Symbolisme: " Le Miracle de 1886 "



 SYMBOLISME : " LE MIRACLE DE 1886 "



" Profil ", Collage de Frédéric Vignale

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   En juillet 1938 eut lieu à la Bibliothèque Nationale la célébration du cinquantenaire du Symbolisme.

Pour les Nouvelles Littéraires  qui lui avaient demandé un article, Saint-Pol-Roux écrivit " Le Mirac-

le de 1886 " dont voici un extrait :

     " Le symbolisme eut ses trois " monstres merveilleux " qui s'entrechevauchaient dans leur enchan-

     tée course à la Vie Neuve. Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, ainsi se nommaient deux d'entre eux; le

     troisième fut davantage un dieu très pur qui vint s'épanouir au jour prédestiné sans être reconnu ni

     compris de personne : Stéphane Mallarmé. "

   Trois poètes majeurs du symbolisme sont célébrés dans cet article.Pourquoi cette date de 1886 ?

   C'est l'époque où Rimbaud a cessé d'écrire et où Verlaine et Mallarmé ont publié leurs oeuvres

essentielles. L'année 1886 est capitale à plusieurs titres.

   C'est d'abord la formulation, par un jeune poète, de l'esthétique qui sous-tend les recherches indivi-

duelles des vingt années qui précèdent .Dans son supplément du 18 septembre, Le Figaro  publie

" Un Manifeste Littéraire " dans lequel Jean Moréas définit les orientations d'un nouveau mouve-

ment : le Symbolisme.

   Autour de lui se forme une " école ". A des jeunes gens tels que Kahn, Adam, Wyzewa, Dujardin,

Fénéon, Laforgue, se joignent Verlaine et Mallarmé.Une revue ,le Symboliste,"diffuse leurs conceptions

esthétiques.

   Au même moment, le groupe de Condorcet ( Quillard, Ghil, Mikhaël, Vanor, Merrill ) s'enthousiasme

pour le Symbolisme. Avec Saint-Pol-Roux et trois poètes belges (Van Lerberghe, Le Roy et Maeterlinck)

ils fondent La Pléiade . En quelques mois naissent trois autres revues, dont La Vogue  qui publie cette

année-là " Une Saison en Enfer " et " Illuminations " de Rimbaud ( Le Symboliste  écrit aussitôt

un article sur le jeune prodige que l'on rattache de façon spontanée au Symbolisme).

   Dans la même mouvance , l'année 1886 voit la publication d'une dizaine de recueils poétiques.

   Avant de tenter de définir ce mouvement, voyons dans quel climat s'est formée la génération de ceux

qui ont entre 20 et 25 ans en 1886.

   L'atmosphère de cette fin de siècle est " décadente " ( terme revendiqué par la jeunesse ). La définition

qu'en donne Paul Verlaine dans ses " Poètes Maudits " éclaire bien la connotation du mot :

     " J'aime le mot de décadence,tout miroitant de pourpre et d'ors. J'en révoque, bien entendu, toute

      imputation injurieuse et toute idée de déchéance. Ce mot suppose au contraire des pensées raffinées,

     d'extrême civilisation, une haute culture littéraire, une âme capable d'intenses voluptés (...).Il y a

     aussi dans ce mot une part de langueur faite d'impuissance résignée, et peut-être le regret de n'avoir

     pu vivre aux époques robustes et grossières de foi ardente, à l'ombre des cathédrales ."

   Mal - être, mélancolie, dandysme, raffinement, provocation, soif métaphysique...tous termes

qualifiant la "décadence" qui pourraient également s'appliquer à plusieurs artistes de ce temps (en y adjoi-

gnant Baudelaire , une fois de plus précurseur ).

   Ces valeurs vont s'incarner en 1884 à travers un personnage d'une oeuvre-clé de Huysmans : " A

Rebours " . Le Duc Des Esseintes, prototype même du héros décadent, offre un portrait-miroir des goûts,

aspirations et refus de toute une jeunesse...

