque Luezior aime son contemporain,
son semblable au point d'en faire des croquis savoureux.Devant nos yeux, s'ébauche une sorte
de roman poétique tendre où des "tranches de vie", prises sur le vif, succèdent à des scènes plus
furtives."Les décharges affectives cisèlent nos paysages humains" constate Luezior qui fournit
ainsi au lecteur une des clés de compréhension de son recueil.
Ces "courts-circuits de vie" comme l'écrit joliment l'auteur, ces descriptions attendries de per-
sonnages divers procurent cette "matière première du bonheur" chère à son coeur. La gare
"condensé de boulons et d'âmes humaines" est le microcosme d'une société qui s'agite devant
notre ethnologue avec ses petits drames, ses passions amoureuses, ses gestes répétitifs; tout ce qui
donne un sens à notre existence. Le lecteur a envie de faire une pause, pour sentir "cette étreinte
presque fraternelle", en compagnie d'un poète qui a su donner ses lettres de noblesse à l'expression
"littérature de gare". Prendre son temps en un endroit qui, par définition, est celui de la fuite sous
toutes ses formes permet à Luezior d'être plus proche encore de l'humain. Paradoxe ? Peut-être mais
c'est lui qui crée la poésie, cette chose "sans intérêt" selon ses propres termes.
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Raymond Radiguet, Oeuvre poétique, Ed. La Table Ronde (collection "La petite vermillon").
En 1993, Chloé Radiguet et Julien Cendres nous avaient offert une très belle édition des Oeuvres
complètes de Raymond Radiguet, chez Stock. Heureuse initiative puisque, trop souvent, Ray-
mond Radiguet est cité comme l'auteur d'un seul roman Le Diable au corps dont le thème "scanda-
leux" éclipse encore le talent de cet écrivain, mort prématurément à vingt ans.
Chloé Radiguet et Julien Cendres récidivent aujourd'hui avec l'édition de son Oeuvre poétique
dans la collection "La petite vermillon" des éditions La Table Ronde.
Heureuse initiative encore. En effet, ce livre permet de (re)découvrir un écrivain en pleine possession
de son talent ou plutôt de ses talents. Poésie classique (en apparence), vers libres, parfois d'inspiration
érotique ou sentimentale, l'inspiration de Radiguet transcende toutes les écritures en se jouant de tout!
C'est peut-être la raison pour laquelle des esprits mondains ou frivoles ont cru devoir lui attribuer ces
deux qualités. Et pourtant, n'en déplaise aux esprits chagrins, rebelles à cet auteur -oui, il en existe en-
core!- Radiguet est un maître-écrivain. Ces poèmes ont été écrits entre seize et dix-huit ans; c'est-à-dire,
comme le souligne fort justement le préfacier, Georges-Emmanuel Clancier, "à l'âge des devoirs de va-
cances ou des écoles buissonnières".
Mourir jeune est un grand avantage (...) estimait Radiguet. Pas toujours hélas, si le mythe ou la
mauvaise foi empêchent de (bien) lire un auteur tel que lui! Ne trouve-t-on pas, dans une célèbre ency-
clopédie contemporaine, cette affirmation stupéfiante : "l'oeuvre poétique de Radiguet (Les Joues
en feu ) n'offre pas un intérêt majeur" ?!
Puisse cette parution aider à saluer en Radiguet un homme doué dans tous les genres : roman, théâtre,
poésie... abordés au cours de sa trop brève carrière. Il n'est que temps!
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Blanche Balain : La Récitante, récit autobiographique, Alger-Théâtre de l'Equipe-Albert Camus /
Tome 1, 1937-1939, La Tour des Vents.
Un récit autobiographique écrit par un auteur avertissant le lecteur qu'il n'aime pas beaucoup les
souvenirs (...) toutes ces choses racontées et non ressenties, si faciles à semer dans les conversations ?
On pourrait, à juste titre, s'en étonner mais le paradoxe n'est qu'apparent.
Certes, Blanche Balain a raison de se méfier des aléas de la mémoire falsificatrice et créatrice se-
lon ses propres termes. Elle n'a pas enjolivé ou falsifié ses souvenirs : tout était déjà pensé en quelque
sorte puisque, scribe de l'instant, elle a consigné dans ses Cahiers, sous forme de notes ou de dévelop-
pements plus aboutis, ce qui constituerait un jour cette autobiographie. Pour qui connaît bien l'auteur, il
ne s'agit pas d'une obsession quelconque de mettre sa vie en fiches, bien au contraire.
