Quelques poètes de l'Inde...
1 - Kabir
2 - Kâlidasâ
3 - Le chant des Bâuls
1 - Kabir
Nul n'a compris le secret de ce tisserand,
Du monde entier il a fait son cadre
Et il a tendu sa trame...
....
Le tisserand de Bénarès
Considéré comme l'un des plus grands mystiques et poètes de l'Inde, vénéré tant
par les Hindous que par les Musulmans ou par les Sikhs, Kabir ne fut pourtant de
son vivant qu'un humble tisserand, probablement illettré, dont il est presque certain
qu'il n'a jamais laissé de traces écrites.
On sait seulement de lui qu'il a vécu au XVème siècle à Bénarès, la ville sacrée
des Hindous alors soumise comme toute l'Inde à l'hégémonie musulmane , et
que ses parents appartenaient eux-mêmes à une famille de gens convertis à l'Islam.
Ses paroles, ou plutôt les chants qu'il composait spontanément au fil de son inspi-
ration tout en travaillant sur son métier à tisser pour nourrir sa famille, furent
recueillis par ses disciples et plus tard rassemblés sous forme écrite.
***
Quelques quatrains de Kabir...
Une bulle sur l'eau vive,
Voilà ta vie qui passe !
Elle brille un instant, puis s'efface
Comme une étoile à l'aube !
~~
O Kabir, reste donc en compagnie des Saints :
Ils t'imprègnent comme l'échoppe du marchand de parfums !
Même s'il ne t'en donne point,
Tu jouis de la fragrance qui partout se répand !
~~
Qui connaît le secret de ce tisserand ?
Il a tendu mille fils sur la trame du karma.
De la Terre jusqu'au Ciel sur son métier il tisse,
Avec Soleil et Lune pour navette du Souffle.
~~
Et il tisse toujours, quand aura-t-il fini
Le voile immaculé de l'Esprit ?
Fil fin ou fil grossier, bon ou mauvais karma,
Dit Kabir, il tisse avec amour l'Ultime Réalité !
~~
Etrange en vérité est la quête d'Amour :
Qui la narre n'en connaît point la fin;
Qui la connaît devient muet,
Et du merveilleux conte il ne peut souffler mot !
~~
Mes yeux seront la chambre
Et mes prunelles la couche :
Baisse, le jour de tes noces, le rideau de tes cils
Pour cacher ton amour et mieux gagner Son coeur !
~~
Si tu savais Me chercher,
Tu Me trouverais en un instant !
Dit Kabir : écoute-moi, ô frère Sadhu,
Il est le Souffle des souffles !
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Sources :
Extrait du livre "CENT HUIT PERLES. Kabir. Anthologie de poèmes" - Traduction du Hindi et
présentation par Yves Moatty. Editions "Les Deux Océans" 1995.
Bibliographie :
KABIR LE FILS DE RÂM ET D'ALLÂH. Anthologie de poèmes traduits du Hindi par Yves Moatty.
Les Deux Océans 1988.
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Avec mes remerciements à Alain Joly et aux Editions des Deux Océans.
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2 - Kalidasâ
Seul entre les disciples de Saraswati (déesse des arts), le nom de Kâlidâsa domine la poésie indien-
ne.
Dramaturge et poète, il est considéré comme le plus illustre auteur classique de littérature sanscrite et vé-
cut dans le nord de l'Inde vers le Vème siècle. On sait peu de choses de lui sinon qu'il a été une des
"neuf Perles" de la cour du Roi Vikramâditya d'Ujjayinî. La pièce dramatique Shakuntalâ est recon-
nue pour être son chef-d'oeuvre.
Le Meghaduta est un poème de cent onze strophes. En voici le sujet:
un Yaksa (sorte de demi-dieu ou de génie), exilé dans les montagnes de l'Inde centrale loin de son
épouse, restée dans la ville d'Alaka au pied de l'Himalaya, aperçoit un jour un nuage arrêté sur un
sommet et le charge d'aller porter de ses nouvelles à sa bien-aimée...
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(...)
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Ecoute maintenant, ô nuage, que je t'explique le chemin qu'il te convient de suivre; tu prêteras ensuite
à mon message ton oreille attentive. Je vais te dire les sommets où, brisé de fatigue, tu iras te poser, les
rivières dont, amaigri, tu boiras l'eau légère.
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(...)
.
Regardant la nauclée jaune-orange, aux étamines à demi déroulées, et les kandalî, qui montrent leurs pre-
miers boutons au bord des marais, tandis qu'elles respirent la délicieuse odeur de la terre dans les forêts
brûlées, les antilopes marqueront le chemin que tu suis, ô Dispensateur des gouttes d'eau.
.
