Poésie et Quête Métaphysique
Sommaire :
°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°
1 - Daumal et le Grand Jeu ( ci- dessous )
2 - Mallarmé : Verbe et Quête de l'Absolu
3 - Novalis ou la nostalgie de l'Ailleurs ( prochainement )
....
.Graphisme de Michel - François Lavaur
.....
....
Daumal, profil perdu ( Par Michel Camus )
°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°
Je me souviens du livre qui m'a ouvert la voie vers René Daumal. Un
soir de 1953 alors que je furetais dans la librairie du Père Tranquille
à Montréal, usant mes yeux sur le dos des livres, je fus forcément
attiré par un titre dont , sans le comprendre, je pressentais le présage :
Les Yeux d'Ezéchiel sont ouverts . Son auteur, Raymond Abellio,
m'était inconnu. Ouvrant son roman au hasard, je lus ceci: "Ce n'est pas
parce que deux nuages se rencontrent que l'éclair jaillit, c'est afin que
l'éclair jaillisse que les nuages se rencontrent". Ce renversement du sens
de la réalité sensible ouvrant un autre sens au-delà des sens provoqua en
moi un retournement comme si j'avais été à l'instant même traversé par
l'énigme originaire du regard au sens le plus vertical de regard du re-
gard. L'énigme vaut toujours. Car la "Source" de l'arrière-regard de la
conscience est, par essence, sans nom et sans accès. En me désillant les
yeux, la lecture des Yeux d'Ézéchiel sont ouverts détermina l'orienta-
tion de mes recherches. C'est ainsi qu'à mon retour à Paris quelques mois
plus tard, le recueil de René Daumal Chaque fois que l'aube paraît vint
à ma rencontre comme un don du destin. Plus qu'une rencontre, un coup
de foudre. J'avais vingt-quatre ans. S'il avait survécu, Daumal en aurait eu
quarante-cinq. Il m'inspira une absolue confiance. Ce recueil m'ouvrit le
chemin de la Vallée de l'Étonnement en me faisant découvrir des oeuvres
poétiques et philosophiques d'une fabuleuse richesse, notamment celles de
Maître Eckhart, René Guénon, Shrî Aurobindo, Alexandra David-Neel, Ro-
ger Gilbert-Lecomte, Luc Dietrich, André Rolland de Renéville, Henri
Michaux. Mais encore la Bhagavad-Gîta , Le Livre des Morts tibétains , Le
non-dualisme de Spinoza. Sans oublier les textes visionnaires de René Dau-
mal sur L'expérience poétique et Poésie noire, Poésie blanche .Enfin, de fil
en aiguille, Fragments d'un Enseignement inconnu ainsi que la phénomé-
nologie transcendantale de la conscience d'Edmund Husserl que Daumal évo-
que dans le numéro IV du Grand Jeu (inédit de son vivant) en trouvant scan-
daleux qu'un mouvement philosophique important, plein de vie en Allemagne
depuis un quart de siècle, ait à peine commencé à intéresser les Français qui
prétendent penser. C'est toujours vrai aujourd'hui. Avec son infaillible clair-
voyance, Daumal avait déjà intuitivement perçu l'enjeu de l'épochè ou de la
"réduction phénoménologique" de la vie psychosomatique. Ascèse qui passe
par la mort philosophale du moi individuel. N'est-il pas proche de Husserl
quand il écrit : "Le Je [sous-entendu transcendantal] qui se pose ainsi sans
aucune autre détermination que la négation de toute détermination ne peut
plus être individuel", ce qui éclaire et confirme la note en bas de page du
Casse- Dogme , manifeste qu'il avait co-signé avec Roger Gilbert-Lecomte au
printemps 1929 dans le n°II du Grand Jeu : "Comme il nous est arrivé de dési-
gner par le mot Dieu la réalité absolue et que nous ne voulons pas nous priver
d'un mot sous prétexte qu'on en a fait les plus tristes usages, que ceci soit bien
entendu : Dieu est cet état limite de toute conscience, qui est La Conscience se
saisissant elle-même sans le secours d'une individualité, ou, si l'on veut, sans
s'offrir aucun objet particulier". Témoignage d'une expérience de conscience
absolue "ou d'éclairs de conscience intensificatrice de conscience " au sens où
l'entendra plus tard Raymond Abellio dans son essai de phénoménologie géné-
tique.
