POETE SORCIER, POETE SOURCIER
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Michel Camus nous livre ses réflexions sur la poésie à travers deux textes
précieux - textes véritablement fondateurs - qui préfigurent déjà le XXI ème Siècle
et le combat qui devrait être sien... si tout se "passe" bien et si - cher André Mal-
raux - le siècle à venir joue sa seule carte vitale : celle de la spiritualité, c'est-à-dire
de la focalisation de l'égo humain sur une transcendance de lui-même : ouverture li-
bératrice à l'Etre qui se cache derrière les apparences , alchimie de soi à tous niveaux,
des plus quotidiens aux plus littéraires et aux plus politiques...pour une aube nouvel-
le de l'humanité dans laquelle, sans doute, esprit et matière ne seraient plus perçus
en termes de pensée duelle.
Silvaine Arabo
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LE PARADIGME DE LA TRANSPOÉSIE
par Michel Camus
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Nous ne savons pas ce qu'est la poésie. Les concepts univoques que l'on appelait naguère"le monde",
"la réalité", "la nature", "la culture", "la poésie" sont devenus naïvement réducteurs dès lors que les
chercheurs ont pris conscience de la pluralité des mondes et des cultures, de la complexité croissante
des niveaux de réalité et des niveaux de perception échappant à la logique aristotélicienne et à la dialec-
tique binaire. Ainsi existe-t-il une infinité de niveaux de vérité et de complexité de la poésie, une
verticalité des niveaux de perception de la poésie, une pluralité de directions de recherche, une multip-
licité de formes d'art poétique.
Quantité de courants de la poésie contemporaine sont étrangers à la haute poésie initiatique qui fut celle
des origines en Orient. Evidence que les adeptes du Grand Jeu avaient clairement perçue en découvrant
les versets du Rig Véda. René Daumal et ses amis avaient ouvert une voie poétique, mystique et
gnosique, à travers les cultures contradictoires de l'Orient et de l'Occident, comme à travers les sciences
tournées exclusivement vers le pôle du Sujet et les sciences tournées exclusivement vers le pôle de
l'Objet. Il y a encore en France comme ailleurs des poètes ouverts à la dimension invisible du"sacré de
cohésion" pour le distinguer, comme le fit Roger Caillois, du "sacré de dissolution". Il y a des poètes
transreligieux habités par un sentiment de l'Absolu : le poète arabe Adonis par exemple. Des poètes
mystiques athées comme Bernard Noël. Des poètes de l'énigme à différents degrés d'intensité dans le
régime du feu. Des chercheurs de vérité aux yeux de qui la poésie initiatique orientée vers la connaissance
unitive tend à relier l'essence de l'homme à l'essence de l'univers . Poésie sorcière et sourcière . Poésie
éveilleuse. Seul le poète éveillé sait que les vivants sont de même essence que les morts. Mais la poésie
la plus éveilleuse aujourd'hui n'est vivante que dans les catacombes d'une époque en proie à la
désintégration de toutes les valeurs, la dégénérescence de toutes les religions, l'effondrement des derniers
mythes comme le marxisme et l'eschatologie utopique de la science. Dans un monde ayant perdu tout point
de repère, il y a encore ici et là des hérétiques porteurs du feu sacré, des alchimistes du silence et des
voyants. Les médias ont peur du silence. Insensibles à la haute poésie, les hommes qui vivent à la surface
de la vie sont incapables de pressentir le secret du silence vivant caché dans tout silence de mort.
Nord, Sud, Est, Ouest font partie de la même Rose des Vents et sont générés par le même centre
énigmatique. Toute vraie recherche poétique, quelle que soit soit sa langue ou la nature de sa culture, est
orientée vers le centre et tente de s'en approcher au sens où le poète Antonin Artaud s'était écrié: -mais qui
a bu à la source de la vie? Parmi les voies de recherche qui convergent, chacune a sa propre voie de
passage, vers l'inaccessible source de vie, on pourrait appeler transpoétique la voie du poète sourcier
orientée vers l'unité de la connaissance.Visée qui traverse et dépasse la poésie.
