Raphaële George
Et parce que la souffrance est une force,
la nuit de l'attente mène à la sagesse.
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Qui peut être plus homme que l'homme lui-même ?
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L'exigence du constat se mue en prière.
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Désir puissant d'être profond,
d'être l'Être.
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La profondeur ne se gagne pas, elle n'a pas de
profondeur, on ne la cerne pas en la plaçant devant soi,
comme quelque chose à atteindre.
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Le dépassement est insupportable,
rien jamais ne le contient,
ni joie, ni douleur.
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Nous voulions le corps du vide,
comme pour expier la faute d'être enveloppe.
Choisir en nous l'Être d'exception.
Lui donner le visage harmonieux d'un ange;
visage que l'on sait blond avant que la couleur
ne le recouvre comme s'il était le frôlement du sable
livré au regard par la seule quantité des grains
qui le composent, et auquel le moindre vent épargne
la pesanteur.
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Le silence nous amène à rejoindre nos gestes
dans l'accomplissement; accomplissement du regard
qui rend à notre mémoire ce corps oublié en chacun
de nous.
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Lui seul nous gardait...
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Mais il y eut les mots après la naissance du jour;
nous avons quitté ce temps heureux où la terre nous
gardait en son silence.
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Et ces mots, qui nous viennent, sont cette inscription
du silence alentour que jamais nous ne pourrons
articuler.
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Peut-être y avait-il quelqu'un,
quelqu'un d'absent - cette seule idée suffit pour lever
nos peurs.
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Nous pouvions sans honte appartenir à l'Étendue.
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Nous l'appelions Dieu et maintenant le Doute. Le
vide qui l'entoure s'est agrandi...
Loin après, le cri libre des mouettes et la danse des
libellules au fond des prés.
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Jette-toi dans la mort,
rien n'est détruit.
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Le pressentiment de l'anéantissement n'existe
qu'avec nous, gommant du même coup dans la mort
même cette illusion de disparaître.
Toute naissance est redonnée par nous.
Nous ne sommes qu'une renaissance inachevée de
la matière : toute voix qui parle en nous est celle
d'un mort.
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Nos contours lissés, soignés... mais, l'intérieur !
Tout se met à vivre à la dernière seconde
où nous sommes laissés.
Alors,
obéir jusqu'au bout à ce sentiment d'inutilité,
faire ce pacte avec la pauvreté :
ce qui ne produit aucun bruit n'a pas d'existence.
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L'écriture remonte en nous
- la calligraphie de l'intérieur reste la même.
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Verdict du très haut,
du profond de soi.
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Irons-nous vers la fin,
dignes de ce corps qui nous fait être,
et sans peine aucune,
proches peut-être de la pureté.
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Et si la parole pouvait nous sauver ?
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Vivre dans un monde tout autre,
et ne plus éprouver les limites qui nous enferment.
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Est-on seulement sûr de dire quelque chose ?
Ma vie s'arrête chaque fois que je parle.
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C'était le silence, j'ai eu tous les corps du monde
et je suis seule maintenant que je parle.
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Faire corps avec l'origine, sentir la momie en soi.
Nostalgie qui vous possède telle un démon et à laquelle
nous succombons.
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Il est tant de signes encore quand rien n'est écrit,
mais pour les voir il faut écrire - paradoxe terrible.
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Écrire, cette contamination avec l'enfer. La délation
est par essence l'ordre de la nature humaine.
Cette multitude de champs de coquelicots qui ne
fanent pas...
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Un mot qui ne peut se prononcer
est un mot offert au regard.
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La vie se jette dans l'espace une fois la parole donnée.
Et, l'être qui écrit ce qu'il pense, ignorant l'incertitude
mais sachant le désastre, se risque dans la vie en
témoignant du chemin qu'il prend pour accepter
sa mort.
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Veille où tout ce qui vous possède peut se déposer
comme au fond d'une rivière.
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Quel est ce visage qui s'éveille, souvent malheureux,
lourd, plus déterminé encore, conscient pourtant du
retard qu'il a pris sur lui-même ?
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Il y a en moi ce peuple de mots, ou ce peuple d'êtres,
et c'est pour savoir ce qu'ils veulent dire que j'accepte
de fermer les yeux.
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Il se passe souvent avec les mots quelque chose
d'assez semblable à cette sensation d'être surpeuplée,
comme si tous les mots s'étaient si bien accordés
de cette mémoire. On se dit qu'on ne peut pas y toucher.
On croit par eux toucher aux visages des morts.
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Et puis soudain,
sentir que le monde est peuplé de mots en soi,
sentir ce souffle d'élévation vous grandir,
sentir que vos rêves de grandeur ont raison d'être,
que rien ne peut empêcher la parole; qu'avant elle,
il n'y avait pas de parole; qu'avec soi ce sera toujours
la première parole, parce que c'est la nuit, parce qu'on
est cette petite lueur qui brille, parce qu'on croit, et
que, sur cette seule foi, tout est sauvé.
