Page poétique de Olivier Arezki



Olivier Arezki



Variation sur un film d'Antonioni.

Je te vois disparaître

à l'angle d'une rue hantée par

aucune personne

bâtie sur un ancien sentier désertique

il me semble que l'asphalte se souvient

qu'il n'a jamais rien été d'autre...

Ton rouge à lèvre coule

sur un réverbère hautain

il vient se figer et empourpre

le vent qui emporte tes cheveux

avant qu'ils ne viennent se figer

en haut des marronniers

aux bras contorsionnés

comme de maigres girouettes désaxées

Mais dis sommes-nous encore en plein centre de Milan

pas un klaxon ne vient réveiller

cette torpeur printanière qui glisse

devient une mélodie diaphane

étalée sur plusieurs jours

belle et monotone à force

pas un sanglot ni le moindre frémissement

par ici

les parcs sont des cimetières

les parkings des auberges abandonnées

régnant sur les avenues

ces vallées étroites aux roches métalliques

toujours aussi mal bétonnées

Sous un arbre à la nuit tombée

seuls tes cheveux s'élancent encore

autour des sapins

tu étais pourtant si vivante

quelques heures avant

plus vivante encore

que sous mon corps et mes caresses

d'un geste mal assuré,

je tente de caresser ton cou

ma main glisse sur ton dos

glisse

cascade continue

sur un parquet sans aspérités

un sol fendu comme ta jupe

celle où tes jambes se croisaient en me souriant

pendant que toi

tu continuais à me reprocher

mes lointains manquements

mes vains renoncements

depuis mon absence trop longue

.

Expériences visuelles

D'un geste lent mais décidé

J'ai chassé le soleil noir

Qui bavait sur mes journées d'attente

D'un simple haussement d'épaules

Je suis parti

Nu vêtu

d'un simple stylo bille

et d'une caméra Super 8

pour filmer les spasmes

de ta lassitude et de ta longue volupté

.

Le Western de l'Apocalypse

Pour Sam Peckinpah

Un mythe se défait

pendant que l'on écrit l'histoire

D'un lieu qui n'en a jamais possédé de véritable.

Reste le lent ressac de vagues envolées pleines de sable,

Projetées, enfouies,

sur le théâtre de la conquête de l'Ouest,

un écriteau : A vendre !

Seriez-vous preneur ?

Des desesperados aux formes évanescentes

Se regroupent, s'attroupent peu avant l'aube.

Leurs visages sont indistincts

Leurs silhouettes en tous points comparables

A celles qui habitent l'humanité fantomatique

des longues toiles du Greco.

Du sang, de l'alcool déjà frelaté,

Des outlaws et des danseuses

Aux regards également putassiers

Composent un ballet hypothétique

Une Apocalypse où tout finit par de la poussière.

L'unique étoffe du désert a défait les héros.

Reste un requiem sur lequel tu viens poser

Une étoile de shérif toute ébréchée.

A Billy the Kid, Pat Garett a succédé.

.

Déserts romains

A P.P. Pasolini

Les débris vivants de ta mémoire

sont dispersés dans des caves

disposés devant des miroirs

autour des cours d'immeubles.

Ce sont des multitudes de parcelles

de petits amoncellements

de déserts en pleine ville.

Tu marches dans cette ville

que tu façonnes et recrées

à ta guise.

Et toujours tu marches

dans cette Rome morte.

Quand tu arpentes ses périphéries

les campagnes timides et austères

se retournent à peine sur ton passage.

Pourquoi fuis-tu quand la lune t'interpelle ?

Tu danses tranquillement

sur les braises de l'ennui, puis tu t'endors.

Dors paisiblement, fils de louve.

Allonge-toi près de l'autoroute déserte.

Tes lendemains seront calmes,

aussi doux qu'un rire ou un linge clair.

.

Ombres projetées sur une femme sous influence

Les cabarets new-yorkais

ne distillaient plus

leurs lumières rutilantes

sur les costards élimés

de vieux crooners en fuite.

Le cri des saxophones ne s'effaçait pas

ni la caresse les soubresauts

-on les avait juste relégués-

dans les caves et les sous-sols

de la ville tentacule.

Le bavardage des voitures

se prolongeait jusqu'aux prémisses

d'une aube allongée sous la nuit au sec gosier.

Une nuit toujours pleine de klaxons

de confessions d'aveux chuchotés

entre le comptoir d'un bar

et la scène d'un club de jazz étincelant

revigoré vivifiant tonique.

Un frère perdait son cadet

juste avant minuit

avant de retrouver une ancienne amie

la chère Gloria

absente depuis plus de dix ans.

Un musicien demi-solde de vos espoirs déchus

Se déhanchait dansait

Sur les vestiges d'une vie consommée

Plus vite qu'une blonde cigarette

Sur une improvisation de Charlie Parker

de Charles Mingus de vous-même

toujours trop courte...

Elle sortait de l'asile

comme Charlie justement

cet autre roi déchu devenu demi-solde

Après s'être vendu à la nuit.

Les yeux défaits virevoltants

les cheveux noués

Inextricables brusquement

haletants

relâchés sur une vie nouvelle

précieuse

à parfaire

continuer

refaire de A à Z

à recomposer sur des gammes insolites

chatouillant des notes audacieuses.

Quand Gloria est entrée

à sa rencontre

Les portes du cabaret fermé se sont ouvertes

pour ne plus se fermer.

Le flambeau est resté posé près de l'entrée

n'importe qui peut venir le ramasser.

..

.

Notice bio-bibliographique de Olivier Arezki

Né en 1972 à Paris. Etudes de Lettres Modernes à la Sorbonne. A fondé la

revue de l'associationOniropolis  avec Fabrice Charbit (qui continue à faire

des festivals de spectacles poétiques:La Cité des Plumes ); rédaction de

textes "coups de coeur" (sur Djuna Barnes, Dorothy Parker...) pour la revue

Calamar. Certains de ses textes (poésie ou nouvelles) ont été publiés dans les re-

vues suivantes: Le Matricule des Anges, Libelle, Oniropolis, Jardin d'essai,

Exit, Coup de Soleil, Les Cahiers du Détour , etc...

Apparaît dans Anthologie des nouveaux poètes français 2001, Edit. J.P. Hu-

guet (Préface de Jean Orizet).

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