Poèmes de Philippe Mathy



Philippe Mathy



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Extraits du recueil LE TEMPS QUI BAT, publié aux

Editions du Taillis Pré

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1 - Paroles de pluie

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   Il est trop tard. Nous n'aurons plus les hirondelles ni le parfum des fleurs ; pas même

l'horrible tondeuse du voisin pour se fâcher contre les bruits du monde, pas même une

piqûre d'insecte pour nous rappeler que nous ne sommes pas seuls.

   Les gelées vont venir. Elles garniront d'épines cristallines les branches noires du bou-

leau pour me crier que je suis nu, que le monde est beau, l'air vif, le ciel trop vaste.

   Nous n'aurons plus les hirondelles. Nous entrerons dans l'hiver, la terre lovée au fond

des yeux, sèche et ronde comme un nid.

***

   Bribe d'infini dans le cercle d'une tasse de porcelaine, l'ouverture entre les rideaux

tremble à la surface du café. Tache fragile : est-elle bleue, blanche, noire ? Tout se con-

fond dans l'amer du miroir.

   Je soulève la tasse pour déchirer le rideau, brûler mes lèvres à boire le ciel. Passage de

l'immobile. Regard lassé de l'enfant devant les fragments d'un puzzle qui ne peuvent plus

trouver leur place.

   Faut-il que je trinque encore à la santé de ton absence pour dessiner de rires le café noir

des jours en fuite ?

***

   Ici aussi, tu sais, ici aussi. Il rôde une absence d'odeur à l'entrée de novembre. Il rôde

un vide qui veut se croire plein dans le froid des jours, dans la glace du temps.

   Parfois, il prend visage d'homme, de la mort qui ne veut pas se dire mort. Le pouvoir,

le pouvoir. Ceux qui veulent le garder, l'acquérir, l'admirer. Tout le gris des jours, tout le

temps submergé par le temps qui parade pour masquer de rires et de sang la fatale noyade.

Tant de silence aussi, tout autour, avec au fond, parfois, une musique timide qui chante ou

sourit pour ne pas avouer qu'elle souffre.

   Je regarde le bouleau. Je t'entends encore prononcer son nom. Ta voix était blanche,

douce comme l'écorce où la pluie vient écrire des mots de cendres et de mousse. Le bou-

leau. Il est beau, simplement beau. Il veut qu'on le lui dise en arrêtant ainsi quelques ra-

yons dans l'or de son feuillage. Oui, il est beau. Je t'offre ce lieu commun, cette flamme

qui vacille dans la terre consumée de novembre, ces jours qui fondent comme cire, mes

pensées qui s'engluent, pour trouver dans la chaleur de ce feu une lumière qui traverse

les frontières. Que reste-t-il quand vient la nuit ? Dis-moi, que reste-t-il ?

***

   Parfois, dans la touffeur de l'oreiller, le creux des mots ne suffit plus pour se tailler

une bulle où respirer, chanter à la nuit tous ses rivages dépliés. On voudrait peser plus

lourd encore, s'enfoncer loin dans l'épaisseur des draps, disparaître...

   Mais la chaleur vient. Les visages absents sont si froids qu'ils s'évanouissent. On en

oublie de mourir. Le sommeil retourne les couteaux. On échappe au fil tranchant d'une

nuit blanche. On dort. Comme dans la vie, on dort, des couteaux fluides dans le sang.

***

   Le train du matin ronfle encore sur ses rails. La pluie colle aux carreaux des poignées

d'écailles. Je suis comme un poisson, la tête hors de l'eau qui étouffe dans l'air, à l'heure

où le café broie du noir dans l'eau claire.