*****
Chacun trouve au fond de son puits sa chose à soi : le
miracle de l'exaltation se fait sur cette vanité soudaine
à sentir que l'on agit, tandis que le monde dort encore ;
ce sentiment que certains sont nés pour porter
davantage de vie parce qu'ils osent simplement la
porter plus longtemps.
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Le regard se blanchit afin que rien ne soit plus séparé.
L'acte d'écrire sort du champ de la volonté.
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Au fond je donne mon âme à cet être intérieur dont
j'ignore les vraies intentions... Après, commence la
persécution.
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Peut-être serais-je grâciée pour n'avoir pas fui ?
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La vie comme une partition; d'une note vers l'autre,
d'une histoire vers une autre : le monde se construit
dans la permanence des riens.
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Pourquoi chercher à te répondre ? tu ne peux pas me
connaître : j'ai reçu, du secret de la vie, un autre
secret à mon image qui jamais ne se livrera.
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Je compris que mon corps se pliait, par excellence, aux
jeux des rencontres éphémères ; et au moment du plus
intense découragement, dans ce moment où je fus
certaine de ne plus croire en rien - comme morte
d'avoir ouvert les yeux -, tout un pays détourné
s'annonçait violemment. Apprendre à disparaître, et
retrouver l'ancienneté profonde qui est en moi.
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Accepter que chaque mot prononcé ne soit autre que
la manifestation de la Présence.
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Écriture comme une escale.
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Ôtons les articles : le corps se perd, se fond. S'agit-il
du nôtre, hors du temps et de l'espace, cette figure
si totale ? Un vieux rappel de la mer...
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Fermer les yeux pour rejoindre une autre lumière, une
source qui se dissimule et qui refuse de se lever dans
mon corps aujourd'hui.
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Comme j'ai souffert jusque là, et maintenant que je
souffre vraiment : je sais que je ne souffre déjà plus,
car la lumière vient.
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Bien-être étrange qui nous fait être le monde dans son
mouvement et naître de ce monde par la grâce de
l'abandon.
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Rêver le monde juste au moment de la jetée du regard.
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Nous sommes cette perpétuelle absence qui se fane et
se compose contre nos sens mêmes, jusqu'à nous
perdre dans un infini où pourtant nous ne pouvons
pas échapper à la raison qui règne dans 1'oubli.
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En cet instant, je fus le sentiment tout entier, j'appris
tant à bouger mon silence.
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Et revenir d'au-delà de tout bruit passager.
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Regardant l'océan, je sens cette tragédie qui nous
sépare terriblement de l'immensité.
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Je suis l'horizon.
Je voudrais égaler le silence marin;
comme par miracle égaler le large.
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Les mots sont notre premier sol et notre premier
envol.
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Absence réelle ?
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Nous sommes saisis du sens des odeurs.
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Dieu est écrit dans l'écriture qui repose dans l'écriture.
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Confusion de tous nos silences, par où notre identité
est dite. " La morale sera née parce que nous n'aurons
pas tenu à parler : comme si cela était inutile. " Ne pas
parler c'était seulement témoigner, malgré nous,
pour la peur.
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Je suis ce moment évité, ce détachement; et je reviens
sur la page déserte pour t'écouter par ma propre voix.
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Extraits de PSAUME DE SILENCE
suivi de JOURNAL
Editions LETTRES VIVES
4, rue Beautreillis, 75004 Paris
Collection TERRE DE POESIE
( Catalogue sur demande )
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Merci à Michel Camus d'avoir autorisé la reproduction de ces textes.
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Raphaële George : notice bio-bibliographique
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Née le 2 avril 1951, Raphaële George est morte à Paris, à l'Hôpital Saint - Louis,
le 30 avril 1985, d'un cancer généralisé.Elle venait d'avoir 34 ans.
Elle avait publié en 1976, sous le pseudo de Ghislaine Amon, LE PETIT VÉLO BEIGE
( Edit Athanor ) et avait fondé, avec le poète Jean-Louis Giovannoni, la Revue
du Double ( 1977 ), puis, quelques années plus tard, la " Bibliothèque du Double ".
PSAUME DU SILENCE suivi de JOURNAL - dont les textes ci-dessus sont extraits - ont été
publiés aux Editions Lettres Vives .
Aux Editions Lettres Vives également : ELOGE DE LA FATIGUE précédé de LES
NUITS ECHANGÉES, avec une préface de Pierre Bettencourt.
Raphaële George était également peintre et exposait ses oeuvres sous le pseudonyme
de Ghislaine Amon.
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