Poèmes de Philippe Veyrunes



Philippe Veyrunes



LE MAUVAIS ANGE

   Il habite le phare oublié du monde, dans ce champ d'écueils où

la mer et la mort confondent leurs routes. A chaque tempête, des

coquillages bleus viennent s'échouer au pied de sa tour. Près du

grand fanal, ont niché des pétrels.

   A la nuit tombée, lorsque les cargos empennés de lueurs tâtonnent

à l'Orient, il fait briller la lanterne au rythme des clignements

d'étoiles. Quand les nuées délogent les astres, il éteint le fanal

en signe de deuil.

   Tout le jour, entre deux invocations à la lune, il tire à l'arc

des albatros ou pêche autour du phare des poissons globe et des

méduses. Festin de pirate, arrosé d'eau de pluie ou de liqueur

d'algues.

   Aux marées d'équinoxe, les flots bienveillants entraînent sa

barque vers le rivage embrumé. Dans les ports bavards claquant

d'oriflammes, il promène alors sa démarche aérienne qu'admirent les

villageois. Tendrement, devant sa cape mauve et ses longs cheveux

blonds, murmurent les jeunes filles. En catimini, les pilleurs

d'épaves lui offrent des sacs de vanille et des chandeliers.

   Mais nul ne comprend qu'à sa vue, brusquement, détalent les

chats noirs et se signent les rebouteux ...

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LES BEAUX ANNIVERSAIRES

   Par l'avenue brumeuse, arriva en carrosse la troupe endiablée

des voisins, des cousins, des oncles et des tantes. Nos amis d'hier

suivaient en pousse-pousse, ayant coupé nonchalamment par la forêt.

   Les invités, rieurs et buveurs, s'attablèrent bientôt dans la

grande salle aux rideaux à trèfles. Au menu: poissons de fable et

gibier d'outre-mer. Pour les enfants jumeaux, roitelets d'un jour,

une coureuse des montagnes découpait des fruits bleus.

   Les enfants rois, le dessert venu, déballèrent sans bruit leurs

cadeaux pipés: trains électriques déraillant et panoplies incomplètes.

Ils ne verraient jamais sur le puzzle inachevable les beaux yeux

de la reine.

   Pour déjouer le sort, un ami nous conduisit à la foire. Entre

deux tours de manège, une cartomancienne allumait les étoiles. Nous

gagnâmes des fleurs de sucre à la tombola des anges.

   Au retour, nous vîmes le crieur de journaux s'époumonant dans

un parc. La plus belle promenade de somnambule: l'ascension du

Fuji-Yama !!!

   Les enfants, ce soir-là, gagnèrent leur lit sans rancune, un

fol espoir au coeur ...

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FANTOME DE PARADIS

    J'ai longtemps vécu dans cette maison noire au milieu des prés,

où vingt-quatre filles, par le teint et l'éclat du regard,

ressemblaient aux heures du jour et de la nuit.

   Je pouvais, depuis mon demi-sommeil, les caresser de l'oeil ou

par le souvenir, mais n'avais point le droit de leur parler.

   Un soir d'orage, peut-être sans raison, je leur offris des

morceaux d'éclairs rapportés du ciel. Plusieurs me sourirent.

D'autres, pour toujours, me fermèrent leur coeur de rose.

   Après l'orage, il me plut de me transformer en chêne

tentaculaire. Ainsi déguisé, je couvais de mon aile tiède les

jeunes filles se cachant tour à tour, au gré du soleil tournant.

Chacune d'elles, à mi-voix, parlait à son ombre égarée à l'autre

bout du temps.

   Les soirs d'orage reviendront-ils ? La lune se voile dans le

ciel parfumé. Les chênes meurent aussi ...

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MORTE SAISON

   Plage déserte, où le vent du Nord rebrousse les dunes. Ourlées

de bleu gris, des vagues blanches rognent la digue. Au large, nimbé

de mouettes, un paquebot rapetisse. Vers quelle Norvège ? Vers quel

paradis ?

   Stores baissés, cheminées froides, les hôtels dix-neuvième

toisent la mer. Que de statues murmurant dans les escaliers ! Que

de tableaux fanés !

   Le Casino, déchu par l'hiver, dresse en bord de plage l'orgueil

d'un exil. De roulettes bâchées en pianos fermés, des pas solitaires

voguent sous les lustres.

   Longues rues aux pavés de marbre. Talonnés par le vent, on

s'engouffre dans des bars moelleux, décorés de filets. On y sirote

des grogs, des tisanes d'Orient. On y bâtit maints châteaux de

cartes, sous le regard froid de joueurs de quilles.

   Le long de la plage, un enfant aux mains roses tire un

cerf-volant. Il suit du regard le navire fondant au large,

empenné de rêves. Des nuages plein la tête et le corps léger, l'enfant

s'évade, entraîné par le cerf-volant dans le sillage du paquebot ...