Bref, ce recueil de 1953 -jamais réédité dans sa forme originaire -fut pour
moi une mine d'or philosophal. Le récit de Daumal qui me troubla et m'obsé-
da le plus pendant d'innombrables années fut le dernier de son recueil, Une
expérience fondamentale . Ce texte capital aurait dû paraître à l'automne 1932
dans le numéro IV du Grand jeu sous le titre L'inénarrable expérience . Par
parenthèses, les éléments du numéro IV ne furent publiés qu'en 1977 par
Jean-Michel Place dans la collection complète de la revue Le Grand Jeu . Ré-
crit par René Daumal en 1942-43,publié en 1953 sous le titre Une expérience
fondamentale , le texte reparut en 1972 dans Les pouvoirs de la parole sous
le titre Un souvenir déterminant , titre justifié par le projet de Jean Paulhan
de publier un volume de " Souvenirs déterminants" recueillis par Jacques
Masui comme en fait état une lettre de René Daumal à ce dernier en juillet
1942 (lettre publiée en 1988 au Caire par son frère Jack Daumal dans le
Cahier Daumal n°II). L'expérience en question est révélatrice de la recherche
opérative de René Daumal qui s'était livré en 1924, à l'âge de seize ans, à des
expériences d'anesthésie volontaire aux frontières du conscient, du subcons-
cient et de l'inconscient dans l'espoir d'atteindre un état de surconscience.
Dans le "Résumé de sa vie" destiné à son médecin, il précise qu'il essaie de
"s'asphyxier"pour étudier comment disparaît la conscience et quel pouvoir il
a sur elle.Proche de certaines N.D.E. (Near Death Experiences), ces tentatives
risquées marqueront son esprit et sa chair pour le restant de ses jours.Reste
que l'expérimentation des états modifiés de conscience génère en lui la vision
des niveaux de réalité qui leur correspondent. La réalité sensible n'est qu'un
niveau appartenant à ce qu'il appelle "l'échelle de la réalité". Il fait état d'un
"niveau de réalité intermédiaire " entre l'apparence du monde extérieur et ce
qu'il appelle l'indicible certitude intérieure. La question de l'identité infinie
y est vécue d'une manière concrète, quasiment physique et pas seulement
mentale.Certes, jour après jour, "chaque fois que l'aube paraît, le mystère est
là tout entier". La connaissance silencieuse de notre inconnaissance est en
amont de toute pensée et de toute parole.
Il y a des moments dans la vie, soit dans l'adolescence soit dans la période
encore indécise de la jeunesse, où l'on fait des choix fondateurs, tellement
fondamentaux qu'on en ressent, sans l'ombre d'une hésitation et sans le moind-
re doute, l'orientation irréversible. Après Les Yeux d'Ézéchiel sont ouverts,
Chaque fois que l'aube paraît provoqua en moi ce genre d'irrévocable déci-
sion. L'écriture poétique serait une expérience alchimique : une voie d'auto-
transformation vers l'auto-connaissance ou ne serait pas. A l'inverse du sens
commun le plus léthargique du langage, le langage de création ne serait pas
autre chose qu'un instrument d'éveil, un moyen de connaissance intersubjec-
tive, une recherche de la pierre philosophale; en somme une démarche trans-
poétique ou translittéraire en regard de laquelle les livres eux-mêmes ne
seraient que des résidus, l'essentiel étant ailleurs, la vérité - comme le di-
sait Abellio - étant du côté de la mort c'est-à-dire du côté de l'intériorité de
l'intériorité.
Depuis plus d'un demi-siècle, René Daumal est un "profil perdu". Rien
d'étonnant à cela dans un monde tellement désacralisé qu'il n'est même plus
à la recherche de la "Parole perdue" que Maître Eckhart appelle "la troisiè-
me parole qui n'est ni dite ni pensée, qui n'est jamais exprimée". C'est le
miel que recueillit Daumal sous le roc du Rig-Véda .Dans une lettre du 24
juillet 1941 à Max-Pol Fouchet, Daumal fait allusion au "mot éternel, non
prononcé, inaltérable [...] langage silencieux dont toute poésie est une traduc-
tion ". L'influence de son oeuvre a toujours été souterraine. Son "sens ini-
tiatique" ( pour ainsi dire inné chez lui depuis son adolescence à Reims et,
plus précisément, depuis la naissance du groupe pataphysique des "Phrères
Simplistes ") a inspiré de grands disparus comme Raymond Abellio, Antonin
Artaud, Jean Carteret, André Dhotel, Charles Duits, Jean Follain, Roberto
Juarroz, Jacques Masui, Jean Paulhan, Dominique de Roux, Pierre Schaeffer,
Henri Thomas entre autres. Bernard Noël s'est nourri de l'oeuvre de Daumal.
