Humeurs...
CHRISTINE ANGOT : LE DJ DU READER DIGEST
( par J. P. Gavard-Perret )
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Christine Angot est non seulement un écrivain à la mode, mais un écrivain qui la cultive
et en parfaite logique nous ressert ses plats. Il est vrai qu'il y a du monde à sa table : la
mode appelle le (beau) monde et il n'y a pas jusqu'à Laetitia Masson - pourtant cinéaste
plus qu'honorable - de s'esbaudir et de voir en elle le génie du millénaire à venir, bref un
Joyce en dentelles . On s'en doute son livre est recommandé par tous (ou presque), il est
donc à lire "ASAP" comme l'on dit maintenant, c'est-à-dire As soon as possible. On ne peut
d'ailleurs le manquer : sa couverture médiatique en cette fin d'année dépasse presque celle
du livre de Beigbeder, ce qui est un comble : battre un auteur qui comme lui s'y connaît
dans la publicité prouve un certain génie, ou plutôt un génie (médiatique) certain. Petit
bémol cependant : Angot a les grâces de Laetitia Masson et de bien d'autres stars qui vous
font - ou défont - une réputation, mais n'a pas obtenu le petit plus qui fait la différence,
celui que pour sa part Beigbeder a réussi à obtenir : un livre de Houellebecq ("La pri-
vation du monde") qui paraît pour défendre "99 f.". Mais gageons que ce sera bientôt le cas
pour Angot : quelques thésards doivent déjà traîner dans les couloirs des Facultés Paris I
ou Paris VIII pour extraire des pages angotiennes une sacro-sainte vérité.
Car la vérité est devenue la spécialité (ou plutôt le fond de commerce) de celle qui feint
sans cesse de cracher dans la soupe littéraire pour la troubler (dit-elle) et qui fait de l'écritu-
re une délation .Mais passons. Angot croit ainsi atteindre ce que Nietzsche écrit dans le
fragment 16 de Humain trop Humain : "Toutes les bonnes choses sont de puissants
stimulants de la vie et l'est même un bon livre écrit contre la vie ". Mais le problème c'est
que Angot n'écrit pas de bons livres mais des livres à succès, et elle n'écrit même pas contre
la vie mais contre des images-leurres, des stucs de la vie.
Le bon que nous dénions ici à l'auteur n'est pas à entendre sous couvert d'affaire de goût
(ce nouveau concept mou qui fait les beaux jours d'une philosophie elle aussi plus tendre
qu'un Macdo) mais d'écriture. Il faut en effet se situer là où Angot croit se placer : du côté
d'une écriture autant achevée qu'irrépressible,autant neuve qu'incolmatable, bref du côté de
la déliaison. Hélas elle n'est pas de ce côté-là, elle est même une nouvelle fois à l'opposé, dans
un remix féminin de Joyce et de Beckett. Le problème c'est que justement où il y a remix
(bien dans le goût du temps), sampling littéraire, il n'existe plus de littérature, si ce n'est une
littérature du docteur Gibeaud, une littérature de confort qui joue sur une sorte de schizo-
phrénie affichée. Le roman -vérité à la Angot, serait donc un pas chassé ( le Tango
d'Angot pour faire simple), un pas de deux qui servirait pour l'auteur de feinte de
psychanalyse en acte et fléchée, et pour ses lecteurs de moyen de se déstresser. Angot ap-
plique ainsi une méthode, une copy-stratégie qui lui a réussi. Oh certes elle adhère à son
produit, fait corps avec lui pour sa promotion. "Juste" retour des choses, les lecteurs et la
plupart des critiques adhèrent à son projet (même sans avoir lu ses livres). Directrice de
création (comme on dit en publicité) de sa propre image, Angot obéit quasi militairement à
une marche en règle et forcée vers ses clients pour leur imposer du désir qu'elle a décrété
bon; des clients d'ailleurs selon elle à éduquer et qu'elle n'hésite pas à mépriser du bout de
ses paroles lorsqu'ils ne marchent pas à son trip (en gros ceux qui ne la suivent pas sont
réactionnaires, machos, imbéciles - prière de barrer les mentions inutiles).
Même la douleur ne passe pas par le marquage angotien. On retrouve ni plus ni moins
que les vieilles ficelles déjà usées par Annie Ernaux. Ce type de roman -vérité n'est qu'un
ersatz, une confiture au gélifiant bien connu. L'attitude stratégique de l'auteur n'est-elle pas
d'ailleurs une forme d'attitude inconsciente - qui sent confusément une faiblesse majeure
dans sa mise en scène et sa feinte de vérité - qui rappelle que son supposé "comment dire"
n'est encore et toujours qu'un "comment ne pas dire "( attitude relevée justement et depuis
longtemps par la psychanalyse). Et il faudrait, puisque son roman se pique d'autobiographie,
une nouvelle fois en revenir à Nietzsche : "L'autobiographie est dénuée de sens. Même sous
la main des plus grands penseurs-peintres n'ont jamais pris forme que des tableautins tirés
d'une seule vie, la leur. Dans ce qui est en devenir, un être en devenir ne saurait se réfléchir
en image fixe et durable, en image d'un "ça" " (Humain trop Humain ).
Or, c'est bien un "ça" qu'Angot projetait de capter.
De fait elle parvient au mieux que de captiver (certains). Il n'existe en effet dans son
écriture rien d'autre qu'une langue de bois, un style " Maalox " ou "Digest". A ce titre et
contrairement à Houllebecq ( même dans ses ambiguités ) elle n'est pas une hors la loi. Mais
le contraire même... Sous couvert de pétard tout repose en paix. Son rituel d'exorcisme fait
de ses livres des romans d'épouvantes à la petite semaine et ne valent pas moins mais pas
mieux qu'eux. Bref son "oeuvre" va à l'encontre de ce que la romancière feint de faire
croire ; le lecteur n'y ramène rien. Surgit un sempiternel miroir romanesque où il
se piège. Le roman attrape-mouche, il y a longtemps qu'on connaît. On peut l'accepter, c'est
sans doute une régression désolante mais qu'on ne nous fasse pas le coup d'une écriture
nouvelle. Il n'y a pas ici création, parlons tout au plus de créativité et certainement de
commerce. Angot est un produit marketing, et si l'on admet que le marketing est la perver-
sion de la démocratie on voit tout de suite où se situe celle qui se veut la plus libertaire et
politiquement incorrecte de nos écrivains. Il y a de quoi rigoler - enfin presque.
Jean-Paul Gavard-Perret
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Jean-Paul Gavard-Perret est né à Chambéry en 1947.Il est l'auteur de plus de 23
recueils de poèmes et de fictions, ainsi que de 5 essais sur la peinture et la littérature
contemporaines, parmi lesquels : " Hypothèses sur le tableau ","Samuel Beckett , la
disparition des images et la création absolue ". Dernier ouvrage en date : "Trois faces
du nom", Edit. de l'Harmattan, Paris.Il collabore à de nombreuses revues.
Poursuit actuellement ses recherches. Maître de Conférence à l'Université de Savoie.
Enseigne la Communication.
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