Poèmes de Jacqueline Saint-Jean



Jacqueline Saint - Jean

( Prix Max - Pol Fouchet 1999 )



Encore lourd des eaux de nuit

le voyageur s'éveille les yeux pâles

Novembre s'est voilé la terre se retire

Et la courbe du monde est à recommencer

..

Rien ne s'émeut encore au bord de l'ombre

sinon ce même glissement d'oiseaux

d'une terre à l'autre remaillant l'isthme

.

Il se lève et déjà le silence vacille

dans ce bruit de gravière qui lui hante le corps

..

De si loin si jeune revient la lumière

..

Il marche entre les herbes horloger du désir

son sillage léger régénère le jour

Et les collines suivent

*****

Il marche dans l'odeur des terres retournées

mémoire remuée d'humus et de semences

vieille charrue des songes renversés

.

L'argile et la chair fument

.

Fil de vanneaux dévidé de si loin

dans la fuite des âges

.

et soudain l'oeil fixe d'une grive morte

clouant le voyage de la lumière

.

Là-bas entre les ailes noires des feux

qui montent sur les pentes  ce sera le passage

entre cendre et givre

.

Plus loin encore comme en un livre

il deviendra léger dans le secret des neiges

 *****

Il marche dans le sommeil de l'avalanche

lourdes paupières de givre où les pentes chavirent

Il marche dans la blancheur ivre

de l'espace qui devient sourd

.

Polyphonie lointaine de l'exil

Pointillé des pistes sans retour

.

Il glisse aux micas du vertige

aveuglé de spirales d'ailes

.

Le corps fraîchit

Le vent l'a dépouillé de ses peaux d'images

il s'avance à voix basse

son ombre s'amenuise

et ses traces d'oiseau s'accordent dans la neige

  *****

Il se souvient  c'était la troisième saison

ses ambres ses roulis ses sillages

ces trouées d'horizon aspirant les feuillages

.

Les fougères du sang bruissant de traversées

et la chair irriguée de rivières d'images

il est entré dans le récitatif du temps

.

Ils mangeaient la poussière rouge

s'endormaient dans l'oeuf des cosmogonies

.

mais lui comment chercher le chemin de pollen

dans ce récit de brouissures

sans cesse lacéré d'oiseaux

où flotte avec le vent de l'ouest

.

comme une odeur de foin perdu

  *****

Rien n'efface le vent  disait la fugitive

et sa voix le renvoie sur ses routes de fable

.

Il marchait vers la ville

la même ville engloutie dans l'histoire

derrière le rempart des recommencements

.

Tu tournes en rond dans ce tourment

.

Rien à voir avec ces cavaliers d'orage

qui traversent novembre ivres de feuilles

.

sinon ce grésil obsédant dans le sang

.

Il marche dans la plaine des disparitions

où l'énigme dresse ses pierres

Et parfois pour peupler ce silence de steppe

il plaque son oreille aux poteaux de passage

  *****

Il a veillé la Tour prend garde aux cavaliers obscurs

quand le premier s'enfuit des portes de la ville

cheval tendu comme un violon dans les câbles du soir

.

Cavales rousses rallumant les soifs

Oklahomas ouverts jusqu'à la fin des terres

.

Il a tenté le raccourci l'abrupt

haleté comme un chien à l'équerre du vide

.

Derviche du silence

il a saoulé l'absence

il a brûlé les étapes du sens

et parfois corps fumant

il s'est assis dans son vertige

les yeux blancs

  *****

Il a voulu savoir

.

L'orage couvait au creux de sa mémoire

.

Il traversait des Sibéries secrètes

où de hautes Cassandre aux yeux de neige

hantaient le seuil des plaines noires

.

Il entendait craquer les charpentes du monde

.

Le sommeil ranimait ce rameur sans visage

accostant furtif aux anses profondes

.

Et face aux ponts infranchissables

où basculent les ombres

..

pelotonné dans son buisson d'histoire

les mains sur les paupières

.

il a refait le noir

  *****

Cherchant sa route dans la table des matières

buvant à même l'outre des mémoires

Phaïstos Phaïstos où se perdent les terres

chasse à courre des heures où tournent les veneurs

.

parfois le voyageur rêvait qu'il entendait la mer

.

Au fond de l'ombre alourdi de fatigue

posant sa tête sur le mufle humide de la nuit

glissant dans les pelages du sommeil

il retrouve le cours de la rivière enfantine

le soleil et ses vocalises

les herbes  les hespérides

le secret d'un verger les paroles flottantes

pollen perdu qui vous entête bien plus tard

  *****

Sur ses lèvres vibrent encore tous les avrils

le tremblement des graminées dans le jour volubile

voyelles des sèves corps balbutiant

il se rebaptise au nom du printemps

.

Sous la peau s'éveille en épis d'eau vive

une enfance aux chevilles vertes  aux épaules d'or

truites et cuisses roulent encore

avec les rires de rivières

..

Corps ruisselant

.

Corps délié dans la lumière

sphère éphémère éclats de ciel

il tient le monde entre les cils

.

rond comme une île

  *****

Il se souvient d'une île au ras du temps

la mer étale  la lenteur d'années-lumière

.

Ni mouette ni remous dans la mémoire

.

Seul le large à la ronde

orbite immense de l'oubli

.

Insulaire sans âge

était-il sable ou sève

dans les moires du monde

était-il au milieu

des fables qui nous fondent

était-il dans l'adieu

.

