Interview Du Dalaï Lama
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Interview Du Dalaï Lama

Réalisée par l'association Solidarité Tibet

2 mai 1996

Dharamsala


Solidarité Tibet :

Comment arrivez-vous à concilier votre rôle de "chef d'état" et de leader spirituel ?

Dalaï Lama :

...avec une motivation sincère. Toute activité peut être une activité du dharma, ou acte religieux.

La nature des activités politiques dans lesquelles je suis impliqué n'est pas liée à un parti politique, c'est un combat national pour la liberté ; c'est beaucoup plus facile ! La politique des partis peut être un acte du dharma. La nature des actes politiques dans lesquels je suis impliqué les rend plus encore des actes du dharma. En effet, le combat national pour la liberté du Tibet est lié directement au bien-être du peuple tibétain. Mon but principal est la préservation de la culture tibétaine. A long terme, ce combat apportera aussi un grand nombre de bénéfices potentiels pour des millions de Chinois. Donc, il n'y a pas de problème. Vous savez, les institutions religieuses et les institutions politiques (le gouvernement), devraient être séparés (à mon avis). Pour l'instant, je suis à la tête du gouvernement tibétain, sans avoir été élu. Si il y avait des élections j'en sortirai certainement gagnant ! (Rires)

A l'avenir, dès mon retour au Tibet, il est clair que je ne serai plus le chef du gouvernement (j'ai déjà pris des dispositions en ce sens). Le gouvernement doit élire quelqu'un d'autre. Le 14ème Dalaï Lama (moi), en a assez et ne souhaite plus porter cette charge. Cela ne veut pas dire que je vais prendre ma retraite, ou que je suis découragé, ou que je me retire du service à mon peuple. Bien sûr, si les tibétains le souhaitent, je peux apporter ma contribution, mais sans avoir un statut officiel. L'une des raisons est que tout chef de gouvernement ou leader devrait être élu, c'est la meilleure garantie pour la démocratie et on peut le remplacer facilement ! Lorsque c'est le Dalaï Lama qui est le chef, c'est très difficile de le remplacer ! (rires)... Je pense qu'en France et en Italie, il y a trop de changements ! C'est un peu exagéré ! Mais un changement tous les 4 ou 8 ans est nécessaire. C'est mieux de choisir (pour cette tâche) des personnes ordinaires comme candidats, plus faciles à critiquer. C'est plus raisonnable d'avoir un "shadow government" (système britannique d'un gouvernement de substitution - NdT). Le problème dans mon cas est que les tibétains sont très enclins à la critique, et sont favorables à la liberté de parole, la liberté de la presse, parfois de façon excessive, (ce qui est nuisible pour le gouvernement). Si nous avions un "gouvernement de substitution", on pourrait provoquer des élections dès que les gens perdent confiance et critiquent trop, instaurer un nouveau gouvernement en quelques heures, ce serait parfait ! Le problème pour nous, c'est que si notre gouvernement actuel est mis à mal, il sera difficile de trouver des remplaçants ! Nous n'avons pas encore développé des partis politiques suffisamment mûrs et c'est difficile de mettre sur pied des partis politiques dans ce pays, puisque nous ne sommes que des réfugiés. Le gouvernement indien pour sa part nous a fait savoir qu'il ne souhaitait pas de partis politiques tibétains sur son sol. Celui-ci craint que l'existence de partis politiques tibétains mette en danger l'unité, surtout en cas d'activités ou de décisions qui iraient dans le mauvais sens. Le manque de maturité politique des pratiques démocratiques peut créer dans certains cas une situation où ce sont les intérêts personnels des uns et des autres qui dominent au sein des partis politiques, ce qui engendre la dysharmonie. Par contre dans les pays politiquement mûrs comme l'Angleterre ou les Etats-Unis, pendant les campagnes électorales, les partis s'affrontent et s'accusent mutuellement. Après les élections, il n'en reste rien, aucune animosité, tout le monde se congratule.

S.T. :

Autre question : comment réconcilier l'idéal de paix universelle et de coopération, avec le respect des valeurs spirituelles ?

Dalaï Lama :

Il n'y a qu'une seule constitution. Je considère qu'il n'y a qu'une seule humanité. Nous devons développer cette attitude d'"une seule humanité" sur le plan pratique. Ce serait mieux de laisser tomber les adjectifs "occidentaux", "orientaux", "noirs", "blancs", "jaunes". Ce sont des notions secondaires, sans importance. En même temps, si tout l'univers adoptait un seul et même language, ce serait plus simple, plus facile. Je suis assez courageux pour considérer comme obsolète la langue tibétaine si tout l'univers adoptait une seule langue, une seule humanité, une seule famille humaine. Cela ferait gagner du temps. Par contre, je fais tout mon possible pour défendre l'identité tibétaine, et le tibétain. Comment répondre à cette contradiction ?