Habité par le sentiment de l'Absolu, le poète sourcier est aujourd'hui citoyen du monde. Il est transnational
au sens où il se sent relativement relié à plusieurs niveaux de réalité à la fois, mais absolument relié à ce
qui les traverse et les dépasse. C'est dire qu'il se sent citoyen du cosmos, puis citoyen de la Terre ( le
"village-planète" de Jacques Delors), puis Européen, puis Français, puis Corse par exemple. L'essentiel
est de n'absolutiser aucun niveau de réalité. Hélas, l'homme a fâcheusement tendance, disait en substance
Kierkegaard, à relativiser l'Absolu tout en absolutisant le relatif. Il s'agit, au contraire, de perdre nos
identifications absolutistes pour accéder à ce que René Berger appelle une trans-identité : concept infini-
ment ouvert analogue à celui de l'identité infinie de toute conscience éveillée à sa transcendance intérieure
et à la transcendance de l'univers, donc à une double transcendance à percevoir unitivement. On peut donc
être à la fois national par appartenance à une culture territoriale et transnational par esprit transculturel.
Etre transculturel, c'est, pour l'essentiel, ne pas se laisser aliéner par des formes et des croyances, par des
systèmes de pensée et des enseignements formels. C'est s'ouvrir à la transcendance du sens du sens en
amont du langage, ouverture que le chaman mexicain Don Juan Matus appelle la "connaissance silencieuse"
inséparable de notre lumineuse ignorance. Le poète sourcier tend à réconcilier les soeurs ennemies de la
poésie et de la philosophie. La vision transculturelle de la poésie est forcément transreligieuse; elle est
planétaire avant d'être européenne, française ou autre; elle fleurit au centre de la Rose des Vents; elle est
ouverte à toutes les différences. Notre identité occidentale est illusoire dans la mesure où elle n'intègre pas
l'Autre -l'orientale- que nous sommes de toute éternité. Dans cette optique, Rûmi est notre maître à vivre
au même titre que Maître Eckhart. Notre compréhension de toute culture différente de la nôtre ne peut
résulter que de notre propre compréhension ouverte à l'identité des contraires. Nous, Occidentaux, som-
mes par essence les alter ego des Orientaux.Nous faisons partie comme eux du même Nous transcendantal
pour faire référence à la vision, chez Edmund Husserl, de l'intersubjectivité absolue des êtres et des choses
régissant l'essence de la vie.
Un des axiomes du poète sourcier, c'est le principe absolu de la relativité de toute réalité et de tout langage.
Il sait que tout est métaphore. Il sait que le paradoxe du langage poétique est de faire allusion à ce qui
échappe au langage. On oublie souvent que le langage est une grande muraille de Chine. Le poète sourcier
la traverse en s'ouvrant au silence vivant. C'est par là que le poète échappe à la prison de la langue. "Il
n'y a pas de poésie sans silence", disait Roberto Juarroz. Cette présence infiniment proche infiniment
lointaine du silence vivant, on peut l'appeler indifféremment présence du sacré ou conscience de la trans-
cendance immanente au sens où la transcendance est immanente à la conscience elle-même. C'est de
l'ordre du secret que la poésie initiatique tente, par impossible, de faire partager. C'est un secret pour ainsi
dire transpoétique, car il traverse la parole et le silence, car il est en amont de la parole et du silence. C'est
le tiers secrètement inclus dans l'opposition binaire de la parole et du silence. Ce tiers inclus , aucun poète
n'a jamais dit et ne dira jamais ce que c'est. Maître Eckhart y fait allusion en évoquant l'essence d'une
"troisième parole" qui n'est ni dite ni pensée et qui n'est jamais exprimée. Le silence poétique peut accéder,
dans son vécu, à un haut degré lumineux de silence. Seul ce silence-là peut nous délivrer des opacités et
des pesanteurs du langage. Ce n'est pas un silence vide, c'est un silence plein et même débordant de sens
silencieux. Peu importe le nom servant à désigner l'abîme ou le trou caché dans la langue, autrement dit le
non-référent qui échappe à tout langage. Le poète sourcier utilise librement les mots comme des flèches
tirées vers l'Imprononçable, vers la Source inaccessible mais inépuisable. En tant qu'homme des limites,
il ne peut que l'approcher sans jamais l'atteindre. Dire "la Source" est encore une métaphore; celle de
l'énigme du "Qui?" et de l'énigme du "Quoi?" qui sont une seule et même énigme. Le poète est libre d'y
faire allusion en évoquant le Sans-Nom, le Sans-Forme ou le Sans-Fond. C'est paradoxalement le Sans-
Fond qui fonde l'unité de la connaissance poétique.