Jusqu'à ce que

l'ancre qui rouille fasse crisser le bleu

  *****

Plus loin c'était l'exode son ressac

les matelas crevés de la mémoire

les nuques basses les yeux déserts

et sur ce charroi d'ombres une chaise à l'envers

les pieds contre le ciel qui dérive à rebours

.

de ces longs ciels dépenaillés

fuyant les hordes revenues

.

Le voyageur s'envase dans les douves

regardant passer le même convoi

.

Il entend encore dans un autre temps

la rouille d'un treuil tourner dans le corps

.

Là-bas  dans le soleil de l'estuaire

le fleuve pourtant s'unit à la mer

   *****

Des lieux gisaient en lui comme des mares

Locmariaquer  Bucarest  ou Bavière

leurs noms luisent dans le silence

.

Il faut une barque aux étés perdus

déteinte échouée au fond de la plage

la grisaille douce des fins d'image

où le désir lève sa ligne d'écume

.

Il faut une ville au fond du voyage

pour l'ineffaçable au fond de l'hiver

.

Des lieux refusés frémissaient encore

quand la vie bifurque au bord de la voix

Bavière de rêve Lothlorien d'hier

et le mot jamais tremble de lumière

  *****

Assis le soir

aux terrasses dévastées de l'histoire

dans le cercle affolé des hirondelles

saccades d'ailes dans le corps

.

les pieds dans les décombres

dénombrant ce qui tremble

portes qui battent  tôles  gouttières

feuilles roulées de ruelle en ruelle

.

vers ce cheval aveugle au milieu de la place

.

Assis le soir à l'ombre de la Tour

il nomme à voix basse ce qui reste de jour

priant  pleurant peut-être

dans le rayonnement des pierres

  *****

Il marche au milieu du lignage secret

.

L'écolier court à l'avant

les doigts violents dans les cavales du vent

.

Il marche comme on se multiplie

amarré à son peuple d'ombres

à ses fables de survie

.

Par vagues revient comme un chant errant

.

Mais la plaine s'amplifie

On voit clignoter le cavalier des leurres

et les moissons cachent leurs morts

.

Reste dans la fragilité des marges

fugace comme un signe

la petite chercheuse de coquillages

  *****

Il marche dans le flash obsédant des figures

.

Au centre ce visage piétiné par mille pèlerins

dans un sommeil de fifres de poussière

.

Là-bas la passante au dernier pont des fuites

ses gestes minuscules de papier qui brûle

.

La fille aux yeux fous dans le tunnel des foules

.

Plus loin sur le théâtre rouge des captures

la silhouette indélébile des chasseurs

.

Au bord de l'ombre qui roule à pleins bords

il reconnaît à peine le profil

du passeur aux reins plus lourds

.

Mais toujours au porche du silence

la mendiante est assise au milieu de l'image

  *****

Il s'adosse à la montagne d'ombre

et regarde en arrière

l'émouvante vapeur des plaines

.

Et les saisons s'annulent

.

La même buse glisse au sablier du bleu

.

Falaises à l'affût

sur la chevelure du vide

.

Entre les coulées de lumière

la mort avance ses moraines

.

Il marche pour reprendre terre

Antée qui se voûte aux pentes du soir

soleil dans le dos  son ombre le tire

.

et le bruit de l'eau lui redit la route

  *****

Décembre dans les yeux

entre les cils de givre où s'arrondit

l'ellébore immense de l'aube

.

toutes graines blotties

dans le sommeil des seigles

en ce versant du temps que l'aigle couve

.

semelles dans l'écho

et les mots sous la neige

.

profil durci

sur les glaces des lacs

réverbérant leur sommeil vert

.

plus dense dans l'ubac

.

il sauvera l'hiver

.

Automne 93 et automne 95

..

.Extraits de VOYAGE EN MONODIE,

publié par les Editions Froissart

Centre Froissart : 159, rue du Quesnoy 59300 Valenciennes

( Cahiers Froissart n° 207 )

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Je remercie Sylvie Schellenberger d'avoir autorisé la reproduction de ces textes.

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Notice bio-bibliographique de Jacqueline SAINT-JEAN

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Née dans les Côtes d'Armor, mariée, une fille, vit à Tarbes depuis 1968.

Professeur de Lettres à l'I.U.F.M. de Toulouse jusqu'en 1995.

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Collabore à des ouvrages collectifs : Le pouvoir de la poésie, M. Cosem

( Ed. Casterman ) 1978, et Poésie pour tous, G. Jean ( I.N.R.P. Nathan ) 1982.

Membre du comité de rédaction des revues Encres vives  ( Toulouse )

et Rivaginaires  ( Bagnères de Bigorre ).

Participe à de nombreuses manifestations et actions pour la poésie.

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   Publications :

Entrées, Ed. Remiremots, 1975.  Déclinez vos noms et prénoms, Encres vives, 1976.

Images abîmées, Glyphes, 1979. Les pétrifiés, Glyphes, 1980. Les noms perdus, Encres

vives, 1980. Ce que taisent les métamorphoses, Encres vives, 1983. Les mordorées, En-

cres vives, 1992. Isthmes, Ed. Cadratins, 1994. Entre lune et loup, Prix poésie-jeunesse,

Hachette, 1994.

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  Autres textes et articles dans les revues :

Encres vives, Multiples, Traces, Glyphes, Rivaginaires  ( Dit de l'oubli, Signes d'incen-

die, Incognita ); dans les anthologies : Au pays des mille mots  ( Milan ) ,

L'alphabet du monde  ( n°15 Rivaginaires ).

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