L'idée d'une seule humanité doit venir de notre volonté, ne doit pas être imposée. Pour réfléchir à cette notion d'humanité, vos propres problèmes doivent être reglés. Par exemple, prenez le cas d'un pauvre fermier indien ou chinois. Si on lui parle d'écologie, de forêt ou de globalisation, de survie, c'est très ardu pour lui les problèmes de survie ! Ce n'est qu'à partir du moment où les conditions de vie et le niveau d'éducation sont corrects qu'il pourra se pencher sur ce concept d'une seule humanité. De la même façon, une nation ou une communauté doit d'abord se pourvoir des éléments de base nécessaire à sa survie. Ce n'est qu'ensuite que les notions "d'humanité unique", de globalisation, peuvent être envisagés peu à peu. Les problèmes nationaux, les religions d'une nation devraient être privilégiées, ensuite la notion d'humanité peut s'installer progressivement. Si vous avez des problèmes dans votre vie quotidienne, il vous est difficile de penser et faire autre chose. Une autre façon de voir les choses : le souci du groupe, de l'humanité, ne vient pas d'un sacrifice de votre bien être à l'intérêt des autres. Ceci est bien, mais difficile à réaliser.

Si l'humanité souffre, vous souffrirez aussi, et l'inverse est vraie. Si il y a la paix dans le monde, il y aura la paix dans votre pays aussi. Si tout l'univers se débarasse des armes, le sang ne sera plus versé dans votre pays. Si le monde veut des armes, des armes nucléaires par exemple, votre petit coin paisible pour l'instant peut être en danger demain. Notre inquiétude face à l'humanité doit venir du sentiment que nous appartenons à cette humanité, que notre avenir est lié à l'avenir de l'humanité. D'abord, on pense à cela vis à vis de soi même, puis on élargit à l'intérêt général sur la base des liens qui existent entre nous. Je considère d'abord que la culture tibétaine est menacée de destruction totale et que les tibétains connaissent de nombreuses souffrances. Il faut donc résoudre en priorité les problème immédiats. Ensuite, nous serons tout à fait d'accord pour nous associer à terme à la grande humanité même si on doit sacrifier notre propre langue, notre culture, cela n'a pas d'importance.

S.T. :

Les bouddhistes ne croient pas en Dieu, comment expliquer alors la présence de nombreuses déités dans le panthéon bouddhique ? Sont-elles simplement un support à la pratique ou pensez-vous qu'elles ont leur propre existence ?

D.L. :

Du point de vue bouddhiste, on peut distinguer d'une part l'univers des "êtres sensibles" et d'autre part l'univers des bouddhas et boddhisattvas. Le premier est sans limite et compte un nombre infini d'individus, le deuxième est aussi sans limite et compte un nombre infini de bouddhas (individuels). C'est assez simple de comprendre pourquoi. Les bouddhas furent d'abord des êtres sensibles. Donc, ils sont en nombre infini. Un être qui est capable d'éliminer toute impureté atteint l'état ultime de pureté, l'état du bouddha, il devient ce que nous appelons un "bouddha". Avant d'être un bouddha, il était un homme, exactement comme nous, simplement, il a parcouru plus d'étapes qu'un être ordinaire. Comme un étudiant a le potentiel de devenir un professeur grâce aux études, et un professeur expérimenté. Dans le cas que nous évoquons, il n'y a pas que la connaissance mais aussi l'expérience. C'est graduellement que nous atteignons l'état de bouddha. Il existe différentes déités comme il existe différents individus, mais ce sont toutes des manifestations d'un seul et même individu. Des déités sur la même base individuelle, comme des déités différentes.

S.T. :

Mais venant d'où ?

D.L. :

Par exemple, quelqu'un est professeur d'une classe, dans une famille ce sera le père qui jouera ce rôle, au bureau, un secrétaire ou administrateur, dans un parti politique un leader. Une personne agira différemment selon différentes professions ou domaines. Cela n'arrive pas simultanément à une seule personne. Une personne agit différemment selon des circonstances différentes. De même il existe les déités paisibles et courroucées correspondant à des états émotionnels différents : Manjoushri pour la sagesse, déités pour la générosité comme Avalokitesvara, pour l'énergie comme Vajrapani. Bien sûr, pour comprendre les déités et leurs différentes manifestations, nous avons besoin d'explications très poussées sur le plan bouddhique.

Nos émotions négatives comme le désir, et le désir sexuel, la colère, la colère noire, peuvent être transformées en émotions positives à l'aide de ces déités. L'apparition de certaines manifestations de déités vient, non des déités elles-mêmes, mais du pratiquant.

