Poésie et Réalité



             POESIE ET REALITE

   



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   Le grand poète argentin ROBERTO JUARROZ s'est, comme beaucoup d'autres,

interrogé sur le sens profond de la poésie : méta-langage reconnectant à un réel...plus

Réel et échappant à toute forme de catégorisation, à toute investigation systématique,

y compris celle de la linguistique qui prend pour objet un langage qui, selon Borgès

dont Juarroz se plaît à rappeler le propos : " est de la poésie fossile ".

                                              Silvaine Arabo

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                   .POESIE ET REALITE, PAR ROBERTO JUARROZ

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   Parler de poésie - et la poésie elle-même - consistent aussi à parler de quelque chose

qui ne se comprend. Il n'est pas possible de définir la poésie, pas plus qu'il ne l'est de

définir la réalité. Mais peut-on définir la vie, l'amour, la mort, la musique, la douleur,

le rêve ? Peut -on définir quoi que ce soit ? Ou tout se résume-t-il finalement à une petite

approche de l'insaisissable, au rêve d'une formulation de l'inaccessible ? Bashô n'était

pas seulement un maître zen, c'était un des plus grands poètes de son temps .Il ne

comprenait pas le zen, il ne comprenait pas la poésie, mais il les vivait, les éprouvait,

les créait . Est-il une autre manière de connaître, une autre forme d'accès au réel ? Utopie

des définitions, à l'égal du mirage ancestral des noms, ces étiquettes qui escamotent

l'identité des choses.La poésie est création par le truchement de la parole et représente ,

à mon sens, la plus grande marge de création dont l'homme dispose. Non pas, il va de

soi, à partir de rien,mais au départ de chacun, de sa propre conversion à quelque chose de

différent, de sa propre invention à travers l'interminable invention qu'est le langage. Le

poète crée le poème et se crée à nouveau dans le poème. C'est pourquoi, en fin de compte,

le poème n'admet ni explications ni discours parallèle et Novalis a pu affirmer que " la

critique de la poésie est une absurdité ". C'est également pourquoi je me suis permis

d'écrire un jour : " L'unique manière de recevoir une création est de la créer à nouveau.Et

peut-être de se créer avec elle ." Bien plus encore : je pense que l'unique façon de recon-

naître la réalité et de la recevoir, d'être réalité, c'est de la créer, en se créant et recréant

avec elle. Poésie et réalité apparaissent ainsi comme la plus intime affinité qui soit offerte

à l'être de l'homme. J'écrivais voici presque vingt ans : " Je vis le poème comme une

explosion d'être par-dessous le langage." Et il ne me paraît pas inopportun de rappeler ici

Heidegger, lorsqu'il dit, avec une des tournures les plus émouvantes de notre siècle : " Le

langage est la demeure de l'être. Dans sa maison habite l'homme. Les penseurs et les

poètes sont les gardiens de cette maison." ( Lettre sur l'humanisme ) . Et ailleurs : " La

poésie est la fondation de l'être par la parole." ( Hölderlin ou l'essence de la poésie ),

à quoi il ajoute encore, dans une de ses études sur Rilke : " Telle est la fonction du poète,

surtout en temps de pénurie." ( Chemins qui ne mènent nulle part ).

   Et si j'insiste à nouveau et soulève cette question qui est au centre des préoccupations

de tous les hommes, manifeste chez certains, latente ou asphyxiée chez la majorité - qu'

est-ce que l'être ou qu'est-ce que la réalité ? -, cette même question qui est au coeur de

tout art, de toute philosophie, de toute religion, je préfère l'associer à l'autre interrogation,

celle qui clôt  Qu'est-ce que la métaphysique ? :" Pourquoi y a -t-il quelque chose,

pourquoi pas plutôt rien ? "

