JEAN ROUSSELOT
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.. Le Souffle de l'Ange ( Silvaine Arabo )
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. Nulla dies sine linea
PLINE.... .
1-
La ligne unique qu'il suffit
De tracer chaque jour
Pour rester digne du peu de langage
Que l'on est capable d'être
Protègera-t-elle ou non
En ce si tardif aujourd'hui
La bonté l'amour et autres
Passagers clandestins qu'il te faut bien nourrir
Tandis qu'au couteau tu tailles
Le bout de ta route en toi
.
C'est à peine si tu discernes
Le sens de tes mots
Tant ça hurle et saigne
Jusqu'à changer toutes les emblavures
De la terre et du ciel
En horde de coquelicots .
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2 -
Cette autre ligne autant l'écrire
Avec un mégot une fleur d'ortie
Ou un sorbet classique à la mélancolie
Personne ne sera là pour la lire
Te reprocher fioritures
Ou manques d'à propos
Entre deux quintes
C'est ta bonne action du jour
Mais pour toi seul
L'oeil attentif quand même
Au scarabée à bout de force
Qui traverse ta route
Pour qu'il ne meure qu'à son heure .
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3 -
Révoqué en doute
Par toi-même comme
Le temps incréé
Par les marchands d'éternité
Tu pourrais encore pourtant
Te jeter contre les portes
Et te rouler dans les ronces
Jusqu'à ce que tu saignes assez
Pour tracer la ligne
Qui chanterait pouilles
Au confort du désespoir.
.
Promets-moi d'y songer .
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4 -
Se rencogner dans l'ascenseur en chute libre
De la raison
Vaut-il mieux que s'éparpiller
Dans les prédelles ténébreuses de l'amour
.
Quoi qu'il en soit durer n'importe
Mais seulement que rien n'arrive ou ne s'achève
En nous et hors de nous
Tant que nos mots fussent-ils aussi vains
Que le ricanement d'une clé
Cachée derrière un meuble
Dispensent quelque lumière .
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5 -
Entre les lignes planter
Des sentiments que l'on n'honore plus
Des huttes pour enfants mythiques
Des ténèbres de plein jour
.
Ou bien paver le moindre silence
Avec des mots retaillés
Pour qu'ils s'encastrent au mieux
Quitte à ce que nul ne comprenne
Ce qu'ils essaient encore de braire ou susurrer .
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6 -
La ligne de feu qui cerne l'avenir
Ne fut tracée par nul orageux créateur
Mais bien par le soleil secret
De la mort
Enfin révélé par un gisant
Qui osa soulever la dalle
.
Entends les dits que profère
Son silence aveuglant
Ce sont couteaux carcans et crocs
Rien que tu n'aies déjà vécu
Ou seulement fait vivre .
.
7 -
N'attends pas l'ultime ligne
Qu'on pourrait bien t'interdire
Pour demander à la mort
De te laisser tes racines
Comme à maints arbres qu'elle arrache
Distraitement l'hiver
Et qui le printemps venu
Reverdissent assez pour
Que l'oiseau le moins subtil
Hésite à s'en écarter sur l'heure
.
O mort diras-tu regarde
Mes survivants déjà s'apprêtent
A m'habiller en dimanche
Pour toute ma longue semaine de pourriture
A toi je ne demande
Qu'une brève illusion
De feuillage surnuméraire
Pas plus de temps qu'il n'en faut
A un chevreuil nouveau-né
Pour se tenir debout
.
Ainsi pourrai-je feindre
A mes propres yeux
De n'être qu'en congé .
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Jean Rousselot : " LIGNES " (1995 ).
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Ces textes ont pu être reproduits grâce à l'aimable autorisation conjointe
de Jean Rousselot et des Editions " LES DITS DU PONT ".
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Pour Jean L'Anselme
Si certains sommes-nous que nos dieux ont figure humaine, qu'un verre
n'est pas une table mais pourrait bien en devenir une avec un peu plus
d'algèbre et que nous irons bientôt faire nos galipettes sur Bételgeuse,
nous décrétons que le hibou bouboule alors qu'à son idée comme à celle de
ses frères, il barrit ou brame peut-être.
*
C'est entendu, souffrir d'être est le propre de l'homme. Il n'empêche que, les nuits d'hiver, les
petits bois abandonnés crèvent d'angoisse. Nous devrions aller les caresser, dissoudre avec notre
haleine leurs larmes pétrifiées. Mais nous dormons, nous dormons, bien au chaud dans le cocon de
notre désespoir.
*
Qu'ils aient pu être d'abord oiseaux, chevaux, poissons ou hommes ne vient même
pas à l'idée des arbres. Il leur suffit bien d'avoir à avaler la fonte des pancartes, à
démêler leurs fruits des étoiles, ces oursins du ciel, à founir à temps les bâtisseurs en
poutres et les bourreaux en potences.
*
Mis au pied du mur, on s'inculpera peut-être, au lieu d'y chercher des prises ou
des brèches, d'avoir en telle année manqué l'arrivée des vanneaux, la veille encore ri
d'un braiment, le matin même bousculé Homère pour caser Horace
*
A nous tourmenter non moins que la beauté du mot Bellum, il y a d'avoir dit nuisib-
les, et écrasés comme tels, bourdons et russules, il y a les gémissements du houblon
chassé à coups de fourche d'un vignoble slovaque, il y a l'invraisemblance d'avoir pu
boire cent fois la cigüe sans mourir.
