Mallarmé : Verbe et Quête de l'Absolu



Mallarmé : Verbe et Quête de l'Absolu



   Mallarmé fut considéré par les Symbolistes comme un précurseur et un maître.

Or nous savons que pour ces derniers la poésie est avant tout quête d'une transcen-

dance. En quoi Mallarmé fut - il donc leur "initiateur" ?

   Dès l'adolescence, le jeune Stéphane se trouve brutalement coupé de cette plénitu-

de d'être qui le reliait dans son enfance au tissu du monde. La découverte du recueil

de Baudelaire -LES FLEURS DU MAL - va constituer pour lui une véritable révélati-

on car il y trouve l'écho de son drame personnel : écartèlement entre une réalité

quotidienne perçue comme vidée d'être - donc repoussante - d'une part , aspiration

vers un Idéal ressenti comme inaccessible d'autre part . Des poèmes tels que LES FE-

NÊTRES  ou encore  L'AZUR  ( in LE PARNASSE CONTEMPORAIN  ) témoi-

gnent de son angoisse métaphysique.

   En 1886, à l'âge de 24 ans, Mallarmé fait la douloureuse expérience intérieure

du néant... Tout espoir lui semble vain . Pourtant, quelque temps après, il vit une

initiation d'ordre ésotérique et découvre la philosophie de l'Allemand Hegel.

   Convaincu  alors que de la mort peut surgir une résurrection, Mallarmé choisit

d'assumer sa nuit intérieure et de la vivre jusque dans ses extrêmes. IGITUR  retrans-

crit  à cet égard une partie de son cheminement...Nous assistons dans cette oeuvre à la

disparition nocturne d'un être qui choisit de s'identifier avec le coeur du néant. Au mo-

ment où il se dissout, par un jeu dialectique de négations qui se nient elles-mêmes, se

produit une sorte de " saisie" réflexive de laquelle émerge une conscience de soi, qui

est aussi lumière et joie.

   La plénitude d'Etre reliée à " L'azur "- la transcendance - il les retrouve à l'intérieur

de lui-même, dans une sorte de saut de conscience :

     " ... je suis maintenant impersonnel et non plus Stéphane que tu as connu - mais

       une aptitude qu'a l'Univers Spirituel à se voir et à se développer à travers ce

       qui fut moi ..."

confie-t-il dans une lettre à son ami Cazalis en 1867. ( CORRESPONDANCES  ).

   Cette expérience spirituelle, métaphorique de la légende du Phoenix - oiseau qui

renaît de ses cendres - va être un élément constitutif fondamental de la vision méta-

physique de Mallarmé.

   On retrouve le schéma mort - résurrection dans les HOMMAGES ET TOM-

BEAUX : ainsi dans le TOMBEAU  de Verlaine la mort du poète est-elle perçue com-

me voie d'accès à l'immortalité.De même  LE TOMBEAU D'EDGAR POË s'ouvre

sur ce vers :

" Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change "

   Mais il arrive que la " métamorphose " échoue : le thème de l'échec est aussi l'un

des plus récurrents de la mythologie mallarméenne ; cet échec est alors vécu comme

un véritable drame par le poète, engagé qu'il est dans cette quête de transcendance

jusqu'à la limite de ses forces humaines :

       " La divine transposition, pour l'accomplissement de quoi existe l'homme,

         va du fait à l'idéal. "

explique-t-il dans son éloge de THÉODORE DE BANVILLE ( in DIVAGATIONS  )

   Le schéma mort - résurrection appliqué à l'Histoire lui en présente une évolution

cyclothymique : alternance de chutes et de renaissances. Son époque lui semble annon-

cer une de ces crises qui peuvent conduire vers une nouvelle aurore...

   Le poète, pour qui l'écriture se doit d'être une explication du monde, se sent investi

d'une responsabilité accrue et écrasante... Toujours dans cette même optique, Mallarmé

va réévaluer ses rapports avec le monde extérieur : ce qui était auparavant vécu comme

une douloureuse aliénation peut à présent être considéré comme une mort volontaire à

son propre égo, mort d'où il rejaillira purifié, régénéré.

   L'autre  peut de son côté opérer cette alchimie et la mutualité des échanges crée un

mouvement de spirale qui permet à chacun d'accéder à un degré d'Etre supérieur. Ainsi,

au théâtre par exemple, se crée peu à peu entre acteurs et public un nouvel espace spiri-

tuel,fruit de leur communion réciproque.

   Le rapport entre le moi et le monde relève donc de la métaphore, dont Mallarmé

donne cette définition appliquée au langage :

        " Instituer une relation entre les images exacte, et que s'en détache un tiers

         aspect fusible et clair présenté à la divination ..." ( CRISE DE VERS, in

                                                            DIVAGATIONS  )

   La loi de l'analogie va devenir un moteur essentiel dans la vie et l'oeuvre de Sté-

phane Mallarmé. Dans ses études sur la danse, le poète note que :

        " ...la danseuse n'est pas une femme qui danse (...) mais une métaphore

         résumant un des aspects élémentaires de notre forme, glaive, coupe,

         fleur..." ( BALLETS, in DIVAGATIONS  ).