   Dans cette relation entre poésie et réalité, la première condition de toute poésie digne

de ce nom est une rupture : ouvrir l'échelle du réel . Briser le segment conventionnel et

spasmodique des automatismes quotidiens, se situer dans l'infini réel ou, si l'on veut,

dans " le fini sans limites ", comme le prétendent certains scientifiques. Assumer, à tra-

vers une dislocation inévitable, de la vie comme du langage, cet infini qui commence en

chaque chose et cesse d'être ainsi un ornement anachronique, une invocation médiévale,

un concept mathématique ou une référence évanescente et ténébreuse, que la majorité

s'efforce d'oublier, comme s'il s'agissait d'une fâcheuse idée. Cela implique de garder

en mémoire, entre autres choses, que " le visible n'est qu'un exemple du réel ", selon

l'incomparable expression de Paul Klee, et que " si l'on nettoyait les portes de la percep-

tion ", comme le voulait William Blake, " toutes les choses apparaîtraient telles qu'elles

sont, c'est-à-dire infinies " . Mais cela suppose aussi que l'on n'envisage plus de se

limiter à un lieu, un pays, une langue, une vie, une époque, une littérature. C'est comp-

rendre une bonne fois que toute littérature est littérature comparée, que toute pensée

est pensée comparée. Nulle échappatoire : la poésie ouvre l'échelle du réel  ( espace,

temps, esprit, être,non-être ) et change la vie, le langage, la vision ou l'expérience du

monde, la possibilité de chacun, sa disponibilité créatrice.Et dans ce procès sans

circonstances atténuantes, en rompant également avec l'usage normal, calleux, voire

encanaillé des mots, en assumant la transgression rédemptrice et inévitable du langage,

pour aller au-delà dans l'expression du réel et de l'humain, en cherchant cette " profon-

deur de forme " à laquelle aspirait Hebbel et qui est inséparable de la profondeur de sens,

la poésie crée plus de réalité , ajoute du réel au réel, elle est réalité.Et le poème, qui appa-

raît ainsi comme une organisation ou une structure ouverte, intentionnellement incomplète,

puisqu'elle devra se compléter chez le lecteur ou l'auditeur, s'impose parfaitement à nous

comme une présence .Et c'est le poème comme présence qui va au-delà des affirmations et

des explications, pour configurer cette efficace plus que logique et non discursive qu'est la

poésie. Partant, le poème rompt encore la solitude de l'homme, lui sert de compagnie

essentielle et l'aide à transcender le jeu ténébreux des questions et des réponses.Voilà

pourquoi la poésie est le plus grand réalisme possible, même si les naïfs, les ignorants et

les arrogants la considèrent comme une abstraction, une évasion ou une velléité subsidiaire

de la toute-puissance politique ou idéologique.

   Oui, la poésie est le plus grand réalisme possible. Elle franchit même l'obstacle du nom

des choses,pour les nommer d'une autre façon, loin du leurre et de l'arbitraire de l'étiquette.

Elle dé-nomme, comme l'ont souligné Roger Munier et Laura Cerrato, pour dépasser la

désignation qui fige, paralyse ou pétrifie,plus que le regard de la Méduse, et atteindre ce "

transnom " ou " métanom " qui rallie l'être, au moyen de l'image inattendue, de la méta-

phore, des correspondances de Baudelaire, des tournures surlogiques de l'expression, du

" donner à voir " d'Eluard, de " la pointe sans penser de la pensée ", de l'allusion ou

incidence pénétrante du rythme soulignée par  Jakobson, de ce mystérieux support

d'harmonie qui con-duit en dernier lieu à une sorte de musique indéchiffrable du sens et

qui éveille, à travers le langage transfiguré, un nouveau regard, un regard qui voit avec des

mots .

( ... )

   Je souhaiterais maintenant citer un témoignage particulièrement précieux. Il s'agit d'un

texte quasi inconnu d'un poète argentin : Aldo Pellegrini. Voici le fragment final de ce texte

que je lui avais demandé,il y a vingt-cinq ans, pour une revue de poésie : " La poésie n'est

rien d'autre que cette violente nécessité d'affirmer son être qui anime l'homme. Elle s'op-

pose à la volonté de ne pas être qui guide les foules domestiquées et à la volonté d'être par

les autres qui se manifeste chez ceux qui exercent le pouvoir. Les imbéciles vivent dans un

monde artificiel et faux : attachés au pouvoir qu'ils peuvent avoir sur autrui, ils nient la

pleine réalité de l'humain au bénéfice de schémas creux. Le monde du pouvoir est un mon-

de vide de sens, hors du réel. La poésie est une mystique du réel.Le poète cherche dans le

mot,

non pas un mode d'expression, mais une manière de participer à la réalité. Au moyen du

verbe, le poète n'exprime pas le réel : il y participe. La porte de la poésie n'a ni clef ni

verrou : elle se défend par sa qualité d'incandescence.Seuls les innocents, accoutumés au

feu purificateur, peuvent ouvrir cette porte de leurs mains ardentes et accéder à la réalité.