   Le jour passe. Je traîne parmi les murs de la maison, parmi les rues et les routes où

pousse le chardon d'un identique horizon. Il faut vivre. Je fais comme si. Comme si le

temps creusait le temps, dénombrait les grains de poussière dans le vent, parfumait ce qui

s'oublie pour revenir en souvenirs. Je me laisse forer, mèche de vivre plus folle encore

que le mouvement de ma planète ; bouquet d'étincelles invisibles, dans l'air froid des jours

lents. Je deviens une ombre sous la lumière qui la respire. Il faut vivre. Je fais comme si.

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2 - Dans la faille des jours

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   Mai

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   Rien n'y fait. Le soleil peut briller à nouveau, les hirondelles glisser plus haut pour

cueillir dans le vent leur nourriture invisible. Rien n'y fait. Le mur se lézarde comme s'il

ne pouvait tenir la promesse de sceller un toit pour abriter les jours qui de l'un à l'autre

nous tenaient le bras. Quelques soupirs, le silence a glissé sur nos vies comme un fer. Le

temps. Le temps de nous voir plus pâles, plus raides, à tenter encore de repasser le temps.

***

   Poire

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   Le soleil d'octobre allume le froid sur sa peau. J'étais venu guetter les oiseaux. C'est

elle qui me requiert : son silence grenu, son immobile pesanteur. Elle semble indifférente

à ce qui l'entoure : feuilles froissées, papiers brûlés résolus pour la cendre. Elle se conten-

te d'être, pulpe à la blancheur secrète, invisible dard des graines dans leur étau sucré.

   Nous sommes face à face sous le ciel pur. Le gel qui rôde ne touche que l'air ; ni les vi-

vants ni les choses, pourvu qu'ils s'offrent à la lumière. Je voudrais avancer la main, la tou-

cher avec amour, la caresser comme un sein. Je demeure immobile...

   Et je me dis : quel que soit son destin, pourriture ou bec d'oiseau, bouche d'un enfant

maraudeur, rien ne m'ôtera cette vision d'octobre, pourvu que je la respecte dans la lu-

mière de ses graines. Je m'en vais, avec au fond des yeux cette grosse goutte, poire pour

la soif.

***

   Vision

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   Tout au bout du verger, un arbre est effondré dans les draps de novembre. Penché sur

la trame des herbes froissées par la chute des branches, je ferme les yeux. Mon esprit con-

gédie les tempêtes, me convie à caresser ce qui demeure debout, dans le sommeil d'après

la chute.

   Mes mains cheminent à plat. Elles progressent sur une branche rugueuse. Mes doigts

sont touchés par les blessures, les nids défaits, ce qui ne tremble plus, ne tâtonne plus dans

le tumulte venteux d'un monde vertical.

   On dirait que d'autres yeux s'ouvrent derrière mes paupières. Sur l'établi de mon hori-

zon minuscule, je sens les étoiles se dénouer, s'ouvrir un jour plus grand. Voici que je

m'élève.

***

   Projet

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   Violence du froid dans les basses couches de novembre où l'herbe lassée n'appartient

plus qu'à ses larmes. Ce matin, tous les végétaux semblent vides de vie. Qui s'est arrêté

tandis que fuyait à rebours un souvenir d'été ?

   S'il faut que la mort perdure, que ce soit dans la blancheur aveugle d'un hiver sans dé-

votion, étonné, malgré tout, de chanter en flocons de neige.

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3 - Paroles pour Aline

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   Là-haut, les nuages peuvent dessiner toutes les figures, parce qu'ils disparaissent. Mais

les bourgeons, sombres et durs sous la lumière pointue de mars, ne peuvent jurer de rien.

   Peut-être parce que du vert jusqu'à l'or, de la fleur à la pulpe du fruit, ils contiennent

toutes les promesses.

***

   Écoute. Le lierre cadence une musique douce, à voix basse, pour tenter d'apprivoiser

la pluie.

   Regarde. On dirait que le mur étonné laisse tomber les bras, tiges souples et feuillues,

comme s'il était conscient tout à coup de n'être qu'un coeur sec sous cet habit vivant qui

saoule les oiseaux.