   Pour lui, l'art consiste à retrouver dans la contingence du monde un ordre secret,

une candeur première. La peinture impressionniste en offre un admirable exemple.

Analysant la transparence des tableaux de Berthe Morisot ou d'Edouard Manet, Mallar-

mé note que la lumière y circule comme un enchantement :

        " ...ambiance éveillant aux surfaces leur lumineux secret ..."

             ( BERTHE MORISOT, in DIVAGATIONS  )

La magie est liée au regard neuf que l'artiste pose sur le monde. Mallarmé loue aussi

chez Manet :

          " la limpidité de la vue " ( EDOUARD MANET , in DIVAGATIONS  )

   Les découvertes que Mallarmé a faites à travers l'exploration de différentes formes

d'art il va les appliquer au langage : celui-ci contiendra une métaphysique

             " ... incluse et latente..."  

( in  REPONSES À DES ENQUÊTES : SUR POË  )

   Des réflexions critiques soutiennent et jalonnent ainsi l'ensemble de son oeuvre. No-

tons d'abord un postulat de base : la foi en une transparence secrète du langage ( qui

porte selon lui traces d'une langue originelle, plus élevée spirituellement ) : la mission

du poète consiste à en dégager l'essence grâce à un esprit neuf et aiguisé.

   Mais si les mots reflètent, ainsi que les notes ou les couleurs, une réalité cachée, ils

possèdent aussi une opacité particulière : leur sens en effet interfère avec ce que nous

suggèrent leur forme et leur sonorité.

   La première tâche du poète est donc de trouver des techniques propres à soustraire

les mots à leur signification habituelle afin d'en extraire cette fameuse essence dont il a

été question plus haut : on pourra y parvenir par le choix de vocables anciens, rares ou

ambigus, isolés de leur contexte ; par une mise en relation de vocables en apparence

éloignés ou antithétiques ; par une désarticulation de la syntaxe... L'emploi du vers régu-

lier qui :

       " ...de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, étranger à la langue

         et comme incantatoire..."

                       ( AVANT-DIRE AU TRAITÉ DU VERBE ", de R.GHIL)

est une autre méthode prônée par le poète...Rimes et assonances vont créer une magie

suggestive en accord avec les divers réseaux de sens du poème.

   Par une ascèse constante, Mallarmé ne cesse de reprendre ses oeuvres pour les enri-

chir : il fait du poème une structure de plus en plus complexe, une sorte de prisme où

vont scintiller tour à tour les multiples niveaux de signification.

   Dans son poème du COUP DE DÉS, Mallarmé tente un nouveau type de structura-

tion : une ligne centrale en majuscules traverse le poème en diagonale, tandis que s'or-

donnent diversement des images en contrepoint ... méditation architecturale sur la

transformation du hasard, du contingent , en absolu.

   Voilà bien le thème central de toute son oeuvre, thème alchimique s'il en est et qui

devait aboutir au LIVRE :

       " ...L'explication orphique de la Terre( ... ) est le seul devoir du poète..."

confie-t-il à Verlaine en 1885 dans AUTOBIOGRAPHIE. Il rajoute toutefois qu'il es-

père seulement :

       " ... en montrer un fragment d'exécuté ( ... ) Prouver par les portions faites

         que ce livre existe ..."

    Toute l'oeuvre de Mallarmé se fait l'écho de cette dialectique entre une matière

lourde, souvent perçue comme insupportable, et l'Esprit qui a en charge de la trans-

former, d'en exécuter l'alchimie. Le poète a poussé cette quête jusqu'à l'extrême limite

de ses forces humaines et à ce seul titre il mérite notre respect... De plus, la lecture

intériorisée des purs joyaux que constituent ses poèmes de la maturité élève sans aucun

doute la qualité vibratoire du lecteur : chacun doit tenter de s'accorder à cette altitude

extrême, dans l'espoir, peut-être, d'arracher au temps son douloureux secret , et de

vivre - ne serait-ce que l'espace d'une seconde - un peu de ce scintillement de l'Eternel

Présent .

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S. Arabo  et M. Petit

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Noms des auteurs cités dans cette étude et auxquels une page est

consacrée sur ce site :

Stéphane Mallarmé

Charles Baudelaire

Paul Verlaine

Un dossier  : " Symbolisme, le Miracle de 1886 "

Voir aussi : " Verlaine parle de ses contemporains " ( Baudelaire et

Rimbaud )

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Bibliographie :

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- Thèse ( remarquable )  de Jean - Pierre Richard : " L'UNIVERS IMAGINAIRE

  DE MALLARMÉ" ( Edit. du Seuil )

- Mallarmé : " POESIES " ( Edit. Orphée - La Différence )

- Mallarmé : " IGITUR ", " DIVAGATIONS ", " UN COUP DE DÉS "

( Edit.Gallimard-NRF  )

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