Poèmes et bio-bibliographie de Santiago Montobbio



Santiago Montobbio



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Huile sur toile de Silvaine Arabo

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EX-LIBRIS

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Ce n'est pas bon de presser l'âme, pour voir s'il en sort de l'encre.

Le papier est toujours l'assassin - l'assassin de toi-même -

et peut-être vaut-il mieux que l'ombre et que ses dagues

courent pieds nus pour d'anciennes voix. Pour d'anciennes voix,

très loin du nombre et de ses prisons, parmi les brumes

oubliées. Mais je pense aussi qu'avec tout cela

peut-être tu pourras un jour faire un petit carnet ;

qu'avec tout cela - les rouges, les brumes et les enfants

qui se disent au revoir au coin des rues - tu pourras peut-être

réunir quelques fragments illisibles d'un journal

les ravauder patiemment, très tard le soir,

jusqu'à ce que, maladroitement, ils forment un livre fait de froid.

Et peut-être, sur leurs couvertures grises de pluie

tu pourras aussi mettre mon nom ancien

et, juste au-dessous, les dates connues

de ma naissance et de ma mort. Et alors

mon nom petit là-haut, mon nom - le pauvre -

dont je ne sais plus s'il fait rire ou pitié

ainsi gravé sur quelque couverture

avant qu'on puisse embrasser les silhouettes évanescentes

de ces tristes fantômes sentimentaux, que je ne suis pas

mais que les vieux papiers obstinément disent que je fus.

Extrait de Le Théologien dissident

Section Hôpital des innocents

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LES TRAVAUX ET LES JOURS

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Avoir tellement écrit dans l'ombre pour que le sang s'apaise,

celui où dort une oeuvre ; avoir écrit l'obscurité ou l'avoir été,

depuis ses fenêtres fermées avoir fait ses adieux chaque fois

que la terre est orpheline, vainement avoir semé

sur la page des silences

qui ne se révélèrent finalement pas

être des clefs universelles

et après que tu as réussi

à supporter ainsi la vie - processions de défaites

dans les toiles d'araignée de l'encre - quand tu seras mort

qu'une revue de province inconnue

publie l'un de tes poèmes

et qu'alors quelqu'un y trouve quelque chose,

que quelqu'un les trouve - ce n'est qu'un exemple - franchement amusants.

Extrait de Le Théologien dissident

Section Hôpital des innocents.

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MONUMENT A MON UNIQUE PEINE

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Avoir perdu bien vite la vie

dans un coin ou un autre ; avoir senti

comment l'eau s'échappe

peu à peu des yeux,

avoir tant senti la peur et tant senti le froid

comme pour n'être finalement rien d'autre

que la peur et le froid. Avoir eu

de l'ombre et la gorge sèche, avoir

eu ou ne pas avoir eu

et n'avoir jamais été rien d'autre que des doigts,

n'avoir, non, n'avoir jamais réussi à sortir

de cette sombre ville et n'être que

l'héritier de la déroute

me repentir seulement de n'avoir pas composé,

quand il restait du temps, un poème qui n'aurait pas souffert

d'un excès de verre, un poème simple et sans motif

mais dans lequel l'eau aurait versé tout son sens

pour que, après l'avoir reçu par le courrier invisible des os,

tu puisses le garder pour toujours comme un ami oublié

ou un chien bleuâtre qui te dirait bonne nuit

avec la ponctualité

irréprochable de l'absence.

Extrait de Le Théologien dissident

Section Terres

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LE THEOLOGIEN DISSIDENT

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Ca n'existe pas, la mort, ça n'a jamais existé.

Bien que l'homme ait vécu sous sa menace,

dans son mensonge, ça n'existe pas, la mort, ça n'existe pas,

et si vous devinez par-delà la lune le visage précis

de l'absence, si oublieusement vous regardez

la pupille sombre de l'attente

vous comprendrez que ça n'existe pas, qu'en vérité ça n'existe pas

et comment pouvait-elle exister, et quel nom

aurions-nous pu donner alors à cette terre.

Extrait de Le Théologien dissident

Section Le Théologien dissident

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FABLE ET SIGNE ?

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Comme nous n'avions jamais pensé que Dieu pouvait être petit

au point de douter de sa propre existence

nous avons été surpris de le voir qui claquait des dents

sur les rives du froid.

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Heureux de savoir qu'il était en nous,

nous l'avons étendu au soleil, comme pour un jour de fête.

