Entente Nimoise Athletisme - Président FFA

 

 

 

 

Philippe Lamblin, président de la fédération française d'athlétisme.

Dopage: «On nage dans l'hypocrisie totale»

«Dégoûté» par les récentes affaires et à quinze jours du Mondial,
il reconnaît que les Français ne sont pas à l'abri.

 

Recueilli par  CHRISTIAN LOSSON ©Libération

Le samedi 7 et dimanche 8 août 1999


 

 

«Si on me dit que des disciplines sont sinistrées,
je suis pour l'arrêt de ces compétitions en France.»

 

 

 «Le marathon est gangrené.»

 

 

«Si l'EPO est obligatoire on ne met pas d'équipe de France sur la distance.»

 

 

«Peut-on aujourd'hui propulser un engin de 7kg à plus de 21m sans se charger ?»

 

 

«Au mondial d'Athènes, on a eu un dopé Pascal Maran.»

 

 

« ...un environnement véreux comme celui qui frappe la majorité des athlètes qui affichent des temps faramineux pendant quatre mois de l'année.».

 

 

« Je préfère ne pas avoir de médaille que d'avoir des athlètes chargés.».

 

 

«Des jeunes en cross-country se chargent.».

 

 

« Même si j'ai un jour une Pérec positive, je sortirais l'affaire.».

 

 

Philippe Lamblin est président de la fédération française d'athlétisme. Il revient, pour Libération, sur la succession des cas de dopage (Sotomayor, Mitchell, Christie...), qui ébranlent l'athlétisme à quelques jours du Mondial de Séville (du 21 au 30 août).

Comment réagissez-vous devant l'accumulation d'illustres dopés?
1/Je suis dégoûté. 2/Personne n'est à l'abri. 3/Il faut aller jusqu'au bout. 4/Et après? Tout arrêter si on pense que tous les athlètes se chargent; ou se battre, quitte à être les derniers Don Quichotte.

La fédération internationale (IAAF) a, la première, instauré les contrôles inopinés. Mais ne voulait pas révéler le cas Christie. Comment interpréter cette ambivalence?
Je souhaite davantage de clarté de l'IAAF. Primo Nebiolo, son président, assure que notre suivi médical longitudinal va à l'encontre de ses règles. C'est notre rôle d'aller plus loin. De protéger la santé des athlètes.

Pourquoi avoir tardé à instaurer le suivi médical?
Pas sûr que ce soit la meilleure chose. On parle aussi des analyses capillaires. Qu'on me trouve une méthode infaillible, je l'appliquerais. La France doit être irréprochable. Mais je n'ai pas la certitude qu'aucun Français ne se fasse gauler lors du Mondial.

Que pensez-vous des perfs des coureurs de fonds ou tous les records viennent d'être pulvérisés?
Le marathon est gangrené. Prenez les championnats d'Europe l'an passé, où deux pays ont trusté les six premières places (l'Espagne et l'Italie, ndlr). Si j'interpelle les présidents des fédés concernées, je prends un procès. Le monde scientifique et sportif doit réagir.

Vous êtes pourtant le mouvement sportif et êtes conscient que le dopage règne?
Oui, et alors? On me dit: «Vous êtes fou de demander 2 h 11 au marathon pour se qualifier pour le Mondial. C'est pousser au crime.» Je réponds: «attendez: est-on obligé d'être dopé à mort pour descendre sous les 2 h 11?» Ouvrez-moi les yeux. Si l'EPO est obligatoire, on ne met pas d'équipe de France sur la distance, point barre.

La suspicion n'est pas circonscrite à ces seules disciplines...
Non, prenez les lancers. Peut-on aujourd'hui propulser un engin de 7 kg à plus de 21 m sans se charger? Pour l'instant, personne ne m'a répondu! Si on me dit que ces disciplines-là sont sinistrées, je suis favorable à l'arrêt de ces compétitions en France. J'ai des doutes, oui. Je veux des preuves. Alors j'interroge les entraîneurs, les cadres. Rien. J'entends des sommités prôner le rééquilibrage hormonale, sorte de permis légal de doper. Si on accepte cette dérive, je rends mon tablier.