Nous vivons dans un monde où la technoscience génère une technoculture qui n'a plus rien à voir avec
l'agriculture de l'âme.Aux pouvoirs exorbitants de cette mondialisation sauvage, quels contre-pouvoirs
les poètes sourciers peuvent-ils opposer ?
De résistance à l'enténèbrement médiatique. D'autotransformation vers l'autoconnaissance. Notre vision
du monde ne peut changer que si nous changeons de l'intérieur, que si nos états de conscience évoluent,
selon le mot de Goethe, vers plus de lumière, Mehr Licht ! Dans le combat titanesque où s'opposent la
lumière et les ténèbres, chacun, selon sa nature, est serviteur soit de la néguentropie soit de l'entropie, ou
bien de l'évolution de la conscience ou bien de son involution. Chacun est l'instrument conscient ou
inconscient de puissances qui dépassent son entendement. Les poètes sourciers savent de quel côté ils
combattent. Le paradigme de la poésie transculturelle, c'est avant tout la nécessité de l'éveil de l'homme à
ce qui le fonde, à ce qui le traverse et à ce qui le dépasse. Le Manifeste de la Transdisciplinarité de
Basarab Nicolescu, physicien quantique mais auteur d'un millier de Théorèmes poétiques , ouvre des voies
de rencontre entre les poètes et les scientifiques, entre les chercheurs en sciences humaines et les chercheurs
en sciences exactes. C'est un tournant radicalement nouveau. C'est le germe d'une nouvelle alliance des
chercheurs et des créateurs de toutes disciplines contre les prédateurs au pouvoir. Un nombre grandissant
d'astrophysiciens et de physiciens quantiques se révèlent être des poètes métaphysiciens. L'alliance des
chercheurs de vérité, les uns interrogeant le pôle du Sujet et les autres le pôle de l'Objet, et leurs interac-
tions transdisciplinaires peuvent constituer un infracassable noyau de lumière contre l'enténèbrement
programmé des prédateurs. Le destin de l'humanité n'est pas joué d'avance, il se crée à tout instant. Lancé
sur le vaisseau-terre dans une fabuleuse aventure cosmique, le phénomène humain possède aussi au coeur
de lui-même l'inépuisable potentialité de s'éveiller à la transcendance lumineuse de sa propre source intéri-
eure. C'est la vocation des poètes sourciers d'y faire allusion en créant de nouveaux points de repère et de
nouveaux signes d'orientation sur le chemin sans chemin de l'infini intérieur.
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LA POÉTIQUE DU SILENCE EN AMONT DU SIGNE VISIBLE ET DU SENS INVISIBLE
par Michel Camus
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Colloque international annuel Lucian Blaga au Centre Culturel Roumain
le 24 mai 1997 à Paris La poétique du signe chez Lucian Blaga et dans la
poésie française
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La poétique du signe chez Lucian Blaga est indissociable de la langue roumaine de ses poèmes. La traduc-
tion en mettant en oeuvre des signifiants étrangers aux signifiants originels s'aventure à en épouser les
signifiés virtuels, la polysémie ; mais aussi, par impossible, à en restituer les non-dits et les silences. La
langue de la traduction génère une autre poétique du signe,une autre musique, un autre sentiment de la
langue. Je ne suis donc pas compétent pour parler de la poétique du signe dans l'oeuvre roumaine de Blaga.