D'autres poètes contemporains aussi, parmi lesquels Adonis, Pierre Betten-
court, Zéno Bianu, Hubert Haddad, Serge Sautreau, André Velter,Kenneth
White. De plus jeunes encore, notamment les animateurs de la revue L'Ori-
ginel . J'en oublie. Mais ce ne sont pas les témoignages qui manquent dans la
revue Hermès et le Dossier H sur Daumal.
J'ai fait allusion aux 'Phrères Simplistes'. Le simplisme était un jeu
complexe et dangereux. En matière de dédoublement cataleptique nocturne
(que Stanislas de Guaita appelait au XIXe siècle la sortie en corps éthéré ),
Daumal, Lecomte et Meyrat ont joué avec leur propre vie.L'humour simpliste
consiste à apprendre à mourir et à se rendre voyant à force d'expérimenter
tout ce qui peut contribuer à modifier les perceptions conscientes du monde et
la conscience de soi : alcool,drogues dures et douces, sorties comateuses du
corps comme Daumal en fait état dans Nerval le Nyctalope . L'expérience
fondamentale qu'il a vécue en s'asphyxiant avec de l'éther ou du tétrachloru-
re de carbone (chimiquement proche du chloroforme, mais plus toxique que
lui) est tout à fait contradictoire, dira-t-il, avec le goût des stupéfiants. Reste
qu'il fera d'autres expériences avec "toutes sortes de drogues " allant du
haschisch à l'opium. Mais sa lucidité le sauve. Après un an ou deux de recher-
ches tâtonnantes, il renoncera définitivement aux stupéfiants. A l'inverse de
Roger Gilbert-Lecomte qui s'y brûlera les ailes au point que la gangrène
l'emportera à l'âge de 36 ans.
Avec Daumal, la respiration de la poésie s'est verticalisée, elle est avant
tout un art organique fondé sur une "métaphysique expérimentale", un art
alchimique de transfiguration et de transmutation. Diamant transparent à cô-
té duquel le courant surréaliste est passé sans le voir.Selon René Daumal, "le
vice originel du surréalisme" réside dans ces "procédés pour dormir" que
sont, à ses yeux, l'écriture automatique et l'onirisme artificiel, mais surtout
dans "l'absence de cet unique critérium : la conscience" (la conscience au
sens transcendantal où il l'entend). En rejoignant la revue du Grand Jeu , un
exclu du surréalisme comme Monny de Boully écrivit ceci plus tard à propos
de ses nouveaux amis : " Ce n'étaient plus là des dissidents du surréalisme,
mais des jeunes gens de notre génération, encore inconnus, au savoir énorme
et ayant une philosophie qui, pour nous, était encore neuve, avec une base
qui ne ressemblait à rien à la Révolution surréaliste , ni dans sa forme ni dans
son contenu ".
En avril 43, un an avant de mourir, à la fin du récit de son Expérience
fondamentale , René Daumal fit cet aveu-ci : "Et j'aurais sombré dans ma
propre philosophie si, au bon moment, quelqu'un ne s'était trouvé sur ma
route pour me dire : voici, il y a une porte ouverte, étroite et d'accès
dur, mais une porte, et c'est la seule pour toi". Allusion à sa rencontre avec
Alexandre de Salzmann en 1930. Il y a deux périodes dans la vie et dans
l'oeuvre de René Daumal : avant et après son entrée dans le groupe
"Gurdjieff" de Sèvres chez Jeanne de Salzmann. Tournant que révèlent ses
poèmes de Poésie noire et Poésie blanche , plus noire que blanche dans la
période 1924-1931, plus blanche que noire par la suite. Sa rencontre avec
Alexandre de Salzmann (décédé quelques mois plus tard) l'avait radicalement
éloigné des péripéties du conflit qui opposait les collaborateurs de la revue du
Grand Jeu entre engagement politique et engagement poétique, entre praxis
marxiste et métaphysique expérimentale. Comme Daumal l'écrira à Émile
Dermenghen en 1942 : "Cette rencontre que j'ai faite a été en même temps le
choc qui a brisé et désagrégé le groupe du Grand Jeu ."(Cahiers Daumal n°III,
1989). On comprend dès lors pourquoi le n°IV de la revue ne fut pas publié
en 1932. Lorsqu'il rencontre Alexandre de Salzmann, René Daumal a 22 ans.