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DIMANCHE AU VILLAGE

   Juillet de cigales. Dans les herbes jaunies pullulent scorpions

et salamandres. Une rivière, entre les champs de maïs brûlés, s'assèche

lentement. Qui foulera l'étroite route se mélangeant aux labours, la

route aux fondrières, aux grenouilles dormeuses ?

   Qui descendra de la grand-rue ? Sur des chaises bancales, au long

des murs noircis, de vieilles femmes potinent. A l'unisson, derrière

des volets clos, une silhouette voûtée façonne dans un journal des

lettres fielleuses.

   On se déprave à coeur joie, là-bas, vers les grands vergers

pourrissants. Couteau à la main, des enfants mauvais torturent les pies

et taillent dans les troncs d'arbres des masques de comédie.

   Leurs pères indignes, brûleurs de maïs ou empailleurs de merles,

vont alignant des belotes dans le café-bazar infesté de mouches. Un

tenancier grêlé, entre de longs soupirs, compte à mi-voix la recette

du jour.

   Près de la gare oubliée, deux amoureux se retrouvent. Du soleil

au coeur, des roses plein les mots, ils laissent leur regard épouser

le ciel. Entraînant leur âme, un ange s'envole à grands battements

d'ailes. Pour les amoureux, au-dessus des champs, au-dessus des gens,

il borne dans l'azur un royaume infini ...

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LE THÉÂTRE DE MASQUES

   Nous avions rendez-vous, à la tombée de l'hiver, près de la

rivière engourdie. Un grand saule pleureur, tremblant au vent du

soir, embrouillait de rameaux et de chuchotis notre veille fébrile.

Main dans la main, silencieux, plus attentifs qu'un espion de la

reine, nous guettions là ces hautes ombres veloutées montant du

crépuscule.

   A leurs froufrous prolongés d'oiseaux de nuit, nous les devinions

enfin émergeant des bosquets, puis dérivant jusqu'au pré entre les

langues de brume. Leurs mouvements de capes entremêlaient de souffles

chauds le vent courbant les roses.

   Nuages s'écartant pour un feu de lune, les capes voltigeantes

s'entrebâillaient bientôt sur de grands masques blafards, comme

sculptés dans la glace.

   Alors, dans le pré désert, entre bosquets et ponton, ces ombres

gantées de blanc déployaient en silence leurs quadrilles hautains.

Ebauches de caresses. Frôlements répétés, aux parfums d'ailes tièdes,

comme vent sur la mousse. Enlacements hâtifs. Couples naissant, rusant,

puis se déliant.

   Immobiles sous la cascade figée des rameaux, nous devinions

les sombres lueurs flottant dans les yeux des masques. Lumières

têtues, mûrissant pour nous entre lune et roseaux. Brillances

d'éternité, brillances d'âmes nues, renaissant de la nuit.

   Voulions-nous les rejoindre, les approcher à pas de loup et de

neige tombante, que les ombres farouches s'ennuageaient dans leur

cape. Face voilée, rebelles et tournoyantes, elles se fondaient dans

la nuit sans étoiles, nous laissant orphelins, stupides et muets,

comme au sortir des bras blancs de l'amour ...

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LES BONNES LAVANDIERES

   Les batailles de fleurs coupées ou de fruits mûrs le long des

soirs de carnaval, les rixes d'amoureux dans la luzerne et la boue,

les festins honorant la lune: tout s'achève en labeur souriant pour

les jolies lavandières, agenouillées près du torrent tout au bout

de la ville.

   Dans les herbes mouillées grésillantes de libellules, elles

chantent sans trêve, plus fort que les oiseaux, plus haut que les

roseaux, plus longtemps que les saules.

   A grands coups de battoir, elles repoussent en choeur les ondins

malicieux, ces pillards jaillissant de l'écume pour un butin de

linge.

   Quand s'égarent près du torrent quelques soldats meurtris, elles

les réconfortent d'un pichet de vieux cidre, et troquent les

uniformes contre des gilets bleus.

   Tuniques de guerre, tuniques de mort cédées au courant, quand

sèche à midi un linge oublié, que parfument secrètement les rosiers

sauvages et les glaïeuls ...

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LE BON CHIFFONNIER

   De sa cabane en bordure du fleuve à la cité noire, il va et

vient sur un vélo rouillé, traînant une remorque pleine d'habits.

   Sa longue barbe et son regard de braise peuplent les

cauchemars des enfants turbulents, qu'on menace à la nuit tombante

de sa venue.

   Le vieil homme, pourtant, n'écume chaque soir que les théâtres

du pays. Des comédiens ruinés lui cèdent leurs costumes de rêve,

qu'il enluminera de reflets d'étoiles volés au fleuve.

