Poèmes de Denis Emorine



Denis Emorine



Retrouvailles

   Cette nuit, j'ai été réveillé par un léger grattement à ma fenêtre. D'abord, pressé de me rendormir, je

n'y ai pas pris garde. J'habite au dixième étage d'un vieil immeuble, ce devait être un rêve. Au moment

où je refermais les yeux, le grattement a repris avec insistance. J'ai ouvert les volets, je me suis penché.

La nuit était obscure, je n'ai rien distingué et puis, en me penchant davantage, je l'ai reconnu avec son

petit costume et son chapeau noir : pas de doute, c'était Franz Kafka! Ebahi, j'ai réussi à lui adresser la

parole : "Que faites-vous là, Franz ? c'est insensé, vous allez vous tuer!".

   Comme il ne répondait pas, j'ai cru à une hallucination provoquée, dans mon inconscient, par un vo-

yage récent à Prague. Mais non, il était toujours là, s'accrochant frénétiquement au rebord de ma fenêtre.

J'ai d'abord pensé -je l'avoue- à lui faire lâcher prise au risque de le précipiter dans le vide. A la réflexion,

j'ai eu honte de ces mauvaises pensées : on n'agit pas ainsi avec un mort. C'est contraire aux règles les

plus élémentaires de la courtoisie. Kafka restait là, tristement, devant moi. Je ne savais plus que faire.

Immobile, comme suspendu dans les airs, il me considérait en silence. Pris d'une illumination, je lui ai

crié : "Franz, vous vous trompez d'étage! c'est au cinquième qu'il faut vous rendre."

   - "Pourquoi ?" m'a-t-il répondu, interloqué.

   "Tout simplement parce que votre prénom et votre nom comportent le même nombre de lettres : cinq!"

ai-je lancé, victorieusement.

   "Merci, merci! vous m'avez redonné l'espoir" a-t-il hurlé. Et, m'agrippant aussitôt, il m'a entraîné

vers le sol à une vitesse folle.

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Depuis, tous les soirs, Kafka et moi frappons désespérément à la vitre du cinquième étage. Mais personne

ne nous ouvre jamais. Pourtant l'appartement est occupé, m'a-t-on dit, par une vieille dame tchèque, une

certaine... Milena Jesenska, je crois.

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Ce jour-là

   Viendra un jour où je partirai sans me retourner vers cette forêt de bras tendus. Je n'ouvrirai pas les

yeux, ayant pour me guider des repères inconnus des hommes. J'aurai quelques regrets de m'en aller

ainsi, les yeux clos, mais d'autres certitudes habiteront mon nom. Viendra un jour où les voix nocturnes

des sirènes ne réussiront plus à me charmer; j'aurai changé d'avis sur tout. Du moins m'efforcerai-je de

le croire. Il sera trop tard, mes amis. Je ne percevrai plus vos voix, vous ne règnerez plus sans partage

sur mes jours. Dans mes nuits d'insomnie, le sang ne ruissellera plus sur les draps trop blancs... Le pas-

sé sera un suaire, troué, que j'exhiberai farouchement, défendant cette guenille contre les visées des au-

dacieux. Je n'aurai plus de drapeau - en ai-je déjà possédé un, d'ailleurs, sinon dans mon extrême enfan-

ce ? Certes, l'odeur de la glycine n'aura pas disparu. Je retrouverai sans peine ce chemin évaporé dans

l'éther. Viendra un jour...

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Désobéissance

   Je te l'avais dit pourtant. Il ne faut pas prendre mes livres sans ma permission, tu le savais bien! Pour-

quoi m'avoir désobéi ? Hier, au mépris de toute logique, tu as ouvert la porte d'une de mes bibliothèques,

celle qui ferme mal, et tous mes livres se sont envolés à tire-d'ailes. Avec le filet à papillons, nous avons

bien essayé de les rattraper mais en vain. Il faut dire que c'est la période des grandes migrations. Ils ne re-

viendront jamais, c'est certain. Ivres de liberté et d'inconscience, ils se feront prendre par le premier plu-

mitif venu.

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   Depuis, nous faisons chambre à part. Les mots ne franchissent plus nos lèvres puisqu'ils ont déserté

avec les livres. La nuit, je dors mal. Je crois les entendre bourdonner devant la croisée ouverte. Lorsque je

m'approche de ta fenêtre, j'entends distinctement des sanglots mais ce n'est pas toi, j'en suis sûr. Ce sont

eux. Ce sont eux qui errent dans la nuit sans espoir de retour. J'ai beau les appeler avec les mots les plus

doux, aucun son ne franchit mes lèvres. Ils ne reviendront jamais, c'est certain.

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* * *

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Métaphore

   Longtemps j'avais erré dans la campagne, yeux tournés vers un ciel impassible, lèvres ouvertes à la

mesure du vent, idées à la dérive... Echevelées, les hautes herbes tendaient leurs bras dans ma direction,

essayant vainement de m'encercler. Pourquoi ? Je les chassais d'un froncement de sourcil, les foulais

aux pieds sans y penser vraiment. J'aurais pourtant dû me douter que rien n'est jamais écrit en vain, que

l'innocence n'existe que sur une page vierge et que le moindre signe s'inscrit d'abord contre soi.