Il est habité par l'évidence qu'il y a quelque chose à trouver "pour sortir du
cercle vicieux que nous sommes naturellement "(Cahiers Daumal n°I). Il sou-
ligne les mots cercle vicieux et naturellement. Ce qu'il cherche, c'est une
nouvelle voie opérative, une technique d'autotransformation, le "quoi faire et
comment faire". La voie spéculative, il en connaît les limites : "La philoso-
phie, écrit-il, a la valeur d'une carte de géographie : préparation ou résumé
du voyage réel". Comme l'écrira Korzybski après lui : "La carte n'est pas le
territoire". Du grand tournant de sa vie en 1930, il écrira en 1934 :"J'ai cher-
ché longtemps (époque du Grand Jeu et avant) cette méthode non verbale de
connaissance de soi : j'ai mis le nez dans les mystiques,les ésotériques etc. Des
mots, des mots; des résultats (tout au plus) d'expériences faites par d'autres.
Enfin j'ai rencontré quelqu'un, avec qui je travaille depuis deux ans, qui a
consacré toute sa vie à ce problème et peut aider d'autres à en poursuivre la
solution. Il s'agit d'un travail de chaque instant où tout l'être humain, avec
son corps,ses instincts, ses sentiments, son intelligence, s'expérimente et se
réalise : les mots ne viennent qu'après l'expérience ".
Des textes comme La mort spirituelle suivi de Banalités et de La
provocation de l'ascèse les plus fortement marqués par l'Enseignement
dispensé dans le groupe Gurdjieff de Madame de Salzmann à Sèvres ,auquel
René Daumal participa avec Véra Milanova jusqu'en 1939 ,furent publiés en
1969 par son frère dans Tu t'es toujours trompé . Toute l'approche de René
Daumal tourne autour de la question : comment rester éveillé ? "L'éveil n'est
pas un état, dit-il, mais un acte ", "un acte-état [...] instantané (une projection
de l'éternel) " ," un état-limite de la conscience se saisissant comme négation
absolue et séparée intégralement d'avec les choses niées ". La métaphysique
expérimentale n'est finalement pas autre chose que "la possibilité de l'éveil
perpétuel de la conscience ". Des extraits de sa correspondance publiées au
Caire entre1987 et 1993 puis à Paris à partir du n°7 en 1995 portent tantôt
allusivement tantôt clairement sur la mise en pratique de l'Enseignement de
Gurdjieff. Comme l'écrit René Daumal à Georges Ribemont-Dessaignes en
1942 : " Un des signes de sa vérité, pour moi, c'est qu'il ne propose jamais
une voie toute tracée. Non, à chaque pas, tout le problème est posé. Rien n'est
résolu, pour moi, une fois pour toutes. [...] Il faut être plusieurs, et s'en-
tr'aider, se réveiller mutuellement". Toujours en 1942 :"L'homme est une
machine, la conscience est une lumière qui l'éclaire. Notre conscience d'au-
jourd'hui est en réalité un sommeil,une obscurité presque totale. La machine
fonctionne d'ailleurs à peu près bien dans l'obscurité " juste assez pour les
besoins de la vie ordinaire (par exemple : on peut écrire un gros traité de phi-
losophie tout en restant endormi ). La question-clef qui le travaille est une
question opérative : Que faire pour que jaillissent " des éclairs de conscience
supérieure "("supramentale" aurait dit Aurobindo) ? Que faire pour aboutir à
des plages stables d'éveil ? Il est frappant de voir que ses lettres contiennent
les données d'un Enseignement dont les Fragments inconnus , ceux d'Ouspens-
ky, ne seront publiés que dix ans plus tard,traduits par Philippe Lavastine qui
avait été hébergé en même temps que Véra et René Daumal dans la maison de
Madame de Salzmann rue Brancas à Sèvres. C'est en juin 1939 que René Dau-
mal découvrit qu'il était tuberculeux. Il venait de quitter Sèvres depuis deux
trois mois pour revenir s'installer à Paris. Des années après sa mort en 1944
à l'âge de 36 ans, des bruits ont couru sur le fait (imaginaire) que les séances
de "mouvements" dirigées par Madame de Salzmann avaient gravement altéré
sa santé. Rumeur sans fondement comme pourrait en témoigner Philippe La-
vastine, toujours vivant, lui qui vécut avec René Daumal l'aventure de la
Maison de Sèvres.