Extrait de Le Théologien dissident

Section Le Théologien dissident

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UNE FEMME

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C'est comme ça qu'on fait une femme : sur les épines du rêve,

avec un peu de lune et comme une prison choisie

où la lumière s'adoucit. C'est comme ça qu'on fait une femme,

et si ce n'est pas le cas, c'est de cette façon qu'on devrait la faire.

Extrait de Le Théologien dissident

Section Le Théologien dissident

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SI VIVRE EST DESORMAIS UNE CHOSE INCONNUE

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C'est vrai : voilà déjà longtemps que je soupçonne

la fin ancienne de la strophe, et je dois dire aussi

- maintenant que je m'en vais - que de tout ce

que j'ai pu t'écrire, que de tout ce

que parfois j'ai pu encore - moi, étranger, ou si heureux -

te donner

je ne me souviens que du fait

que forcément cela avait toujours la forme

de salamandres nocturnes qui mordaient

la berceuse d'un enfant. Mais

ne t'en fais pas, car si

vivre est désormais une chose inconnue

ce qu'un homme peut bien dire avant de partir

ce sera des oiseaux

jusqu'à l'oubli

et ainsi je veux seulement que tu saches

que tu pourras pressentir cet adieu-là

lorsque toutes les rues, jusqu'aux plus miteuses

ne sauront obstinément plus leur nom.

Alors une ombre devra passer - dans mon souvenir

même ton rire fera l'expérience du froid.

Extrait de Le Théologien dissident

Section L'Anarchiste des feux de Bengale

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METROPOLE

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On m'a dit que par ici vit un poète

qui à force d'humanité a fini par devenir céleste, dis-je.

Et j'ai ajouté : si vous croyez que c'est une plaisanterie, alors voilà le clou :

je suis parfaitement sérieux. Le silence crépitait

parmi de vieilles feuilles. Je le rompis à nouveau :

il n'a pas de nom, précisément parce que sa vie

se passe à le chercher. Ah, c'est ça !

a répondu le patron du bar. On dit qu'il s'est fait des échafaudages

de sonnets célestes, mais il faut dire que personne

ne sait bien jusqu'où il monte. J'essaierai si j'en ai l'occasion, dis-je.

Et c'est comme ça que j'ai vu des sujets, des toiles d'araignée tissées pour eux

de leurs mystères et comment tous ensemble ils amassaient

le bois des verbes pour se rendre de concert

au feu du Grand Verbe. Mais non. Je

n'ai rien pu voir de tout ça : il est encore très loin,

et il est arrivé dans une ville inconnue, une ville

fondée par lui ou par ses rêves et où

je me perds parce que les rues y

sont les traits de son visage. Il est vrai que certains font des poèmes

de bonne facture, ai-je pensé au moment où je le compris,

et au moment où je pensais cela j'ai senti

qu'il ne me restait que les nuits

de défaite et leurs déserts imbéciles.

Extrait de Le Théologien dissident

Section L'Anarchiste des feux de Bengale

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VIE SENTIMENTALE

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Les films proposent trop de façons

d'interpréter la pluie ; trop de façons, trop d'yeux

et cette facilité complètement exagérée comme sur une carte postale idiote

avec laquelle à mi-chemin entre le verre et la cigarette

les gestes maquillés d'une image

soupèsent, triturent, absorbent et administrent

une distance de jeune fille ; exagérée et aussi idiote, ceci,

ceci est plus ou moins ce que je me dis

lorsque je récite le manuel des adieux de ma vie

et que d'après lui je comprends qu'il est absolument certain

que ne pas me suicider est quelque chose qui m'a toujours demandé beaucoup de travail,

que ne pas me suicider - absence, clinique et autres portraits

pathétiques et exaltés - en vérité a été pour moi

le grand devoir quotidien

et qu'à cause des bagages aphones

que le temps a bonnement tenu à m'imposer

à l'heure qu'il est la seule thèse que je pourrais produire

serait une collection fumeuse d'absurdités qui essayerait de faire voir

à quels extrêmes délabrés la maladresse peut nous conduire

si depuis toujours elle domine

l'expression des sentiments.

Extrait de Le Théologien dissident

Section Dramatis personae

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SECONDE FABLE

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Regarde : je ne suis plus là, où tes yeux se portent.

Je suis l'enfant que quelqu'un a perdu

quand en rang avec d'autres on l'a amené

voir des cathédrales ou des ruines qui devaient être expliquées

dans d'inexplicables musées, je suis l'enfant que des gens

ont perdu et pour d'autres yeux celui qui

a voulu se perdre, dans d'autres rues,

je suis l'enfant qui chante et qui n'est pas.

Regarde : ne vois-tu pas que je suis manquant, que je ne suis pas ?