   Depuis quelques années déjà, les cafés littéraires de la Rive Gauche voyaient se réunir les Hydropathes,

les Hirsutes, les Zutistes . En 1886, un des cabarets les plus en vogue de la Rive Droite, Le Chat Noir ,

accueille critiques, poètes, musiciens ( Debussy, Satie ), acteurs ( Sarah Bernhardt ...) . On y tient le

vendredi des assises littéraires.Une revue porte même le nom de l'illustre cabaret .

   La revue L'Ermitage  a  pour sa part ses " mercredis " et, depuis 1884, Mallarmé reçoit rue de Rome:

ses célèbres "mardis ", fréquentés par la meilleure société littéraire et artistique du temps, constituent un

foyer cosmopolite extrêmement novateur.

   Cabarets, cénacles et revues propagent la nouvelle esthétique...

   Parallèlement,plusieurs courants de pensée se font jour, qui contribuent à renouveler et à enrichir la vi-

sion du monde de tous ces artistes : la parution de la " Philosophie de l'Inconscient ", de l'Allemand

Hartmann, les recherches scientifiques sur l'hypnotisme, la télépathie, ouvrent de nouveaux horizons.La

philosophie de Schopenhauer pénètre peu à peu les esprits, influençant surtout la jeunesse -lasse du matéri-

alisme ambiant - et la réorientant vers des perspectives plus métaphysiques : perspectives accentuées par la

lecture des mystiques du XVIIIème,comme Swedenborg ou Louis-Claude de Saint-Martin ( l'idée fonda-

mentale est que notre monde est en correspondance  avec le monde spirituel ) .

   Une nouvelle sensibilité se fait jour, que ne satisfont plus ni la doctrine parnassienne du perfectionnis-

me de la forme (" l'art pour l'art " ), ni les théories naturalistes, naguère encore si en vogue.

   Paul Bourget , dans ses " Essais de Psychologie Contemporaine " parus dans La Nouvelle Re-

vue  de 1881 à 83, présente à la jeunesse les nouveaux écrivains et la définition qu'il donne du " frisson"

poétique ne peut que séduire cette dernière :

      "...cette sorte de sentiment tout voisin du mysticisme qui se retrouve au fond des grandes extases

      religieuses et amoureuses ".

   Bourget fait aussi connaître les poètes et peintres anglais, préraphaéliques ( Rossetti, Burne-Jones... ),

qui renouent avec la tradition mystique du Moyen-Age, notamment dans leurs fresques inspirées du cycle

arthurien.

   Un autre initiateur de l'esthétique nouvelle est Paul Verlaine qui fait paraître ( la même année que " A

Rebours " de Huysmans ) " Les Poètes Maudits " .( Il y évoque Tristan Corbière, Arthur Rimbaud,

Stéphane Mallarmé... tous poètes en lesquels la nouvelle génération va trouver ses maîtres ).

   En 1885, la revue Lutèce  publie un pastiche de l'art contemporain : " Les Déliquescences d'Ado-

ré Floupette ". Le succès de cette parodie va soulever des polémiques et éveiller de sérieuses querelles

entre Parnassiens et "Décadents".Répliquant à une attaque, Jean Moréas écrit dans " Le XIXe Siècle " :

      " Les prétendus décadents cherchent avant tout dans leur art le pur Concept et l'éternel Symbole, et

       ils ont la hardiesse de croire avec Edgar Poe que le Beau est le seul domaine légitime de la poésie ".

   Suit une énumération de poètes considérés comme des références : Verlaine, Mallarmé, Baudelaire .

   Le " Manifeste Littéraire ", qui paraît peu après, précise sa conception de la poésie :

      " Ennemie de  " l'enseignement, la déclamation, la fausse sensibilité, la description objective ", la

       poésie symbolique cherche : à vêtir l'Idée d'une forme sensible... " .