C'est moins son oeuvre qui importait à Daumal que sa propre transfor-
mation et son enracinement dans la Toute-Conscience sans forme. On ne peut
enfermer Daumal dans le seul Enseignement de Gurdjieff. On ne peut non plus
l'amputer d'un travail d'auto-transformation par sa pratique dans le groupe de
Madame de Salzmann, pratique qui a façonné, donné sens et lumière à la secon-
de moitié de sa vie. Il aura été, selon Jacques Masui, plus proche du Rig -Véda
que Guénon. Il a composé une grammaire sanscrite, étudié le Védanta et la
Kabbale hébraïque, le bouddhisme et le christianisme. Il a tout traversé. Il a
fait son miel de tout ce qui est venu à sa rencontre. Reste que le "feu du tra-
vail",comme disait Luc Dietrich à propos de l'Enseignement, lui a ouvert des
portes qu'il n'aurait pas entrevues tout seul.
Certes le Grand Jeu n'a pas fait long feu, mais son noyau dur n'a pas fini
de fructifier dans l'invisible où il sera toujours infiniment ouvert... et tou-
jours à réinventer. C'est le cas du Manifeste de Basarab Nicolescu sur la
Transdisciplinarité .
Quel est le sens de l'oeuvre de Daumal aujourd'hui, soixante-dix ans après
la parution en 1928 du N°1 de la revue Le Grand Jeu ? Un jeune écrivain, Gé-
rard Paris, m'écrivait avant-hier : " Par expérience, j'ai constaté que les
professeurs ( la plupart ) ne connaissent pas Le Grand Jeu . Ils semblent tota-
lement ignorer l'existence de Daumal et de Roger Gilbert-Lecomte (publiés
dans la collection "Poètes d'aujourd'hui") ".
L'oeuvre est toujours vivante et toujours méconnue. C'est pourtant un
point de repère prophétique au sens où, dans l'histoire littéraire de la poésie
occidentale, la création poétique n'est plus une fin en soi, mais un moyen
d'auto-transformation orienté vers l'auto-connaissance, une voie auto-initiati-
que orientée vers l'intérieur de l'intérieur, un processus d'éveil et d'auto-
fructification du germe de la conscience, un cheminement sans chemin au sens
où il est infiniment ouvert dans l'inconnu, une voie de passage du niveau natu-
rel ou sensible au niveau transcendantal. En deux mots, une orientation trans-
poétique. Chez Daumal, cette orientation transpoétique dévoile l'Orient caché
au coeur de l'Occident. Pour ceux qui ont des yeux pour voir l'invisible, le
soleil se lève désormais à l'Occident et se couche à l'Orient.
Le voyage initiatique de Daumal dans ce haut lieu que j'appelle, en souve-
nir de Charles Duits, Le pays de l'éclairement , celui du Mont Analogue , ré-
vèle la nécessité d'une invisible boussole que Daumal ne possède pas, car il est
dépossédé de tout, mais dont il est habité au centre de gravité de sa conscience
surnaturelle. Une boussole qui n'indique pas le nord de la Rose des Vents, mais
le centre : l'infinité insondable et inconnaissable du centre. Il est visible que,
sauf exceptions, l'homme d'aujourd'hui a perdu la boussole. La force de
l'oeuvre transpoétique de Daumal, c'est qu'elle peut, plus d'un demi-siècle
après la mort de ce dernier, nous donner des pistes pour la recréer et des indi-
ces du travail intérieur à effectuer, sans lequel toute recherche serait vaine.
C'est une question de vie ou de mort. Une question d'expérimentation à la fois
mortelle et vivante comme celle du Phénix qui renaît toujours de ses cendres.
Pour tout vrai chercheur," les mots viennent après l'expérience ".
L'Expérience , Basarab Nicolescu, frère spirituel de René Daumal, en éclai-
re le sens dans ses Théorèmes poétiques publiés ainsi que son Manifeste aux
Éditions du Rocher. Le moment est venu de lui passer la parole...
.
..
..
Retour à l'accueil ( Home Page )
..
..