Je me limiterai à esquisser quelques aspects de la poétique du sens chez lui et, ici ou là, dans la
poésie contemporaine, postérieure au surréalisme.
La modernité a réussi à imposer le dogme que le signe précède le sens comme l'existence, pour Jean-Paul
Sartre, précède l'essence. Pour prendre un exemple banal : Le feu rouge de signalisation apparait à l'organe
des sens qui en transmet l'information à l'intelligence symbolique, laquelle lui donne sens et signification
d'interdiction. C'est une vérité d'expérience naturelle. Après la dernière guerre 40-45, ce fut le crédo et ça
reste aujourd'hui le crédo du peintre Georges Mathieu : le signe génère le sens. Les courants formalistes de
la poésie française, les lettristes, les post-mallarméens, les tenants de l'écriture blanche ont oeuvré à partir
du même critère . On déconstruit la langue, on décharne la prose jusqu'à la réduire au squelette de
Dionysos, on la désintègre afin d'anéantir la rationnalité du signifié dont elle est porteuse pour en arriver à
évoquer un insensé poétique généré par le jeu aléatoire des signifiants. Ce processus alogique n'en obéit pas
moins à la logique du tiers exclu, une logique prisonnière d'un seul niveau de Réalité. Cela aboutit parfois,
dans le meilleur des cas, à ce que Roger Caillois appelait "le sacré de dissolution" par opposition au "sacré
de cohésion" qui fut celui de la poésie initiatique des origines dans les grandes traditions orientales.
Chez René Daumal ou chez Edmond Jabès, chez des poètes-philosophes comme Maurice Blanchot, Georges
Bataille ou Roger Munier, c'est le sens qui génère le signe. Ils sont habités par une connaissance silencieuse
en amont des mots. Il n'y a pas de haute poésie là où le silence transcendantal n'est pas la source à la fois du
sens et du signe qui le véhicule. Ce n'est pas une vérité d'expérience naturelle, c'est une vérité d'expérience
transcendantale que d'autres appellent mystique sans connotation religieuse spécifique. Ces poètes-là ne
perdent pas leur temps, ni n'éprouvent le besoin, de s'en prendre à la rationnalité de la langue ou de détruire
le sens commun des mots de la tribu. Ils sont passés à un autre niveau. À leurs yeux, il est des degrés
supérieurs de rationnalité, ouverte et non fermée, lesquels degrés correspondent à des niveaux de perception
silencieuse, d'intuition ou d'intensité, qui échappent à tout enfermement verbal ou même mental. C'est ce
qui fit dire à Georges Bataille: "Je ne puis regarder comme libre un être n'ayant pas le désir de trancher en lui
les liens du langage",autrement dit d'échapper à la prison de la langue et aux murs opaques des signes.
Edmond Jabès parlait plus volontiers des vocables poétiques que des mots, car le "vocable" évoquait pour lui
la voix c'est-à-dire l'intimité vivante du son porteur de sens.