Je le prévois, ami, malgré ton désir d'aller vite en faveur de ma bien-aimée, tu perdras du temps sur toutes
ces collines que parfume le jasmin. Accueilli par les paons aux yeux humides dont les cris sont des sou-
haits de bienvenue, résous-toi à les quitter sans trop de retard.
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A ton approche, les Daçârna verront les haies de leurs jardins blanchir de ketaka dont s'ouvrent les bou-
tons; les sanctuaires de leurs villages se remplir d'oiseaux nourris des offrandes domestiques, occupés
à construire leurs nids; le reflet bleuâtre des fruits mûrs marquer les bois de pommiers-roses et s'arrêter
pour quelques jours les cygnes voyageurs.
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(...)
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Ta fatigue passée, poursuis ta route, arrosant dans les jardins, de tes gouttes d'eau nouvelle, les boutons
en grappes des jasmins nés sur les bords de la Vananadî, répandant un instant ton ombre familière sur le
visage des cueilleuses de fleur qui froissent et fanent, à essuyer la sueur de leurs joues, les lotus de leurs
oreilles.
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Ce sera t'écarter du chemin qu'il te faut suivre vers le Nord; mais ne renonce pas à visiter les terrasses
des palais d'Ujjayinî : tu perdrais vraiment à n'y pas goûter le charme des yeux aux coins mobiles des
citadines, effrayés par la scintillation de tes guirlandes d'éclairs.
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(...)
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Posé sur le monticule au gracieux sommet que je t'ai dit, réduis aussitôt, pour t'approcher plus rapide, ta
taille à celle d'un jeune éléphant; tu pourras alors, d'un de tes éclairs mais pâle, bien pâle, telle la lueur d'un
essaim de lucioles, jeter un regard dans l'intérieur du palais.
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(...)
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Son oeil de gazelle voile sous les boucles ses regards de côté, le fard n'y brille plus et, maintenant qu'elle
repousse le vin, elle a oublié la manoeuvre des sourcils. A ton approche, sans doute, elle frémira tout à
coup, gracieuse comme le lotus nocturne qui s'agite, heurté par un poisson.
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(...)
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L'ayant réveillée d'un souffle que rafraîchissent tes gouttes d'eau, après que l'aura ranimée le parfum des
jeunes boutons du jasmin, cachant tes éclairs, adresse la parole grave de ton tonnerre à cette belle si sage
dont les yeux se fixent sur la fenêtre étroite où tu te tiens.
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(...)
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Dans les visions de mon sommeil tu m'apparais et j'étends les bras dans le vide, m'efforçant de te saisir
d'une étreinte passionnée. Les divinités du terroir, bien souvent, ne peuvent à cette vue retenir des larmes
qui, lourdes comme des perles, tombent sur les branches des arbres.
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Ces brises venues des Montagnes Neigeuses ont fait brusquement éclater les bourgeons sur les rameaux
des déodars et courent vers le sud, odorantes de la résine écoulée. Je leur ouvre mes bras, vertueuse épou-
se : si seulement elles avaient frôlé ton corps !
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(...)
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Source :
Extrait du livre "Le Meghaduta et le Ritusamhara" de Kalidasa. Traduit et annoté par R. H. Assier de
Pompignan. 1967. Collection Emile Senart. © Société d'édition "Les Belles Lettres".
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Avec mes remerciements à Alain Joly et aux Editions des Belles Lettres
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3 - Le chant des Bâuls
Un souvenir de jeunesse me revient. Un Bâul de Shilaïkaha passait dans les rues
de Calcutta en chantant :
"Mais où vais-je trouver l'Etre de mon coeur ?
Je l'ai perdu
Je le cherche
Je parcours tous les pays...
Mais où vais-je trouver l'Être de mon coeur ?"
Rabindranath Tagore
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Poésie des chants bâuls
Les Bâuls vagabondent à travers tout le Bengale en clamant leurs joies et leurs peines, leur
quête insatiable de Dieu et leur liberté inconditionnelle. Pour manifester les aspirations de leur
coeur et transmettre leur folle sagesse, ils utilisent depuis des temps immémoriaux le chant, la
musique et la danse. Les Bâuls ont cette coutume d'aller mendier leur riz en chantant ces lou-
anges d'amour dans les petits villages de paysans. Cette quête d'aumônes chantée porte le
doux nom de"madhukori" (récolte de miel). Les chants sont transmis oralement de maître à dis-
ciple ou de parent à enfant.
Le terme "Bâul" est issu du sanscrit "vatulâ" qui signifie : "celui qui est affecté, ou emporté
par le vent". Subversive, la voie bâule n'obéit à aucun dogme, ne suit aucun rituel, ne se réfère
à aucune "écriture", elle embrasse tous les courants religieux qui ont baigné le Bengale depuis le
XIème siècle (Bouddhisme tantrique, Soufisme, Vishnouisme). La poésie de ces bardes est appré-
ciée autant pour sa candeur et spontanéité d'expression que pour son intensité spirituelle.
