Jacques Ancet
Jacques Le Roux, Calligraphie , 1998
Frontispice à l'édition de " L'IMPERCEPTIBLE "
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Extraits du recueil L'IMPERCEPTIBLE,
publié aux Editions Lettres Vives
1 -
C'est là. Ça n'a pas d'images.
C'est un souffle dans les heures,
un instant comme arrêté,
on ne sait pas, presque rien.
Un vide sous les visages,
sous les gestes quelque chose
qui vacille : ombre ou mémoire.
Un silence qu'on écoute
avec toujours ce qui parle
sans un mot, ce qui se tait.
****
Tu viens et le jour s'arrête.
L'espace d'un battement
de cils, c'est là. Comme si
au verdict de chaque instant
répondait un signe invisible.
Ou qu'il suffisait d'un mot
pour que tout ne soit qu'un seul
éclat, la chambre, le monde,
le vide de nos images
Le soleil revient de loin.
****
C'est avec le soir aussi.
Les choses luisent. Tu dis :
c'est si beau mais si fragile,
l'enfance ou un rêve. C'est
une blessure qui s'ouvre :
goutte à goutte la lumière
s'écoule, on dirait du sang
et nos yeux deviennent rouges.
Tu penses : c'est là. Tu dis :
on ne voit pas ce qu'on voit.
****
Et même si nous tombons
si le temps nous défait
c'est un signe, moins parfois,
un mot mal articulé.
C'est toi, de loin, qui arrives
du soleil. Il y a des mouettes,
leurs cris. Je compte les pas
qui nous séparent. Je vois
ce qui ne sera plus. C'est
Là. L'imperceptible brûle.
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2 -
C'est, à midi, une cour
vide avec un seul oiseau
dans des flaques de soleil,
les ombres qui bougent un peu.
On ne sait pas si c'est ce
qui vient ou s'en va. C'est comme
une chaise oubliée là,
pour personne, un souffle
retenu, des voix trop loin
pour qu'on puisse les comprendre.
****
C'est là aussi dans l'obscur.
On cherche : visage, mains,
on tombe sans tomber, on
appelle, on sombre en silence.
Dans la bouche, il y a ce goût
de sang et comme un vertige
au centre du corps. C'est ça
peut-être, ce remuement,
cette sorte de vapeur
d'images qu'on ne voit pas.
****
Comme à ce moment de l'aube,
où tout est là sans y être,
le souffle levé de l'air.
Quelque chose vient. C'est comme
la même voix de toujours,
celle qui parle sans parler.
On attend. On va savoir.
C'est comme presque le jour.
Les objets cherchent leur nom :
lessive, cuvette bleue.
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3 -
Oiseaux et voix sans savoir
rivalisent avec la mer.
C'est comme si quelque chose
se laissait surprendre, oblique,
entre soleil et rumeurs :
un silence imperceptible,
un intervalle. On écoute :
murmures, bruits d'eau. C'est ça.
Une bouche et pas de mots.
Il fait un temps sans histoire.
****
C'est comme, sans fin, la bouche
insatiable, son murmure
d'écume, l'aller retour
face à la mer, des images
une à une qui s'envolent.
C'est chaque grain de sable
compté par le vent, le jour
enfanté par la nuit. C'est
la procession silencieuse
des heures qui ne sont pas.
****
C'est comme le vent aussi
dans les grands marronniers, c'est
le balancement muet
et la mémoire du bleu.
Le corps plus léger soudain
flotte seul dans le courant
de l'air. Rien d'autre. Le cri
d'un oiseau blesse le jour.
Le silence est si profond
qu'on écoute l'invisible.
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4 -
Ça ne bouge même pas.
C'est comme sur le ciel la trace
d'un vol mais sans les oiseaux
ou comme le bruit de l'eau
mais sans eau. Ça n'est pas là.
C'est, en toi, ce qui n'est ni
ton corps ni, dans ton regard,
l'éclat qui porte ton nom.
C'est sans mot, mais ça insiste
comme sous la peau, le sang.
****
Même si on ne sait pas.
Avec des gestes pour rien.
Même si on dort, si c'est
dans la lenteur de l'amour,
avant le sommeil. On dit
tu as entendu, écoute.
Les mains s'arrêtent, les mots.
On voit 1'ombre d'une tasse
et son anse sur le mur.
C'est le bord. On ne voit pas.
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5 -5
C'est, avec le vent qui vient,
un jour de plus arrêté
sur1'ombre de la montagne.
Dans les yeux vont des images
transparentes. On les voit
au crépuscule parfois,
à contre-jour qui remuent
ou brillent. C'est ça peut-être.
Un bougé ou cet éclat
brusque qui n'éblouit pas.
****
Ou quelque chose de plus
que la table, les larmes,
la montagne ou l'espoir.
De plus que l'espace. C'est
précédant celui qui vient,
une sorte d'ombre absente,
le contraire d'une image.
Ou, dans le ciel, à midi,
comme une lumière inverse.
Personne ne peut savoir.
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6 -
Ou cette fièvre, tu sais,
quand tout te paraît paisible.
Tu regardes tout autour
la rue, le jardin, la chambre.