   Lorsque j'ai poussé la porte de la vieille maison éventrée, j'aurais pourtant dû m'en souvenir... Elle

était là, sur le seuil, derrière moi. Je me suis retourné brusquement. J'aurais pourtant dû me rappeler

qu'on ne l'invoque jamais en vain, qu'on ne prononce pas son nom -fût-ce à mi-voix- sans se compro-

mettre. C'était bien Elle, en effet. Ses yeux verts étincelaient. Sans ciller, nous nous dévisagions en

silence. Je l'ai empoignée à la gorge, battant l'air de mes bras. Aussitôt Elle se déroba mais je l'enten-

dais ricaner dans mon dos.

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   Lorsque je revins à moi, j'étais étendu sur les dalles. Son haleine m'était montée littéralement à la

tête. Mes cheveux en étaient tout imprégnés. Pour un peu, je serais bien resté ainsi, sur le dos, les bras

en croix mais je me suis relevé promptement; j'ai épousseté mes vêtements. Sous aucun prétexte, il ne

faut effleurer son nom, même à la faveur du mystère supposé de l'écriture sinon vous êtes marqué de

son sceau irrévocablement. Et vous n'aurez jamais assez de toute votre existence pour expier un tel

moment d'abandon.

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* * *

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Nocturne

   La nuit, il m'arrive d'ouvrir la fenêtre de ma chambre. Le corps nu, à moitié englouti dans les ténèbres,

je scrute les alentours, cherchant l'attente. Les étoiles éclipsent la présence d'un dieu qui n'existe pas sous

mes latitudes. Je leur tends la main, non pour en décrocher une mais pour leur faire un simple signe.

   Si, par le plus grand hasard, l'une d'elle me répond, j'affecte l'indifférence la plus totale. Aussitôt elle

s'éteint, mortifiée. Démiurge suffisant, je referme la fenêtre, et me recouche : j'ai créé un miracle à ma me-

sure. La paupière se ferme tandis que le souffle de la nuit coule lentement entre mes doigts, m'enveloppant

de mystère.

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* * *.

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Horizons

   Bientôt, j'éperonnerai l'arc-en-ciel pour mieux me fondre dans ses couleurs. J'empoignerai sa cheve-

lure à pleines mains, me grisant de cette partition multicolore.

   Il me suffira d'enjamber la fenêtre, de me laisser porter par sa voix. "Ne me laisse pas tomber !" sup-

plierai-je avec un délicieux frisson dans la voix. Je prendrai son silence pour un aquiescement. Peu à peu,

surmontant notre timidité, nous nous étreindrons et danserons, enlacés, la valse des dupes.

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Poèmes extraits de "Au chevet des mots" (Editions du Gril, 1998)

Nous remercions les Editions du Gril de leur aimable autorisation de reproduction

(11, ave du Chant d'Oiseaux, B 1310 La Hulpe).

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Bio-bibliographie de Denis Emorine

   Nouvelliste, poète et dramaturge né en 1956, Denis Emorine a publié plusieurs ouvrages en France,

en Belgique et en Roumanie. Une de ses pièces, "La Visite", mise en scène par Philippe Mélinand, a été

créée en 1992 à Saint-Louis (Haut-Rhin). "La Méprise", divertissement inspiré des "Mémoires" de Casa-

nova, a été présentée en Mai 98 à l'occasion du Printemps culturel de Landser ( Haut-Rhin) dans une

mise en scène de Philippe Pflieger, ainsi qu'en Mai 2000 à Illzach (Haut-Rhin) dans une mise en scène

de Jean-Pierre Verdeilhan.Denis Emorine appartient au comité de Rédaction de La Nouvelle Tour de Feu  

et collabore à la revue belge Inédit Nouveau. Il est rédacteur à la revue roumaine Francofonia.

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Bibliographie :

- "Ephémérides", poèmes, Editions Saint-Germain-des-Prés 1982

- "Etranglement d'ajour", poèmes, Editions Solidaritude 1984

- "Songes dans Venise évanouie", récit, Editions L'Anneau du pain 1987

- "Failles", nouvelles, Editions Lacombe 1989

- "Qu'est-ce que la littérature érotique ? Soixante écrivains répondent", ouvrage collectif, Editions Zulma /

  La Maison des Ecrivains 1993

- "Sillage du miroir", poèmes, La Bartavelle Editeur 1994

- "Identités", nouvelles, L'Ancrier Editeur 1994. Traduit et publié en roumain aux Editions Nemira, Buca-

  rest, 1995

- "Ciseler l'absence", aphorismes et autres humeurs, La Bartavelle Editeur 1996

- Anthologie : "Mille poètes - Mille poèmes brefs", Editions L'Arbre à Paroles 1997, Belgique

- "Par intermittence", poèmes, La Bartavelle Editeur 1997

- "La Méprise suivi de La Visite", théâtre, Editinter 1998

- "Au chevet des mots", textes, Editions du Gril 1998, Belgique

- Prix du poémier de plein vent, Bergerac 2000

- "Ellipses", poèmes, Amis de Hors-Jeu Editions 1999

- "L'écriture ou la justification d'être", choix de textes : entretien, nouvelles, théâtre et journal, Editions

  Soleil Natal, collection "Fresque d'écrivain" 200

- "Rivages contigus" avec Isabelle Poncet-Rimaud, poèmes - Editinter, 2002

- "Dans les impasses du monde", textes - Editions du Gril, 2002, Belgique

- "Passions", théâtre - Editions Clapàs, 2002

- "Vacillements d'un soleil", récit -Encres vives, 2003

- "Passions/La Visite", traduction en bengali aux éditions Pphoo, Calcutta, 2003

- "A la croisée des signes", essai - Soleil Natal, 2003

Les ouvrages qui ne comportent pas de mention particulière ont été publiés en France.

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