  Une nouvelle tendance littéraire est née qui prend ses distances avec une tradition parnassienne dont elle

proroge néanmoins le non-engagement social, l'artiste ne devant pas se laisser distraire de son art par des

préoccupations jugées plus " terre-à-terre ".

  C'est en effet toute une métaphysique qui sous-tend le Symbolisme: le monde des apparences reflète une

Réalité sous-jacente, un monde qui nous échappe, non-perceptible à nos sens - on songe aux Idées de

Platon ...Ce Réel, en correspondance avec notre monde, pourrait donc être déchiffré.Déjà le sonnet

" Correspondances ", de Baudelaire, suggérait la démarche...

   Sitôt le " Manifeste Littéraire " paru, on tente de définir le symbole...Maeterlinck proposera en

1891 dans sa " Réponse à l'Enquête de Jules Huret " une définition qui insiste sur le rôle de l'in-

conscient dans la créativité :

      " Le poète doit, me semble-t-il, être passif dans le symbole, et le symbole le plus pur est peut-être

       celui qui a lieu à son insu et même à l'encontre de ses intentions..." .

   Le " Manifeste " met l'accent sur la recherche d'une forme plus musicale, apte à suggérer l'Etre.Il

fait sien " L'Art Poétique " de Verlaine dont le recueil " Jadis et Naguère " vient de paraître (en 1884 ).

       " De la musique encore et toujours!

        Que ton vers soit la chose envolée

            Qu'on sent qui fuit d'une âme en-allée

             Vers d'autres cieux à d'autres amours "

   La poésie fluide et suggestive de Verlaine, dont le vers souple et musical s'efforce de traduire les mou-

vements les plus subtils de l'âme, devient un modèle pour les jeunes poètes.

   Quant à Mallarmé, dont les Symbolistes admirent le " sens du mystère et de l'ineffable ", il cherche à

suggérer l'Etre en tentant de l'abstraire de la multiplicité des formes:

      " Je dis : une fleur ! et, hors de l'oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose

       d'autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l'absente de tous bouquets ."

                      " Traité du Verbe " ( l'Avant-Dire  ), R.Ghil.

   En 1886, dans la Revue Wagnérienne  fondée par Dujardin, un hommage au compositeur réunit des

oeuvres symbolistes. Cette revue, qui  par ailleurs expose tant les conceptions musicales de Wagner que

les réflexions sur son art de Mallarmé, contribue à rapprocher poésie et musique .Ce souci d'une osmose

entre poésie et musicalité transparaît dans les titres mêmes des oeuvres: " Ariettes " de Verlaine, " Noc-

turne" de Merrill ( recueil: " Les Gammes" ).

   Une collaboration entre Fauré et Verlaine s'établit dès 1887 : cinq mélodies de "La Bonne Chanson"

seront mises en musique; quant à Debussy, un des fidèles des "Mardis " de Mallarmé, il s'inspire de

" L'Après-Midi d'un Faune " pour son célèbre prélude.

   La musique subit alors une évolution proche de celle de la poésie : elle se fait fluide pour exprimer la

subtilité des sensations et l'épaisseur du mystère de la vie...l'assouplissement - voire la dislocation - de

l'alexandrin a son correspondant dans l'ambiguité tonale de l'oeuvre de Claude Debussy .

   Par ailleurs, les thèmes de la transparence, chers au Symbolisme, se retrouvent dans " Jeux d'eau "

ou "Miroirs " , de Ravel.

   Si poésie symboliste et musique entretiennent d'étroites correspondances, il en va de même pour cer-

tains mouvements picturaux de l'époque que l'on ne peut que rattacher à une esthétique commune.

   Très tôt une amitié lie Manet à Mallarmé - ils fréquentaient les dîners de Victor Hugo . En 1876,

" L'Après-midi d'un Faune" paraît dans une somptueuse plaquette illustrée par Manet ( dont Des

Esseintes, dans " A Rebours " fait d'ailleurs l'éloge ). A plusieurs reprises, Mallarmé défendra les choix

esthétiques de son ami.