En 1937, Blanche avait vingt-trois ans. Elle avait déjà vécu sous d'autres cieux, ceux d'Indochine
notamment; aussi, au début du récit, la Ville (Alger, qu'elle ne nomme pas) qui approche d'elle au mo-
ment où la jeune fille se prépare à aborder ne l'impressionne pas particulièrement, du moins dans l'im-
médiat.
Bien sûr, la mémoire humaine fait le tri entre ce que l'on a ressenti et ce que l'on a pressenti. Blan-
che Balain restitue finement cette ambivalence. En 1988, dans sa présentation de Repères (1992), l'au-
teur caractérisait 1937 comme l'année de la vraie vie où un monde va basculer. Monde affectif et senti-
mental puisque la rencontre avec Albert Camus qui illumine ce premier tome fut déterminante pour cette
jeune fille; monde politique également puisque ce dernier va effectivement basculer dans la deuxième
Guerre Mondiale dont les perturbations traversent plusieurs pages de La Récitante : L'Histoire avait
avancé son ombre sur les terres du soleil constate l'auteur.
On ne peut savourer pleinement ce livre sans relier intimement ces deux mondes : à la joie de vivre
de Blanche Balain va s'ajouter la dimension absurde de la vie que lui révèle le jeune Albert Camus, bien
sûr, mais aussi l'absurdité des soubresauts de la guerre toute proche qu'elle analyse avec beaucoup de
lucidité. Le journal de Blanche Balain prend clairement parti contre Camus lui-même qui, à la stupéfac-
tion de son amie, croit sérieusement que la paix est toujours envisageable. Il n'est pas possible, écrit-elle,
de partager de telles idées, ni même de les comprendre. La rupture est consommée, du moins pendant un
certain temps.
Ces quelques années sont particulièrement riches, et passionnantes à découvrir pour le lecteur. Cer-
tes, l'omniprésence de Camus -sorte de dieu terrestre à la fois proche et lointain- ne surprend guère mais
on peut également lire La Récitante comme une éducation philosophique à la vie -cette vie extrême
que Blanche Balain appelle de ses voeux-, à l'amour et (forcément) à la souffrance.
Car une des vertus de l'auteur est la lucidité, laquelle n'exclut pas une forme de sensibilité élevée :
Nous sommes infirmes quand il s'agit de notre profondeur et de notre amour écrit-elle en écho au pre-
mier livre de Camus, L'Envers et L'Endroit .
Tel quel, hélas, le récit de Blanche Balain est incomplet puisque amputé des lettres de Camus qu'elle
se proposait de joindre à l'ouvrage. L'éditeur le mentionne sobrement dans sa préface : "La publication
des lettres, soumise à autorisation, n'a pas été accordée." Un pan essentiel de l'histoire de la narratrice et
de l'Histoire tout court manque au lecteur.
Il nous reste -et ce n'est pas la moindre des choses- l'évocation d'une époque particulièrement fécon-
de sur laquelle Blanche Balain s'interroge souvent avec acuité : Il y a des êtres privilégiés qui vivent le
réel lui-même comme une légende. Ils sont doubles en eux-mêmes et vivent doublement, capables de sai-
sir le songe dans la vie et la vie dans le songe.
Nul doute que l'auteur fasse partie de ceux qui vivent doublement le réel en le transcendant par l'é-
criture. Je ne serai jamais raisonnable, je ne changerai pas. Je suis née lyrique.
Peut-on en douter à la lecture de ces pages ?.
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Valeriu Stancu : Ingerul cu arcadele sparte/ L'ange aux arcades brisées (Editura Cogito,
Oradea. Edition bilingue roumain/français).
Ardent défenseur de la francophonie, Stancu se révèle également un poète subtil dans ce recueil.
Dans le miroir de son inspiration, thème d'ailleurs omniprésent ici, le reflet est rarement limpide. Je
ne suis qu'un cri/ enchaîné dans les épines/ un seul reflet/ enveloppé dans la pourpre de l'ombre écrit-il
notamment. La blessure existentielle est vive chez ce poète roumain dont l'écriture superbe saigne litté-
ralement, exsude la souffrance humaine : Mère/ soumise à la mort/ pourquoi germe encore/ dans ton
ventre/ le fiel de l'espoir ? gémit-il en ce poème écrit à Paris en 1995.