Vous n'êtes donc pas de ceux qui disent que les Français sont plus propres?
Non! Au Mondial d'Athènes, on a eu un dopé, Pascal Maran (1), le premier de l'épreuve. Le jour même, on a ouvert les sacs des athlètes. Ils avaient des saloperies à l'intérieur. Pas des trucs énormes, des «compléments». Mais on était effaré de voir que la sensibilisation n'était pas suffisante. Ils pensaient que fatigués, ils avaient le droit de se «rééquilibrer». Hallucinant.

Comment expliquez-vous ce besoin d'aide médicamenteuse ou dopante?
Il faut responsabiliser les athlètes. Aux championnats de France de Niort (le week-end dernier, ndlr), je me suis fait allumer par les journalistes. Ils disaient: «Vous n'avez même pas donné d'indication sur les labos où devaient se rendre les athlètes pour le suivi biologique!» J'ai dit: «Vous ne voulez pas non plus qu'on les prenne par la main, qu'on les conduise chez le toubib?» Les athlètes doivent vite prendre conscience de leur corps. L'écouter. Prenez Stéphane Diagana (champion du monde en titre du 400 m haies, ndlr), en convalescence. Un jour, il dit arrêter pour prendre des vacances. Certains lui répondent: «Mais t'es complètement tapé!» Il résiste. S'il avait un environnement véreux - comme celui qui frappe la majorité des athlètes qui affichent des temps faramineux pendant quatre mois de l'année -, il aurait plongé... On nage dans une hypocrisie totale. Je préfère ne pas avoir de médaille que d'avoir des athlètes chargés. On me répond: «Vous préparez la défaite.» Je dis: «On reste ambitieux. Pas à tout prix.»

Peut-on gagner sans se doper?
Posez la question à Galfione, Diagana ou Arron. Je les vois, ils me parlent: oui, c'est possible. Si j'apprends que Galfione se charge, j'abdique. Lui a une certaine idée de l'athlé. Quand il n'est pas en forme, il ne s'invente pas d'excuses. Il explique ses mauvaises passes comme ses succès. Il dit aussi que dans son environnement certains se «billent», se chargent. Mais il ne peut porter de jugement sans preuve.

Les structures du sport de haut niveau ne déterminent-elles pas au dopage?
Il faut porter attention à la surcompétition. Il y a des pousse-au-crime, des jeunes qui accumulent des courses pour des roupies de sansonnet. Des jeunes en cross-country se chargent. J'aimerais savoir combien un type peut avaler de 400 haies de haut niveau entre le 1er mai et le 30 septembre sans se flinguer.

Et quand l'IAAF fait couler l'argent à flot?
Ils sont peut-être ambigus.

Et vous? N'y a-t-il pas conflit d'intérêt à être président de fédération et d'une association de lutte contre le dopage?
Ben... non. Il faut gérer ça ensemble. Je suis là pour que les choses évoluent. S'il n'y avait pas de fédé, ce seraient les Jeux du cirque. Mais combien de temps tiendra-t-on?

Bubka, Pérec, Lewis... les malades abondent. Le sport détruit-il?
C'est tout l'enjeu. Avoir une vie après la compétition.

Avez-vous couvert un cas de dopage?
Non jamais. Si, une fois. Un anonyme, qui avait peur de se faire virer par son employeur. Même si j'ai un jour une Pérec positive, je sortirais l'affaire. Il n'y a pas de raison d'Etat. Pas pour moi.

(1) Le coureur de 400 m haies avait été éliminé en série. Positif à l'éphédrine, il aurait été trompé, selon la fédération française, par «la notice inscrite en chinois sur une boite de produit diététique.» (Sic.)


Copyright ©1999-2000 by Gérard Prades.


Tous droits réservés.