   Les peintres impressionnistes, qui conduisaient leurs recherches plus ou moins à l'écart des mouvements

littéraires,créent  eux-aussi un art de la suggestion par la dislocation des lignes et l'impression de "liquidité"

qui se dégage de certaines de leurs oeuvres.

   Parmi les écoles dérivées de l'Impressionisme, celle de la peinture symboliste est évidemment particu-

lièrement intéressante...l'artiste cherche à utiliser le symbole pour transmettre son message : c'est le

synthétisme, que formule en 1885 un jeune poète féru de peinture, Albert Aurier .

   Puvis de Chavannes et ses formes stylisées, Odilon Redon et sa tentative -à travers chacune de ses toiles-

de restituer l'épaisseur d'un Mystère inhérent à la condition humaine et à la vie en général, Gustave

Moreau,enfin, dont les tableaux allégoriques et profondément novateurs surprennent,tous fraternisent avec

les conceptions esthétiques des poètes symbolistes.

      " On ne fait rien en art par sa seule volonté. Tout se fait en se soumettant à l'intrusion de l'inconscient ".

   Odilon Redon, ami de Huysmans et de Mallarmé, rejoint ici les idées de Maurice Maeterlinck .

   A leur tour les peintres enrichissent l'inspiration des poètes : ainsi l'art de Gustave moreau -par exemple-

a profondément marqué Henri de Régnier .

   L'année 1886 verra l'avènement du vers libre, conquis de haute lutte par G.Kahn et Laforgue après la

traduction par ce dernier des versets de l'Américain Walt Whitman.

   Durant les années qui suivent, les recherches portent essentiellement sur le langage ( Samain et Laforgue

se révèlent de grands poètes). La Belgique, très au fait des courants artistiques parisiens, témoigne elle-aussi

d'une belle vitalité symboliste , avec des poètes tels que Max Elskamp, Rodenbach, Van Lerberghe...En

1887-88 paraît une " Anthologie contemporaine des écrivains français et belges ".

   En 1890, on voit fleurir de nouvelles revues, toutes acquises au Symbolisme : c'est  L'Hermitage, le

Mercure de France  ( qui publiera les oeuvres du grand Saint-Pol-Roux )...En 91, l'école symboliste voit

son chef de file, Jean Moréas, proposer un autre Manifeste : celui de l'Ecole Romane, auquel se ralliera

Henri de Régnier.

   Si l'on fait le bilan des oeuvres écrites entre 1886 et 1891, on est frappé par l'abondance des recueils de

poèmes.Certains furent parfois davantage des techniciens que de véritables poètes, mais ils jouèrent un rôle

capital en incarnant la conscience du Symbolisme.Leur apport n'est pas négligeable puisqu'ils contribuèrent

à libérer le langage de ses carcans traditionnels et à signaler l'ancrage de la poésie dans la démarche métaphy-

sique.

   On est aussi frappé par ce besoin d'osmose entre les arts qui, finalement, délivrent un message très analo-

gique.

   Signalons pour terminer que les poètes du début du XXème ( Valéry, Claudel, Jules Romains,Verhaeren )

reconnaîtront leur dette envers le Symbolisme. Les Surréalistes eux-mêmes se recommanderont de Rimbaud,

Odilon Redon ou Saint-Pol-Roux, à la gloire desquels ils contribueront .

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                                           M. Petit et S. Arabo

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Bibliographie:

- Littérature française, tome III, R.Pouilliart  ( Edit. Arthaud )

- Littérature du XIX ème siècle, Henri Mitterand ( Edit. Nathan )

- Encyclopédie de l'Art : XIXème siècle et Art Moderne  ( Edit. Lidis )

- Saint-Pol-Roux le Crucifié, de Paul T. Pelleau ( Edit. du Fleuve ) 

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N.B.

Pour avoir des informations sur cette période, vous pouvez aussi consulter le site de Josette Perlin,

à l'adresse suivante :

http://www.le-coin-du-poete.com.

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