Où que tu sois quelque chose
brûle. C'est là. Tu penses :
ce n'est rien de ce qu'on voit,
de ce qu'on entend, pourtant
c'est là. C'est comme l'amour,
ça t'éclaire, ça t'aveugle.
****
C'est, avec le soir qui vient,
la fuite de la fumée
sur les ombres, les collines
qui étincellent. Sans corps
on entre dans les images.
On reste là dans le feu
de l'instant à brûler. C'est
comme un salut muet
à quelque chose d'obscur.
On se dit que c'est la nuit.
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7 -
C'est la tristesse, parfois,
comme le ciel au couchant.
Elle est jaune, sans images.
C'est le cri d'un oiseau seul
qui s'étire sans qu'on sache
où il s'en va, d'où il vient.
C'est toujours le bruit des voix
tout près qu'on ne comprend pas,
qu'on n'entend plus. C'est aussi
le silence. Ou autre chose.
****
Sans cesse ça te traverse
ça te blesse. Comme un vent
qui n'arrêterait jamais,
qui soufflerait sans souffler,
sans que rien ne le révèle
qu'une absence dans le jour,
dans les feuilles, dans les gestes
et tu te tais, tu écoutes,
et plus tu écoutes moins
tu entends et moins tu sais.
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8 -
Tu crois que ça se retire
mais quelque chose s'approche.
Au bout de la rue tu vois
ce que tu ne peux pas dire.
C'est comme si un visage
était penché sur la ville
ou qu'une main soutenait
les choses sans les toucher.
Tu te dis que ça s'en va
mais c'est là, ça te regarde.
****
C'est là, soudain, sans y être.
Comme dans la brume une ombre
qui passe et rien n'apparaît
que le vide de l'air froid.
Comme un infime suspens
dans un geste, entre deux mots.
Ça vient, ça se retire,
comment dire : on voit les gouttes
elles coulent sur la vitre
on ne peut plus voir le monde.
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9 -
On pense : encore un effort
les choses sont si fuyantes.
On surprend un peu de ciel
entre les toits. Les yeux cherchent
la lumière, ou autre chose.
Peut-être cette échappée
au bout d'une rue, qui n'a
ni nom ni visage. Un simple
bougé comme quand commence
la pluie, mais sans rien qui bouge.
****
Entre les bassins, les tubes,
l'odeur, l'attente vitreuse,
c'est la mort, on la devine.
Ce n'est presque rien, non plus,
moins qu'une ombre. C'est ce qu'on
ne peut pas dire, les cils
qui battent sur les couleurs
et font le noir. Et pourtant
ça n'est pas ça, on le sait.
Pas la mort - autre chose.
..
10 -
La fatigue a des couleurs
comme les saisons. Elle a
ses douceurs et ses éclats,
ses silences. Mais surtout
ce qu'elle permet de voir :
d'une chose à son image,
imperceptible, une sorte
de distance sans distance.
L'incertitude du monde.
Comme un vacillement bref.
****
C'est, quand tombe la lumière,
une sorte de césure
qui fait que plus rien ne bouge.
Dans chaque chose, un éclat
qui brûle. Comme ce qui,
dans la phrase, vibre plus
que les mots et les traverse
vers ce qu'ils ne disent pas.
C'est une attente, on dirait,
mais rien ne vient. Ne s'en va.
....
.Extraits du recueil L'IMPERCEPTIBLE
publié aux Editions Lettres Vives
collection Terre de Poésie
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Merci à Michel Camus de m'avoir permis de reproduire ces textes de
Jacques Ancet.
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BIO-BIBLIOGRAPHIE
Jacques Ancet est né à Lyon en 1942. Il vit près d'Annecy où il enseigne en
classes préparatoires aux grandes écoles, littéraires et commerciales. Outre
un cycle de poèmes romanesques -- L'Incessant (Flammarion, 1979), La
Mémoire des visages , (Flammarion, 1983), Le Silence des chiens ( Ubacs,
1990) et La Tendresse (Mont Analogue, 1997) , il a publié une quinzaine de
livres de poèmes dont, dernièrement, Le bruit du monde (Paroles d'Aube,
1993), La chambre vide (Lettres Vives, 1995), A Schubert et autres élégies
(Paroles d'Aube, 1997), et L'Imperceptible (Lettres Vives, 1998).
Il est également essayiste -- Luis Cernuda , (Seghers, 1972), Entrada en
materia , (Cátedra, Madrid, 1985) Un homme assis et qui regarde (Jean -
Pierre Huguet Editeur, 1998) -- et traducteur -- Antonio Gamoneda, Pierres
gravées ,(Lettres Vives, 1996), Jean de la Croix, Nuit obscure, Cantique spiri-
tuel, (Poésie/Gallimard, 1997), José Angel Valente, Trois Leçons de Ténèbres,
suivi de Mandorle et de L'Eclat (Poésie/Gallimard, 1998 ), Ramón Gómez de
la Serna, Le livre muet (André Dimanche, 1998).
Prix Nelly Sachs 1992, Prix Rhône-Alpes du Livre 1994, sélection du Prix
Mallarmé 1998.
Pour visiter le site de Jacques Ancet , cliquez ici.
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