Poèmes de Georges Sédir



Georges Sédir



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" Zen " ( dessin acrylique de Silvaine Arabo )

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          DEPART

    Partir par un matin de brume

Où le soleil ne se lèvera pas,

   Voir les toits des maisons qui fument

Et repartir sans regarder ses pas !

   Je pars, j'ai retrouvé des fleuves,

Des villes, des forêts, mais c'est en vain

   Que j'ai cherché des rives neuves :

Je n'ai plus rien qui m'émeuve, plus rien

   Que le murmure lent du train.

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         LA PRISON

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                         ( sonate en la majeur )

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    Dans la ville aux murs plats

cachant des tombes et des cages

tous les hommes ont le front bas

toutes les femmes se ressemblent

tous les Noms perdent leurs syllabes.

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    Les adolescents doivent

se hisser à la verticale

sur une invisible paroi

rampant sans aide et sans amarre

pour sortir enfin de l'enfance.

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    Seuls quelques-un s'évadent,

les autres tombent et se broient.

Sur le sol froid crèvent leurs crânes

dans le peuple des enfants-larves

et des vieillards déjà cadavres.

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         DIES IRAE

Sous un ciel borgne et brutal

éclatent les chairs lasses.

Coulent des larmes et du sang,

roulent des excréments

et des paroles pourrissantes.

Dies irae, dies illa  ?

Le sol se fend, des temples craquent.

Miracles morts et pluies de cendres.

Dies irae, dies illa ,

Solvet saeclum in favilla.

L'esprit sans forme et sans langage

plane.

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FRAGMENT D'EPITAPHE

...Lui plaisaient la pluie et l'Asie,

les bois, Mickiewicz et Pouchkine

Nerval, Novalis et la nuit.

Il pensait que pour l'essentiel

on avait à peu près tout dit

cinq siècles avant Jésus-Christ.

Il lut des romans policiers

et des traités sur le bouddhisme.

A-t-il réalisé ses rêves ?

Dans la neige ou sous les tropiques

il contemplait souvent le ciel.

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Peut-être a-t-il porté toute sa vie un masque

et peut-être pas.

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PLUS RIEN A VOIR ?

Pour la vision suprême il n'est plus rien à voir

ni homme ni Bouddha

et les choses de l'Univers

ne sont que bulles sur la mer.

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Même les sages

apparaissent et disparaissent

en un éclair.

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ANCIENNE CONNAISSANCE

L'état originel des choses

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Si le savant l'ignore

qu'il demande à l'idiot.

A défaut de réponse

qu'il aille au champ des morts

et demande au cadavre.

Ce qu'il en entendra

(sera) (ne sera pas)

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l'état originel des choses.

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MAISONS MAUVAISES

En mainte maison de pierre souffrante

fermenteront au fond des caves

tous les déchets accumulés

de tristesse et de haine.

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Leur chaleur sans corps se condense

en ombres cherchant la chair et le sang :

et dans la nuit brillent des lueurs noires

venues de très bas.

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Des siècles passent.

Un jour les murs pourris vacillent

et tombent. Dans les ruines

on verra les cadavres

de vieillards et de chiens innocents.

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FORME DE FEMME AU FOND DES EAUX

Dans les marais de nuit la terre

se mêle à elle-même et s'enfle et se soulève

et par son lent travail enfante

une image.

Cette image est femme

et ses yeux sont d'étoiles noyées.

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Immobile au milieu des courants

elle brûle sans flamme

comme un alcool perdu,

se consume sans bruit, se consume sans but

droite et nue.

Elle ignore le sang et le temps.

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Une chaleur occulte a fondu les métaux,

le ciel se fend, le soleil fuit, les rochers coulent.

L'Image vibre et voit. A travers son beau corps

passent des ondes et des souffles :

elle est reflet, présence absente, âme d'une eau

trouble et rousse.

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FEMME DORMANT

Drapée dans son rêve

et nue sur la rive

du lit qui vogue, elle

sourit et vacille

vers la nuit liquide.

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Lointains souffles. Formes

en sommeil profond.

Cheveux en ruisseaux

qui coulent, toison

tendre, courbes d'ombres.

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Calme. Petit être

presque délivré

des maux et chimères

- sens anéantis -

entre mort et vie.

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L'OEIL

    Promptement versé de théière blanche en tasse très blanche, le liquide a coulé,

brûlant et souple. Une bulle est apparue à la surface, nette, irisée et ronde, précise

comme un oeil.

Cet oeil tourne un peu sur lui-même et se fige. Regarde-t-il ? Je le regarde et l'ima-

gine me voyant.

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     Qui se tient derrière mon regard ou le sien ? Personne peut-être, si tous ces

mouvements répondent l'un à l'autre, dans un système indéfini de miroirs morts qui

se reflètent. A moins qu'un unique Témoin ne joue à se mirer, curieux, se feignant

autre, multiple en apparence pour une minute ou pour la durée de notre univers.

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Le restaurant s'est animé. Naissent des corps, des bruits, des odeurs et des rites. Une

femme sourit. L'oeil disparaît. Je bois mon thé.

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GRAND JEU

Si quelque dieu sans nom sans forme

aime à jouer, comme on l'a dit,

avec les êtres et les mondes

..

nous saurons jouer avec lui

ou sans lui, ou contre lui-même

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- jusqu'au moment où nous verrons

que nous et lui ne faisions qu'un.

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NUL NE DIRA ...

Nul ne dira ce dont les dits procèdent

Nul ne perçoit ce qui forme les formes.

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Nuit. D'elle se créeront

Ou ne se créeront pas

Les choses qui se meuvent.

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Antérieure toujours. Sans début. Sans limites.

Aveugle et omnisciente.

Latente. Omniprésente.

Elle est silence.

Chaude ou froide, on ne sait.

Vivante et englobant la mort.

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Nul ne peut la nommer.

On essaya pourtant :

Isis. Brahman. Ou Rien.

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Elle absorbe ce qui l'ignore

Ou troublerait son unité.

Elle est réponse, compassion, paix de la paix.

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Note de l'auteur :

Les trois premiers poèmes sont extraits du Poème de la Planète malade  (Saint-Germain-des-Prés ) ;

les trois suivants, de Est  (idem ) ; les trois suivants, de La Déesse noire  (Groupe de recherches

polypoétiques) ; les trois derniers, de Grand Jeu  (Maison de Poésie).

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Notice bio-bibliographique de Georges Sédir

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Georges SEDIR est né dans les Vosges en 1927. Carrière diplomatique et très nombreux

voyages, surtout en Asie.

Premier roman en 1964 : Les ombres d'un été romain  ( Julliard ). Trois autres publiés

ensuite, dont Des combats inutiles  (La Table ronde, 1996).

Premier recueil de poésie en 1975 : Pas  ( Saint-Germain-des-Prés ). Puis Le Poème de

la Planète malade  (Ibidem, 1978 ), prix de l'ADELF ; Est  (Ibidem, 1981), avec préface

de Pierre Emmanuel ;La déesse noire  (Groupe de recherches polypoétiques, 1988) , prix

de la Société des Gens de lettres ;Grand Jeu  ( Maison de Poésie, 1999 ).

Auteur de divers essais, critiques, nouvelles. Traducteur des grands écrivains polonais :

Gombrowicz; Milosz et Schulz. Critique littéraire au Journal des Poètes ( Bruxelles ), à

Phréatique, au Républicain Lorrain ( Metz ) et à Résurrection.

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