*
Les vieux qui nous disaient, quand nous ne savions que faire, de nous gratter les jambes jusqu'à les
nantir de bas rouges, n'avaient pas prévu que, notre ennui ne cessant, nous nous vêtirions entièrement
d'écarlate, peu à peu, de la même façon. Depuis longtemps au chaud chez Proserpine, c'est tout juste
s'ils nous reconnaissent, devenus vieux à notre tour, en ces étranges écorchés qui, bâillant toujours, se
grattent jusqu'à l'âme en descendant vers eux.
*
On peut toujours prendre le pouls de la mer, voir où en est l'ulcère du Commandeur,
se demander si le temps a vraiment commencé, manger de la terre à défaut de pain ou
réussir à caser le mot Perditance dans une carte postale au Bondieu, la poésie n'en
continue pas moins d'attendre son visa pour l'étranger qu'est cette vie.
*
De sotie en sotie, la mort finit par trouver l'herbe trop belle. Comme vue à travers les cils d'un homme
en pleurs. Il faudrait, dit-elle, une averse assez forte pour affouiller la terre jusqu'à l'os, lui faire cracher le
nom de l'auteur, ses intentions secrètes.
*
De compromission en compromission avec l'espérance, cette traînée astucieuse,
redeviendra-t-on jamais l'enfant qui, à chaque coup qu'on lui donne, demande si
c'est pour "de rire" ou pour "de vrai".
*
Tant que fument encore les feux de novembre qui ont l'odeur bleue de la miséricor-
de, le mieux serait peut-être, bras et jambes en croix, d'écarter avec sa face feuilles
grasses, bogues pourries et d'avaler la terre à grandes goulées sans attendre qu'elle
entr'ouve ses cuisses.
*
Nourrie de la faim qu'on a d'elle, la poésie s'occupe à calibrer les mondes avant
le passage du grossiste. Mangés ou non par va savoir quelle galaxie, tous finiront
dans le cloaque universel de l'avenir, dit-elle aux arbres qui égrènent sans y penser
le comboloy des saisons. Le vôtre aussi et vous avec, comme tous autres majuscules
et minuscules, microbes et leucocytes qui perpétuent encore cet ici. Moi seule ai quel-
que chance de durer tant que l'écho d'un écho répètera mon nom, ne serait-ce que
pour personne.
*
La mort qui ne dort que d'un oeil fait référence tantôt à l'obus couché dans le canon,
tantôt au jaune d'oeuf blotti dans l'albumine. Elle pourrait aussi bien invoquer l'exemple
des vieux chagrins qui nous taraudent alors que leur cause s'est perdue dans nos brouil-
lards, ou bien celui de cette écriture-ci, toute en masques et manques, indispensable
pourtant, plus encore que la vie.
*
Nous avons beau passer à l'encre avec nos tire-lignes et compas d'enfance, qui sentent encore un peu la
banane, les ondoyants brouillons de la réalité, notre sentiment persiste de n'être ici tolérés que par suite d'un
hasardeux chevauchement de juridictions.Recourir en adulte au fil à plomb n'arrange rien ; n'est-il pas rafalé
par le seul énoncé de la Grâce ?Sans savoir quelle contenance prendre, nous piétinerons donc jusqu'au bout
parmi des épluchures de sentiments, des métaphores tout juste désailées qui ont mis longtemps à mourir, des
astérisques élégants qui ne renvoient qu'au néant.
*
A force de vouloir entrer - vif - en matière, on croirait presque, dis-je, on croit
entendre on ne sait quel vieux tousseur, relégué dans l'espoir du fond, griffer les
murs.
*
Pain de proposition qu'en dire, sinon que son odeur de fille nue éparse au soleil persistera dans les
cryptes les plus profondes longtemps après l'extinction des feux de la parole.
Ararat de rigueur, olivier de transparence, flamme de certitude, scarabée de service n'ont pas même
haussé les épaules en lisant qu'il faudrait peut-être ajouter quelques milliards d'années à l'âge présumé de
l'univers. Pour eux, ce ne sont là que nouvelles mômeries de l'éternité.
*
Comme le feu, rénovateur perpétuel de toutes choses, le moindre grain de sable fait
ce qu'il doit. Le houx aussi. La vague, l'arc-en-ciel et le chevreuil tout comme. Même
la marelle se retient de se dissoudre sous l'averse, afin que ciel et terre gardent leur
crédit.Devra-t-on s'ouvrir les veines pour s'assurer que le sang est toujours au travail ?
*
Eh bien sûr que la nuit est déjà le jour, que le jour est déjà la nuit, que parfois,
tels Yin et Yang, ils font la bête à deux dos. Il n'empêche que, déshabillés de leurs
ténèbres, les dieux sont horribles à voir et qu'à la moindre confusion nocturne entre
sommeil et soleil, l'écureuil se remet à craindre, la mer à jouir d'elle -même, le
remords à forer.
*
Si le droit d'être encore exige qu'un peu de rouge soit mis aux joues de nos phrases crayeuses de
lassitude et de frayeur, où le trouver plus pur qu'en la sorgue flamboyante du matin d'hiver ou l'apoplexie
du couchant d'été, aux ongles de la rhubarbe renaissante ou dans la fanfare ultime du hêtre, si ce n'est, en
toutes saisons, au plastron du bouvreuil. Au mieux fardés, les mots refuseraient-ils quand même de tromper
le pauvre monde, il faudrait en venir aux gifles, au gant de crin. Dernier recours, l'acide. Mais avant de
l'instiller, ne serait-on pas déjà forclos ?
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Extraits de INEDITS 1996
( POEMES CHOISIS Edit. ROUGERIE )
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Ces INEDITS ont pu être reproduits grâce à l'aimable autorisation conjointe des
Editions Rougerie et de Jean Rousselot.
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JEAN ROUSSELOT, notice bio-bibliographique.
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