L'ange, évoqué voire invoqué par Valeriu Stancu, fidèle compagnon et témoin impuissant de la
haine ou du désespoir d'un poète blessé, ne donne d'autre alternative que "la bride ou l'ombre". Stancu
stigmatise donc une existence où, par l'intermédiaire de la personnification,"le sang de la nuit", "la bles-
sure de la pluie", "la plainte de la lune", "le mugissement de la pierre"...ne sauraient offrir à l'homme
qu'un monde à sa (triste) mesure, marqué des stigmates de la déréliction. Chez lui, la souffrance sourde
se traduit par des vers admirables, même en français. Moartea, moartea mereu (la mort, toujours
la mort), rythme plusieurs poèmes frémissant de fièvre lyrique ou d'une désespérance émouvante. Une
notation discrète, presque "terre à terre" donne une possible -quoique partielle- explication à un tel aban-
don à la douleur : en revanche, moi, je cueille/ des cèpes d'automne/ et peste contre le gouvernement.
La métaphysique s'efface parfois devant les réalités quotidiennes - faut-il s'en étonner ? Même si la dou-
leur de Valériu Stancu ressemble à s'y méprendre au "sang errant de la nuit", ce sang bat sourdement
dans une poésie dont la pulsation n'a pas fini de retentir en notre for intérieur. Quel est-il ce double répu-
dié par le poète sinon le masque de la mort ? Pourtant L'ange aux arcades brisées est loin d'être mori-
bond : la poésie de Valériu Stancu en fait foi.
Denis Emorine
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.Articles de :
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- Mylène Catel (" 'ti Jean l'Horizon " de Simone Schwarz -Bart )
- J.P. Gavard -Perret ( " Le poème et son contraire " de André du Bouchet )
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J. Paul Gavard-Perret
.Le poème et son contraire
André Du Bouchet, Carnet 2, Fata Morgana, Fonfroide le haut, 176 p., 150 f.
Hors un court passage narratif où le poète évoque un sourd et muet qui désigne "avec
des mots inarticulés les détonations qui se succèdent au loin", tout dans ce "commen-
taire" de l'oeuvre poétique retourne à celle-ci et en fait intégralement partie. Néan-
moins c'est peut-être dans ce court "incident" prosodique que le retournement du po-
ème est établi : cette scène emblématique fait écho à la manière dont le poète répond
lui-même tant au silence infini qu'aux bruits du monde dans un mouvement particulier
- trop rare en poésie - et qui impose "d'écrire aussi loin que possible de soi". Ce dépla-
cement entraîne dans les espaces ouverts, dans ces "airs" (mot-clé s'il en est de du Bou-
chet) entre "sa face et soi", là où il ne reste que ces traces "basses" qui permettent au
souffle d'aller "un peu plus haut".
Carnet 2 nous permet ainsi de comprendre mieux encore d'où veut, d'où doit parler le
poète : "au revers de la langue", afin que le corps n'éructe pas de manière intarissable
mais à l'inverse afin que ce corps n'apparaisse que par l'éclair "d'un défaut de langue".
Et de cette façon du Bouchet nous réconcilie avec la poésie contre ses pratiquants qui
parlent tant ou trop. Il nous rappelle aussi que l'"infiguré" - ou ce que Beckett que l'au-
teur a traduit nomme "l'infigurable" - n'apparaît qu'à ce prix : cette rétention qui par-
fois frise la crispation -voire l'asphyxie - mais qui permet soudain cette envolée, cette
rupture, ce dénouement et la respiration. Ainsi ,proche de celui qu'il met en scène dans
le passage mentionné ci-dessus, Du Bouchet risque-t-il le mutisme, mais c'est là le néces-
saire danger pour dire moins : c'est-à-dire pour dire mieux.
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J. Paul Gavard-Perret
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Mylène Catel nous parle , dans son style si personnel , de
" TI JEAN L'HORIZON " , de Simone Schwarz - Bart ...
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TI JEAN l'HORIZON de SIMONE SCHWARZ-BART (1979)
Conçue comme un retour sur elle-même, l'écriture schwarz-bartienne
vient chercher son lecteur comme elle lui intime de se perdre. Dès l'abord
inverse, le voyage du sens façonne un au-delà étrange parce que consumé
dans la dérive embryonnaire du personnage principal ,Ti Jean, dans l'ombre
d'une histoire comme rêvée, celle de ses ancêtres mythiques, les Africains.