La poésie prétend accomplir la tâche suivante : que ce monde ne soit pas seulement

habitable pour les imbéciles ."

   Ce que nous pourrions appeler le principe de réalité  ne peut être capté par une seule

des capacités, facultés ou aptitudes de l'homme, mais par leur conjugaison unitaire et

unitive qui est bien davantage que leur addition pure et simple. Je crois qu'il en va de

même en poésie. A notre époque, une des plus hautes perspectives de l'esprit est la

recomposition ou le recouvrement de l'unité de l'homme à travers la poésie. De ce point

de vue, penser et sentir sont une seule et même chose, comme l'intelligence et l'amour,

l'action et la contemplation. L'homme a été obstinément trompé et divisé. Sa capacité

d'imaginer, son pouvoir de vision, sa force de contemplation ont été relégués dans la

marge du décoratif et de l'inutile. La poésie et la philosophie se sont séparées à certain

moment catastrophique de l'histoire inénarrable de la pensée. Le destin du poète moderne

est de réunir la pensée, le sentiment, l'imagination, l'amour, la création. Et cela comme

forme de vie et comme voie d'accès au poème, qui doit façonner cette unité. Ce n'est

pas en vain qu'Unamuno écrivait : " la pensée ressent, le sentiment pense " . C'est

également pourquoi la poésie est le plus grand réalisme possible, dans sa tentative d'unir

l'homme divisé et fracturé, en fondant les éléments dispersés dans un tout.

   Bien sûr, il y aura toujours une poésie de l'homme divisé ( sentimentale, sociale,

pamphlétaire ou idéologique ), produit de l'épanchement ou de la proclamation, abusant

presque toujours du réitératif, du discursif ou du rhétorique. Mais, de la même façon, il

existera toujours une poésie de l'homme indivis, la seule qui importe à mon sens, celle

que je tente d'aborder ici,celle que nous étions quelques-uns à chercher, il y a des années,

quand nous avions baptisé une jeune revue Poésie égale poésie .Une poésie exclusivement

au service de sa propre liberté créatrice, une poésie sans retour, celle qui se transforme en

destin .

( ... )

   Le poète cultive les fissures . Il faut fracturer la réalité apparente ou attendre qu'elle se

crevasse, pour capter ce qui est au-delà du simulacre. Nous sommes loin de la beauté cul-

tivée en serre, de l'extase sentimentale, de la littérature transformée en jeu, en refuge

hédoniste, en virtuosité ou en recherche de l'impact.Nous sommes loin du journalismedé-

guisé en actualisation de la vérité, de la critique qui prétend soumettre la création à une

grille pseudo-scientifique ou à un système à la mode pour justifier ses interprétations et

ses valeurs. Enfin, nous sommes également loin de disciplines comme la philologie ou la

linguistique qui, même si elles étudient le langage avec un certain sérieux, ne pourront ja-

mais rendre compte de la poésie,car elles oublient, entre autres choses, cette idée

d'Emerson rappelée par Borges lors d'une de ses dernières entrevues, peu avant sa mort :

" Le langage est de la poésie fossile." Autrement dit : la poésie est la vie non fossilisée ou

défossilisée du langage.

   Oui, le poète cultive les fissures, surtout le poète moderne. Voilà pourquoi, peut-être,

il est seul, car c'est uniquement ainsi qu'il peut remplir sa tâche.( ... ) Ce n'est pas en vain

que Rimbaud déclarait que le poète est un " voyant ".Et Claudel, à son tour, définissait

Rimbaud comme " un mystique à l'état sauvage ".C'est que le poète est un mystique irrégu-

lier , un étrange mystique qui parle, tout en sachant que le silence est à la base de tout - ou

qu'il est la base de tout, y compris de la parole .

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Ce texte est extrait de POESIE ET REALITE, publié aux Editions LETTRES VIVES,

collection TERRE DE POESIE, dans la traduction de Jean-Claude MASSON .

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Je remercie bien chaleureusement Michel Camus et Claire Tiévant qui m'ont aimablement

autorisée à reproduire des extraits de "POESIE ET REALITE " ( Edit. Lettres Vives ) de

Roberto JUARROZ .

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