Quand nous lisons de Hawad, le poète berbère, : « c'est du sperme du silence que sont nées les montagnes » ;
ou de Roberto Juarroz : « il y a une porte ouverte et pourtant il faut la forcer. [...] Maintenant il faut sortir,
mais y a-t-il un dehors ? » ; ou d'Adonis : « J'ai mes secrets pour vivre sous les cils d'un dieu qui ne meurt
jamais » ; ou de Lucian Blaga : « Le ciel a ouvert un oeil dans la terre », les mots en tant que signes nous
importent peu , c'est le sens virtuel que nous percevons immédiatement. Un sens virtuel chargé de non-dit et
de silence. Un sens potentiel ouvert à plusieurs niveaux de connaissance, d'inconnaissance aussi, ou de
lumineuse ignorance. Le sentiment poétique tel qu'il est silencieusement vécu en amont des mots génère sa
propre poétique du sens incarnée dans la poétique des signes. "Le monde sensible, selon Lucian Blaga, est
un complexe de signes pour dire la réalité mystérieuse". On peut le dire autrement en disant ceci: dans
l'univers que nous percevons, tout est signe de l'Imperceptible qui, comme l'Absence, est l'oeil fermé de la
Présence. Ce qui nous est donné de l'autre côté des signes passe par la fissure ouverte au fond de soi par
la béance du fini qui s'ouvre sur l'infini.Autrement dit, comme l'écrit Horia Badescu, par "le chemin vers les
profondeurs de l'Être". Il y a une poésie noire ou blanche des signes selon qu'ils endorment ou qu'ils
éveillent. Les signes initiatiques sont ceux qui nous éveillent à l'Énigme absolue ou à la Présence abyssale du
Sans-Nom ou du Sans-Signe.
Nous vivons aujourd'hui au milieu d'une surabondance de signes et d'images au degré zéro du sens, voire
au degré négatif et involutif du sens. Dans la société du spectacle qui est la nôtre (je fais bien entendu
allusion à Guy Debord), la représentation a remplacé l'action. Dans cette société soumise au règne de la
quantité, les signes les plus triviaux se répandent partout comme les métastases d'un cancer généralisé. « Le
dernier refuge des insensés : proclamer que le problème du sens n'a aucun sens, écrit Basarab Nicolescu dans
ses Théorèmes poétiques . Quant au non-sens, ajoute-t-il, il fait la joie de ceux qui n'ont rien à dire. » Le
poète Bernard Noêl appelle sensure (qu'il écrit avec un "s" au lieu d'un "c") la privation de sens qui, dit-il, est
"l'arme absolue de la démocratie : elle permet de tromper la conscience et de vider les têtes sans troubler la
passivité des victimes." Il évoque la langue de bois qui pèche par manque de justesse et qui "prive le sens de
son sens". Il suffit d'ouvrir les yeux pour voir que l'anti-poésie fait partout oeuvre mortifère .
« Quand une société se corrompt, disait Octavio Paz, la première chose qui se corrompt c'est le langage ».
Désintégrer le langage, comme le font certains poètes dits d'avant-garde, est une entreprise suicidaire
égocentrique qui reste prisonnière de l'espace clos où se confine leur descente dans leurs propres enfers.
Il s'agit au contraire, comme le préconisait Roberto Juarroz, de nettoyer le langage, de nettoyer notre mental
et notre mode de vie pour rompre avec le langage stériotypé, naïf ou conventionnel. Borgès voyait dans ce
langage balisé et banalisé une sorte de poésie fossile . Mais c'est surtout le sens qu'il faut défossiliser pour
donner aux signes un sens nouveau ou, comme le dit si bien Lucian Blaga, une "lumière nouvelle sur
un vieux chemin", un sens lumineux chargé de l'intensité de ses propres silences, un sens secret: « le secret,
disait Antonin Artaud, est qu'il n'y a de secret que d'être justement cela qu'on n'est pas, et ce n'est pas un
secret mais une âme. » Car le silence poétique est un haut degré de silence; c'est lui qui nous délivre des
opacités des signes et des pesanteurs de la langue.Ce n'est pas un silence vide, c'est un silence excessivement
plein et même débordant de sens silencieux, un silence transcendantal auquel faisait allusion Maître Eckhart
quand il évoquait l'essence d'une « troisième parole qui n'est ni dite ni pensée -qui n'est jamais exprimée »,
un silence lié au sens de l'écoute : celle de l'inaudible ou de l'inouï murmure de la source, un silence qui est
au fond le tiers secrètement inclu dans le noeud dialogique du signe et du sens, ou du corps et de l'âme.