De fait, l'ombre à l'identité antillaise reste la référence opprimante à
un contour constamment re-créé ,parce qu'intimement à re-faire, en corps et
toujours.
Ce qui frappe, dans la démarche profonde du héros, c'est l'impossibilité
de progresser sans détruire le cadre, ou , dans cette histoire, la condition
même du pro-jet. De fait, projection de l'en-faire, les mondes inverses
que croisera notre personnage tout au fond de son aventure extra-ordinaire
ne reflètent pas tant une hybridité historique que la multiplicité des mondes
à l'intérieur des mondes, parallèlement les uns aux autres. Séparer de soi
l'autre qui sommeille en soi est une tentative illusoire puisqu'à chaque étape
sous -vient le réveil, toujours autre, toujours de métamorphoses.
S'il faut voir dans la bête légendaire de l'histoire, " l'avaleuse de mondes",
"la dévoreuse" ,une vague ressemblance à la réalité emmêlée des géographies
des pays francophones, ce monstre apparaît comme l'image qui dure à être
avalée. Ces univers que la créature inconcevable tant par son immensité que
son irreprésentabilité a littéralement engloutis ne ressurgiront que bien plus tard
quoique redistribués et donc différents. D'où les erreurs de sens qui sèment la
pagaille dans la conscience troublée d'un héros surdéterminé. Il va sans dire
que cette surdétermination se manifeste dans le texte par un phallus de combat
gigantesque, " une verge en or ".
L'ombre à l'identité africaine, c'est l'Ombre du paternel, mais un paternel
toujours relié au féminin, "la bouche d'Ombre" ,comme le maternel,le re-tour aux
sources et la quête des origines. l'Ombre sera éprouvée,prouvée contraire même si
parallèle et transcendée, justement parce qu'elle est convergente. Passer outre
l'obstacle de l'histoire mythologisante, la "bouche d'Ombre"-ou l'oralité par rapport
au logos du texte-c'est dans la Présence réaliser le pont entre passé et futur. l'Ombre
est du domaine du passé certes, c'est la mémoire et l'écho, le double inférieur (par
rapport à la sublimation du miroir) c'est aussi le futur, une prédiction comme une
projection souvent multiple selon l'éclairage du texte, ses possibilités de réalisation.
Relier le paternel (l'Afrique) au présent (la Guadeloupe, l'île) c'est dans l'en-faire
un processus de décentralisation (par rapport au mythe) qui n'exclut cependant pas le
parallélisme convergent. En fait, c'est une des leçons à tirer de Ti Jean: l'inversion du
modèle (Europe, Centre, Logos...) ne détruit pas la référence. Dit autrement, l'Ombre
(par nature inversée,"négative") ne détruit pas le corps qui la crée. Ce n'est pas dans la
réincarnation multiple du héros qu'il faudra trouver un sens d'identité,ce n'est pas non
plus dans la courbature de sa course folle. Le changement de peau, de corps, d'omb-
res, ne change pas l'âme même s'il la déguise.
En fait, le changement (le statut quo) s'opère dans le re-tour sur soi,l'exacte coïnci-
dence avec l'origine, la re-naissance, le commencement et la fin.
C'est donc un processus de réactualisation complexe qui nous est proposé :
1. Il faut perdre l'autre (l'Amante Egée, Le Père)
2. Il faut se perdre donc pour ajouter enfin
3. Il faut surtout ajouter le plus possible de soi avant que de perdre tout ce qui a
permis d'ajouter
4. il faut ,pour retrouver,recommencer à zéro ce qui reste possible (similaire).
Dans l'hybride du nu, c'est le croisement parallèle de temps, d'espace, d'identités,
qui actualise la différence: l'auto-hétérautre. Ti Jean est un modèle réduit,soit, des
germes des ancêtres et des promesses futures, il est transparent, il est "vers". Cet
ailleurs proche qui tend souvent au sous-venir ne sera pas brisé, il sera rêvé, puis
foré, il coulera de source.
Dans cette brise des mondes qui fait tourner le texte, la Bête (la Bouche d'Ombre)
sert à incorporer, assimiler les fonctions débilitantes pour qu'expurgées elle se révè-
lent digérantes.
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