Alain Joly
...
Comment dire cela ?
J'ai donné mon coeur à un autre
Et je me suis fait avoir !
Comment lui dire à l'autre...
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Le Gange est mort de soif.
Brahma le créateur est mort de froid.
La rue est entrée dans ma chambre
Et moi, Varandah, un voleur m'a emporté.
A qui puis-je raconter cela ?
.
Le lac crache de la poussière.
Les hautes terres sont sous l'eau,
La crue a été violente.
Entre temps le maître est venu.
Où trouver un endroit pour le faire asseoir ?
A qui confier cela ?
.
Le ciel tambourine sur un chaudron.
Une femme brahmane danse.
Là-bas à Delhi, il pleut,
Les routes sont glissantes.
A qui vais-je en parler ?
.
Une femme décortique le riz.
Elle répète quarante gestes.
Plus loin, un marchand aveugle
Pèse du faux cuivre, du faux bronze.
A qui dire tout cela ?
Varandah Bâul
.
.
Poussière.
Ô mon Bien-Aimé, si le feu de ton amour
peut se passer de moi
Quittons-nous !
Là sur-le-champ...
... je m'en vais !
.
Tourbillons de poussière, bazars bruyants
Sillons de braises ardentes,
Espace dur des routes;
Rompue de fatigue, je marche...
Vers Toi.
..
Ô roi de mon coeur,
Quand à ton Tour l'amour T'assoiffera,
Tu sauras bien me chercher
Et me découvrir, à Ton tour.
C'est pourquoi, sur Ton chemin
Une errante je suis devenue,
Pour Toi.
Sans nom
Poussière !
Femme bâule anonyme (1)
.
.
Eh toi ! Tu aimes enfourcher ce drôle de vélo ?
Il a ses deux roues remplies de vide.
Notre esprit aimerait bien se tenir
Sur ce drôle de vélo.
.
L'Inde en est le fabricant renommé.
Vu la taille du vélo,
Jeter la jambe assez haut,
Quelle histoire !
Qui en prend conscience ?
.
Quand on est dessus, rien n'est sûr.
L'accident peut arriver à tout moment.
Tenons bien le guidon à deux mains
Et suivons notre route.
.
Jakir Ud-Din annonce :
"Quand tout ça finira à la casse
J'ai bien peur que ce drôle de vélo
Ne serve qu'aux chiens et aux chacals
Pour qu'ils se fassent les dents."
Jakir Ud-Din
.
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Pourquoi tous ces arguments, ô savant...
Quel charme puissant
T'a fait bâtir cet édifice,
Ô mon coeur ?
.
Ce bâtiment d'os tient bon,
Il a son rythme, son harmonie,
Gardé par le paon et la paonne, (2)
Et leur parade miroitante.
Ô savant, quel charme puissant
T'a fait bâtir cet édifice ?
.
J'ai passé mon enfance à rire et à jouer.
Ma jeunesse fut légère,
Ma vieillesse roule de lourdes pensées.
Quand ai-je pris le temps
De chanter le nom du seigneur...
Ô savant, quel charme puissant
T'a fait bâtir cet édifice ?
.
Mes cheveux sont gris, j'ai perdu mes dents.
Ma jeunesse s'est envasée.
Chaque jour me flétrit un peu plus...
Cette maison de boue, cette maison d'arc-en-ciel,
Quel charme puissant
T'a fait bâtir cet édifice ?
Anonyme
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..
..
Et les Bâuls sont venus
Ils ont dansé
Ils ont chanté
..
Et ils ont disparu
Dans la brume...
Et vide la maison est restée
Vide...la maison...
Dans la brume...
Shrî Râmakrishna (3)
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Source :
"AU COEUR DU VENT" Le mystère des chants bâuls -
Éditions Accarias L'Originel & UNESCO - 1998. Textes réunis et
présentés par Aurore Gauer, traduction et préface de Jean-Claude Marol.
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Photo © Visva-Bharati (Nabani Das [deceased] of Birbhum (c. 1948) holding the ektara)
Notes :
1. Poème extrait de : "Lîlâ ou la Geste de Krishna", Patrick Mandalla, Dervy-livres.
2. Le déploiement rayonnant du féminin et du masculin en nous.
3. Poème extrait de : "La Vie dans la vie," Lizelle Raymond et Sri Anirvân, Albin Michel.
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Discographie :
Bâuls du Bengale - Editeur : Harmonia Mundi - Labels : Daqui - 1998.
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Pour écouter les Bâuls et pour plus de renseignements, consultez le site :
BAULS DU BENGALE - Vashtuvadi Bâul
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Merci aux Éditions Accarias L'Originel et à Alain Joly
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