   Plus tard, contre des chandelles ou du tabac, il cèdera les

costumes aux pauvres gens de la ville.

   Que de bals à venir, s'improvisant dans les jours gris ! Que

de murmures, que de frissons dans les corons et les galetas ! Une

infante d'Espagne danse avec Fantômas; Pierrot tutoie un alchimiste;

Arlequin parle au Cid !

   Mais le vieil homme, silencieux et navré, entend seulement la

rumeur-sangsue lui faire noyer dans le fleuve les gamins turbulents...

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LES BEAUX ECHANGES

   Qui vole leur redingote à ces épouvantails, leur gibus et

leurs bagues ? Qui leur cède, goguenard, des bottes de sept lieues ?

   Par les grands champs de blé, s'éloigne en hâte une ombre

cornue.

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   Qui dérobe à ces jacquemarts leur beau marteau luisant et

laisse à leurs pieds des pantoufles de vair ?

   Dans la ville endormie, une silhouette aux mains fourchues

vole de toit en toit.

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   Un fantôme gagne le port. Des ailes veloutées caressent d'un

long souffle tiède les figures de proue. Quelle fille, volant aux

statues l'aimant vert de leurs yeux, vogue déjà, belle et hautaine,

sur les eaux noires de tes rêves ?

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   Tiédeur saline d'éternité. L'amour est l'ombre de la nuit...

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LA PRISON DE L'ILE

   Silence de cathédrale dans les couloirs sans gardiens. Des parfums

de mer et des cris de pétrels s'invitent dans les cellules, par les

fenêtres sans barreaux.

   Rempart d'eaux glacées, courants et requins blancs: qui s'en

viendra de la ville rongeuse, aux caresses de verre froid et d'acier ?

   Leurs yeux promenant dans le ciel bleu lavande, les prisonniers,

parfois, se prennent à admirer la chevauchée des nuages qu'éperonne

le vent du Sud. Puis, sans envie ni regrets, les voilà reprenant leur

tâche: peinture sur bois, comptines pour enfants pâles, vieux problème

d'échecs tirés d'almanachs ou de journaux persans.

   A la nuit tombée, quand l'Ange exauce les prières du soir, tournent

dans les serrures des clés bienveillantes. Par l'escalier secret, les

prisonniers gagnent en chuchotis le grand jardin bleu, luisant au

clair de lune.

   Là, s'ouvrent pour toujours des fleurs multicolores, dont les

parfums têtus guident vers le ciel l'âme légère des captifs.

   De l'autre côté des flots, recroquevillés dans leur lit de plomb

s'endorment les hommes libres, privés de ciel et de lune ...

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LES BEAUX NAUFRAGES

   Une ombre avait couru d'iceberg en iceberg, torturée, cornue et

fourchue, sous le regard fasciné des vigies. Le paquebot, enguirlandé

et luisant, filait toujours vingt noeuds.

   Au premier choc d'iceberg, première avarie: coup d'envoi du grand

bal et pluie de fleurs sur la mer. Des couples se formèrent, les

révolvers jaillirent des poches et la fête grossit en un big bang

cristallin de lustres brisés.

   Dans le Casino des premières, un joueur balafré accumulait à la

roulette miracle sur miracle. Très vite, il gagnerait le pont déserté

pour disperser au vent des liasses de billets bleus, se collant

un à un sur les icebergs.

   On ne descendit point les chaloupes. Enigmatiques et hilares, se

réunirent dans le salon d'honneur les passagers comblés. L'orchestre

faisait silence, en hommage à la nuit.

   Des bougies s'allumèrent dans toutes les mains lorsque le

paquebot, sans un bruit, descendit aux abysses, agglutinant aux

hublots poissons et hippocampes.

   Les bougies se fanèrent bientôt. Une à une, au travers des eaux

froides, s'élevèrent alors les âmes blanches des passagers, affleurant

doucement pour dériver entre deux eaux, fuyantes et translucides

comme autant de méduses ...

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Notice Bio-Bibliographique de Philippe Veyrunes

- Né le 13 Novembre 1964 en ARLES ( Bouches du Rhône ).

- Etudes de Lettres ( Maîtrise de Littérature Américaine ) et de Sciences Economiques ( Licence ).

- Inspecteur des Affaires Sanitaires et Sociales .

Recueils poétiques publiés :

QUARTIER LIBRE ( Vers ) en 1995, à compte d'auteur, aux Editions Nouvelle Pléiade.

LES CORDES NOIRES ( Prose ) en 1997, auto-édité aux Presses Littéraires  grâce au

Grand Prix de la Ville de BEZIERS ( sur manuscrit ).

CHEMIN FAISANT ( Prose ) en 1999, auto-édité aux Presses Littéraires.

LES VOLEURS D'ARCS-EN-CIEL (Vers ) en 2000, auto-édité aux Presses Littéraires.

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