***

   Si nous pouvions, ce crépuscule, tracer au crayon sur le violet du ciel le dessin de l'in-

fatigable ballet des hirondelles qui n'a cessé de se prolonger tout le jour, peut-être pour-

rions-nous mieux saisir l'odeur de printemps qu'exhalent les étoiles.

   Les vitraux ne nous apprennent-ils pas les parfums de la lumière ?

***

   La nuit, parmi les éclaircies, perpétue son savoir, laboure dans le ciel ce qui s'éloigne

de lumière, jette des reflets rouges ou violets sur la pâleur des vitres.

   C'est l'heure où vont s'allumer les lampes, descendre les volets, s'éteindre le passage

du temps, pour préparer, dans l'eau noire d'un répit, l'émergence d'un matin qui renon-

ce à la noyade.

***

   Mal équarri, le vieux piquet bombe le dos, prisonnier des barbelés qui l'enserrent. Il

regarde, pour se consoler, l'herbe effacer le sentier, le soleil s'affaler sur les champs,

comme une montgolfière essoufflée.

   Le soir peut épeler les initiales de la nuit ; toujours un sourire tisonne de ses noires

prunelles les ombres qui vacillent.

***

   On aurait dit un coup de gong sur la grande vitre du salon. Quelques plumes ont volé,

quelques os ont craqué. Dehors l'oiseau gît, inerte.

   Sur la vitre, demeure le blanc dessin de son aile. Il témoigne du risque d'affronter la

transparence, les vains reflets du ciel. J'y pose le front, regarde le jardin, miroir des sai-

sons où la lumière se brise.

***

   Matin d'été. L'aube pointe à peine son museau. Sous la fenêtre de la cuisine, tu contem-

ples les perles de rosée aux sommets des brins d'herbe. C'est une eau renversée qui rejoint

l'appel des grives et des merles.

   Le jour se lève à leurs chants comme la lumière à son ombre. Tout est prêt dirait-on,

pour une Annonciation. Trop tard. La lumière est aveuglante. Elle recouvre déjà le jardin

de ses mains sèches.

***

   L'onde est invisible qui pousse plus loin les poissons, lorsque à pas lents, tu marches sur

la rive. Ainsi le chant des oiseaux. Tes oreilles reçoivent leur musique, mais c'est autre cho-

se qui repousse en toi les peurs, les doutes, ouvre une brèche... Autre chose, mais quoi ?

   Impossible d'ouvrir les ailes pour monter vers cette ouverture. Il te faut marcher enco-

re. Chanter aussi. Chanter pour découvrir, au coeur de ta propre voix, ce noyau de clarté

qui, toujours, germe dans le chant.

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Philippe Mathy : notice bio-bibliographique

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   Philippe Mathy est né le 17 juillet 1956. Il a fondé en 1987 1' ASBL " Le front aux

vitres " ( Galerie d'art / Rencontres poétiques  ). Derniers recueils parus: " L'atelier

des saisons " ( Cheyne, 1992, réédition revue et augmentée 1999 ), " Monter au mon-

de " ( Rougerie, 1994 ), " Invisible passant ", ( Tétras Lyre, 1995, coll. bilingue fran-

çais-basque, préface d'André Schmitz ), " Le temps qui bat " ( Le Taillis Pré, 1999 ).

   " Philippe Mathy parcourt un monde étonnant, aux richesses infinies, d'autant plus é-

tonnant qu'il nous est familier et pourtant nous échappe, d'autant plus riche qu'il s'offre

à nos yeux et nous demeure insaisissable. Comme si la clef s'était perdue, qui nous brûle

au fond des yeux. "

   ( Guy Goffette, Le Carnet et les Instants, mai-septembre 1996  )

Visitez le site Poésie-Peinture : < http://users.skynet.be/sky90463 >

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 Merci aux Editions du Taillis - Pré d'avoir permis la reproduction des textes de

 Philippe Mathy.

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