Nietzsche dans une lettre à Overbeck lui écrit : « Je ne suis ni esprit ni corps, mais une troisième chose ».
Cette "troisième chose" est à rapprocher de ce que Roberto Juarroz appelait "un monde nouveau, le troisième",
infiniment ouvert et qui appartient à un autre niveau de réalité que celui de la réalité sensible. Ce n'est pas
affaire de croyance, mais d'expérience intérieure, d'expérience poétique, d'expérience effectivement éprouvée.
En ce qui touche à la poésie vivante, seul importe la Quête du sens du sens, autrement dit : et l'orientation
et l'évolution du sens vers le centre énigmatique ou la source transcendantale du "Qui?" et du "Quoi?". « Mais
qui a bu à la source de vie ? » s'était écrié Antonin Artaud. « À la vie je ne dois aucune pensée, écrivit Lucian
Blaga, mais je lui dois ma vie entière. » Ce n'est pas une pensée fermée sur elle-même, ce n'est même pas une
pensée, c'est une vision dont le sens globalement ouvert ne dépend pas du sens des mots, mais du secret de
leur complexité et de leur saut quantique à un autre niveau de réalité. Parmi les voies de recherche qui
convergent, chacune par sa propre voie de passage, vers l'inaccessible source de vie, on pourrait appeler
transpoétique la voie du poète sourcier orientée vers l'unité de la connaissance. Cette recherche fut celle de
Lucian Blaga. Visée qui traverse et dépasse la poétique du signe ou la poésie incarnée dans la langue.
Dans cette optique, on pourrait dire que l'éclair de l'illumination abolit les limites du signe et du sens tout en
exaltant le sentiment de l'infini. Blaga écrit dans un poème: « Élève-toi à l'infini sans dévoiler jamais ce que
tes yeux ont deviné ». Ce que les yeux de Lucian Blaga ont deviné échappe bien entendu à tout langage. Et
c'est bien là le paradoxe de la poésie :évoquer par le langage ce qui, par essence, échappe au langage. Et
c'est par là que la poésie nous fait signe qu'elle est autre chose que des signes, autre chose que des signifiants,
autre chose que des signifiés. « L'illusion la plus tenace : le sens attribué aux mots », dit encore Basarab
Nicolescu qui ajoute cet axiome essentiel : « L'interaction entre les mots est au-delà des mots. Par son travail
sur les signes, par les interactions des signes entre eux, l'intention de la poétique du sens est d'évoquer le
sentiment de l'indicible et, par impossible, le sentiment de la transcendance immanente. Interactions qui font
sens à travers, à côté et au-delà des signes.
Ceux qui poétisent encore sur le visible ou sur le paraître ont perdu le chemin qui va du visible vers l'invisible
et du paraître vers l'être. Gaston Bachelard voyait dans la poésie une "métaphysique instantanée" ainsi qu'un
temps immobilisé dans l'espace poétique de l'instant vertical qu'il appelle aussi androgyne . Une
"métaphysique sensuelle" (pour reprendre l'expression d'Olivier Apert la semaine dernière à une table ronde
consacrée à Salah Stétié à la Sorbonne) n'a rien à voir avec la métaphysique scolastique ou seulement
conceptuelle. René Daumal a vécu la poésie comme une métaphysique expérimentale, comme "un langage
silencieux dont toute poésie, disait-il, est une traduction". Antonin Artaud, lui aussi, a vécu la poésie comme
une métaphysique en activité , "une identité métaphysique du concret et de l'abstrait", "une métamorphose
des conditions intérieures de l'âme". Jean Wahl abondait dans le même sens en écrivant : « Nous ne savons
pas ce qu'est la métaphysique ni ce qu'est la poésie, mais le fond de la poésie sera toujours métaphysique, et
il est fort possible que le fond de la métaphysique soit également toujours poésie". Il y a une dizaine d'années,