Quelqu'un qui essaie de transformer une énergie négative comme la colère en une énergie positive pourra se visualiser en une déité courroucée plutôt que bouddha, c'est plus aisé. Cette personne essaie de s'imaginer très en colère, ce qui n'est pas très confortable ! ou lorsque l'on se visualise comme parèdre du Bouddha, nu, c'est difficile. C'est difficile de se visualiser en certaines déités avec leurs parèdres pour essayer de transformer le désir sexuel en énergie positive.

S.T. :

Si l'on veut aider quelqu'un, ou soi-même, il faut avoir la vue correcte, mais il n'y a pas de vision objective, notre vision est faussée par notre conditionnement, notre classe sociale, nos problèmes personnels, notre langage. Je pense que notre façon de penser est créée par ce conditionnement. Est-il possible de se débarasser de ce conditionnement ?

D.L. :

Oui, bien sûr. Il y a deux niveaux dans la question.

C'est vrai, pour être réaliste, il faut comprendre la réalité. Mais, la différence entre l'apparence et la réalité est toujours présente. Si vous êtes capable d'appréhender la réalité avec 100% d'objectivité, alors, vous agissez en fonction de cette prise de conscience maximale. Mais c'est parfois difficile. Dans tous les cas nous avons nos propres projections mentales basées sur l'apparence des choses, ce qui fait que nous ne comprenons pas entièrement les choses. Il n'est pas possible d'appréhender la vraie nature des choses, la réalité ultime sans avoir atteint soi-même un certain niveau de réalisation (spirituelle). De façon idéale, la façon la plus efficace d'agir pour le bien d'autrui c'est de comprendre, reconnaître, d'appréhender la réalité d'une situation. Par exemple, les personnes qui font de la recherche, comme les médecins, doivent analyser à fond la situation. Parfois, malgré nos efforts, nous pouvons ne pas être en mesure d'atteindre un niveau de compréhension idéal, de comprendre à 100% une situation donnée, mais lorsque l'on commence à analyser cette situation, il ne faut pas arrêter d'agir. En effet, il y a des situations qui demandent plusieurs niveaux de compréhension que l'on ne pourra pas atteindre de toute façon, donc il faut commencer à agir sans attendre de vouloir tout comprendre ! Dans le bouddhisme, il est dit qu'il faut d'abord atteindre l'état de bouddha pour pouvoir servir complètement les autres. Cependant, les boddhisatvas et les bouddhistes, ou n'importe qui n'ayant pas atteint ce niveau devrait continuer de servir les autres, même si nous ne sommes pas parfaits. Le principal c'est la motivation, c'est ce qui détermine qu'un travail est bénéfique ou non. Concernant votre motivation, elle doit être pure. Parfois, vos actes peuvent être nuisibles mais ce n'est pas grave si la motivation est sincère. De mon côté, je cherche à aider, mais est-ce que cela va être efficace, j'en doute parfois. Mais la motivation doit être pure. Sinon, on ne fait jamais rien... de toute façon, nous ne savons jamais très bien ce qui va se passer demain, aujourd'hui nous ne pouvons qu'attendre demain pour le savoir !

D.L. :

Merci. J'ai vraiment apprécié votre enthousiasme et votre fraîcheur. Vous êtes jeunes et vous avez la vie devant vous. Comme vous êtes humains, vous avez la grâce de Dieu, vous avez beaucoup de potentiel, qui peut être soit très positif, soit très négatif selon que vous vous engagez dans des actions positives pour autrui ou au contraire la malhonnêteté, la tromperie ou pire. Il y a toutes les possibilités. Dans ce cas, c'est le coeur qui compte, plus que l'Esprit. Il faut mettre l'Esprit au service du coeur. Vous menerez alors une vie heureuse. Certains problèmes, comme la maladie, la mort, la vieillesse vont survenir de toute façon. A ce moment là, si vous faites une introspection et si vous vous rendez compte que vous avez fait le maximum pour aider autrui, que vous n'avez rien fait de mal, que vous n'avez pas trompé, ou nui, alors, au moment de la mort, vous n'éprouverez aucun regret, qu'il y ait une autre vie (à venir) ou pas. Autrement, si vous avez détruit un pays, que vous vous êtes fait un nom, beaucoup d'argent, au moment de la mort, cette célébrité, cet argent ne sont d'aucune utilité. Si vous avez détruit la vie des autres, vous avez crée des souffrances, à ce moment précis de la mort, cela ne sera d'aucun secours.

Donc, efforcez vous d'avoir bon coeur, d'être quelqu'un de bien, de chaleureux, ce sera bénéfique pour vous et vous vous sentirez heureux et calme. Prenez Mao par exemple. Je suis moins célèbre que lui, mais en ce qui concerne la paix de l'Esprit, je pense que j'en ai plus ! j'espère ! Merci !! Tashi deleck et merci.



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