Mais écoute-moi, c'est mieux, fais attention et regarde,

guette d'entre les mots d'autres mots

faits seulement de magie et devine

que pour abattre la nuit, pour la réduire en bûchettes

chaque jour un enfant déjà perdu naît

pour se perdre en ton coeur.

Extrait de Le Théologien dissident

Section Les Poèmes du fantôme

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POETIQUE

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Non seulement les choses ne sont pas comme elles sont ni même

comme elles semblent être ; les choses, en général, sont comme

elles nous font mal.

Extrait de Le Théologien dissident

Section Ethique irréfutable

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ETHIQUE IRREFUTABLE

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Je traverse et j'oublie, je saigne et j'oublie, je siffle

et j'oublie : je ne vis pas et je crois bien que j'oublie

même que je ne vis pas.

                           Engloutir :

peut-être suis-je particulièrement doué pour

engloutir, pour mettre en pièces

la vie.

         Ou pour vivre à cette époque

de branches abattues et de soirées compliquées,

installé avec une faiblesse de fer dans le renoncement

et sa nuit éclatée, à l'époque de l'absence du vouloir,

de l'absence du dire et de l'effort tenace pour cueillir avec soin

la tête et les mains des vers qui m'assaillent

et plus encore l'époque de l'impuissance

à m'arracher même à ce prix cette phrase que jour après jour je transporte

comme un coeur coupé au fond de mes poches.

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Et même si je crois que ceci, je l'ai déjà écrit

ailleurs ou dans une autre âme

je suppose que le peu que nous savons

il est inévitable que nous le répétions :

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oui, c'est la douleur qui crée une langue, et j'ai été une langue,

le moyen étrange par lequel un homme se sauve.

Extrait de Le Théologien dissident

Section Ethique irréfutable

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Lire note suivant la bio-bibliographie. .

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Notice bio-bibliographique

communiquée en espagnol par Santiago Montobbio

traduction française de Silvaine Arabo

Santiago Montobbio est né à Barcelone en 1966. Licencié en Droit et Philologie

Hispanique de l'Université de Barcelone. Professeur à l'ESADE et à la UNED

(Université Nationale Espagnole d'Enseignement à Distance). Il a publié comme

poète pour la première fois en mai 1988 dans la Revista de Occidente. Son livre

Hospital de Inocentes (Madrid 1989) fut salué par des écrivains notoires tels que

Juan Carlos Onetti, Ernesto Sabato, Miguel Delibes, Camilo José Cela, Carmen

Martin Gaite, José Angel Valente.

Il a également publié Ética confirmada (Madrid, 1990), Tierras (France, 1996),

Los versos del fantasma (México, 2003) et El anarquista de las bengalas

(Barcelona, 2005), finaliste du Prix Quichotte 2006, qu'attribue l'Association

Collégiale des Ecrivains Espagnols, par vote, au meilleur livre publié dans l'année.

En cours de publication et qui paraîtra au cours de cette année 2008 : Absurdos

principios verdaderos.

Il a collaboré avec les revues les plus en vue d'Espagne et d'Amérique, comme

El Extramundi y los Papeles de Flavia, La Gaceta del Fondo de Cultura Economica

o Casa de las Américas, et il a été traduit en anglais, français, italien, allemand,

roumain, danois et portugais.

Il a été publié des traductions de ses poèmes à Paris (La voix du regard, Passage

d'encres), Bruxelles, (Le Journal des poètes), Rome (Pagine), Londres (Interna-

tional Pen, The review), Dublin (Carte allineate), Porto (O Primeiro de Janeiro),

New-York (Terra Incognita).

Les Editions Atelier La Feugraie ont publié en France une anthologie de sa poésie :

Le Théologien dissident, Editions Atelier La Feugraie, Paris 2008), d'où sont extraits

les poèmes reproduits sur cette page, dans la traduction de Jean-Luc Breton.

On peut obtenir des informations sur le parcours d'écrivain de Santiago Montobbio

en consultant sa fiche d'auteur (Dictionnaire des Auteurs de la Catedra Miguel Delibes) :

http://www.catedramdelibes.com/archivos/000828.html

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Note de Silvaine Arabo

Remerciements.

Ces poèmes ont pu être reproduits grâce à l'aimable autorisation conjointe de :

l'auteur : Santiago Montobbio, l'éditeur : Jean-Pierre Chevais et l'Atelier La

Feugraie  et Jean-Luc Breton, traducteur du Théologien Dissident, d'espagnol

en français. Qu'ils en soient ici tous vivement remerciés.

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