à la fin d'une intervention au Centre littéraire de l'Abbaye de Royaumont lors d'une réunion de soixante-dix
poètes de langue française,j'avais conclu mon exposé en disant ceci : « La poésie de l'avenir sera métaphysi-
que ou ne sera pas ». Cette déclaration jeta un froid et fut suivie d'un silence ambigu, voire réprobateur. Seul
Pierre Oster me glissa à l'oreille quelques mots de complicité. On peut dire que, sauf exceptions, les poètes
français n'ont pas la fibre métaphysique. À défaut d'être inspirés,beaucoup d'entre eux "font des livres
comme on fait des souliers" (l'expression est du marquis de Sade). La poésie pour la poésie, ou l'art pour
l'art, ne mène nulle part. La poésie française contemporaine tend rarement vers l'unité de la connaissance ou
ce "Sens universel infini" auquel Friedrich Schlegel faisait allusion en évoquant le rapport de l'homme à
l'infini. Beaucoup de poètes sont aussi séparés d'eux-mêmes, séparés des autres et séparés du monde, que
les mots qu'ils ont tendance à séparer les uns des autres, faute de pouvoir les unifier dans le même sens
orienté vers l'intérieur infini du "centre" au sens mythique du mot . Aussi ne peuvent-ils voir dans l'art
poétique la virtualité d'un langage transdisciplinaire,le moyen d'une recherche d'auto-connaissance, la voie
d'un yoga de la conscience ou, comme chez Djalâl-od-Dîn Rûmî cher au coeur de notre ami Salah Stétié,
une Queste de l'Absolu.
C'est donc, à mon sens, la poétique du silence qui génère la recherche de la poétique du signe chargé de
sens. Recherche dont les mots-clefs sont la justesse et, en poésie pure, la miraculeuse harmonie entre la
musique et le sens. Si, dans un poème, par nécessité d'évoquer le paradoxe d'un processus intérieur,
j'écris ceci, en un vers de quinze pieds : « Le feu pouvant désormais s'unir à la mer sans mourir », c'est
dans le souci d'aboutir à une musique de la langue dans laquelle le chant des mots tend à abolir leurs
limites tout en les ouvrant au sens alchimique qui les traverse et les dépasse. La poésie célèbre les noces
des contraires pour accéder au pressentiment de leur source énigmatique. Il y a art poétique lorsque la
poétique du sens coïncide avec la poétique du signe, lorsque la clarté coïncide avec l'obscurité, et la
connaissance avec l'inconnaissance, dans le but ultime d'évoquer cette "troisième chose" qui n'est l'une ni
l'autre, mais en amont, entre, à travers et au-delà de celle-ci et de celle-là, la secrète présence d'un indicible
tiers inclus. Si j'en juge par le peu que je connais de son oeuvre, il y a chez Lucian Blaga une tendance qui
rejoint le principe de l'art d'Elias Canetti : « Retrouver plus que ce qui s'est perdu ! ». Blaga est à la fois
poète, philosophe, métaphysien, bref un chercheur d'esprit transdisciplinaire. Chez lui,
la clarté est aussi énigmatique et aussi poétique que l'obscurité. Ce qui lui fait écrire ce vers paradoxal :
« Avec ma clarté moi je fais croître l'inconnaissable ». On voit bien que la poétique du signe et la poétique
du sens sont générées en lui par la poétique du silence. Ainsi, dans son poème Autoportrait , le signe (avec
un "s") devient-il un cygne (avec un "c") et ce, pour en arriver à se dire muet comme un cygne. Ce qui lui
tient lieu de parole, c'est la "neige des créatures". Son âme est une question silencieuse. Et l'orientation de
sa Queste vers la Source absolue est évoquée en quatre vers transparents :
Il cherche l'eau où l'arc-en-ciel
étanche sa soif,
la source qui désaltère
sa beauté et son néant.
Le silence d'un tel poème parle de lui-même et se passe de commentaires.
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