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Dossiers
Craignons les dictatures
morales !
Par Claude Monnier(dir.Temps stratégique)
Méfions-nous des bonnes consciences qui savent toujours ce quil faut faire, et se
sentent la mission divine de
l'imposer à tous.
Quel est le problème numéro un de notre époque ?
Selon les sondeurs, qui adorent poser ce genre de questions, la réponse majoritaire
tourne toujours autour du chômage,
de linsécurité, des étrangers, etc. Il est vrai quils ne proposent pas aux
personnes interrogées un très grand choix de réponses possibles. Mon sentiment est que
le problème numéro un de notre époque est plutôt la bonne conscience.
On reconnaît le porteur d'une bonne conscience au fait qu'il sait, comme par délégation divine, ce qui est moralement désirable, ce que l'Etat devrait faire, ce que nos ancêtres auraient dû faire, ce que lui même aurait admirablement fait s'il avait été nos ancêtres, ce que les entreprises devraient faire si elles avaient une once de sens éthique, etc.
Bref, le porteur dune bonne conscience reconnaît le
Bien et le Mal au premier coup doeil, non seulement dans leur
réalité naissante, mais aussi dans leur développements potentiels au siècles des
siècles, amen.
Je me moque, je me moque, mais ne devrait pas. Car, comme
chacun, je nhésite pas à proclamer ce quà mes
yeux la morale commande. Mais cest justement parce que nous sommes tous atteints que
je minquiète.
La bonne conscience sert toujours, en effet, à imposer ses vues propres à autrui.
Dans une relation démocratique normale, jemploie la
raison pour tenter de convaincre mon interlocuteur, jexplique
ce que je crois être le pour, le contre et les arguments qui militent, me semble-t-il en
faveur de la solution que je propose ; après quoi nous prenons un vote, et chacun
applique la décision majoritaire.
Dans une relation de bonne conscience, en revanche, je tente
de forcer ladhésion dautrui comme on le faisait à
l'époque des cavernes : à coups de gourdin, je veux dire, à coup darguments
moraux, darguments de principe, qui projettent mon adversaire dans le
cul-de-basse-fosse des méprisables et des infréquentables pour lempêcher de se
défendre.
Voyez aujourdhui : lorsquun politicien français veut étendre son
adversaire pour le compte, il invoque la morale républicaine. Tout est alors dit :
roulez tambours, sonnez trompettes !
En Suisse nous ne faisons pas mieux.
La Radio romande évoquait, lautre matin, un rassemblement de punks nazifiants
auquel une commune neuchâteloise avait, sans trop réfléchir, loué sa salle communale.
Un élu de gauche, interrogé, expliquait : On devrait interdire de tels
rassemblements.
Question du journaliste :Comment les interdire dans un
pays où la liberté individuelle est protégée par lordre juridique ?
Réponse de lélu de gauche : Il ny a pas que lordre juridique qui
compte, mais aussi lordre morale.
Là aussi, une fois lancé largument moral : roulez tambours et
garde-à-vous !
Mon sang ne fit quun tour. LOrdre Moral, avec
des majuscules et des enluminures, nest-il par largument de toutes
les dictatures pour imposer leurs vues, argument dautant plus imparable quil
na été approuvé par aucun Parlement et nest formalisé dans aucun texte.
La technique de la condamnation morale nous ramène en
vérité au degré zéro des relations humaines, là où les choses
se règlent par la force, jamais par la transaction. Dans les relations entre individus,
la condamnation morale empêche
toute solution de bon sens : les couples napprennent-ils point à leurs dépens
que, pour durer, ils doivent éviter comme
la peste de senvoyer à la tête de grands principe moraux ?
Dans les relations entre lEtat et les citoyens,
cest encore plus grave, car la disproportion des forces est bien plus grande.
Cest la raison pour laquelle, lorsque lEtat, avec toute lautorité de
son magistère, se met à condamner des citoyens
qui ont mal pensé au cours de lhistoire, ou qui pensent mal aujourdhui (
dernier exemple en date : Jacques Chirac condamnant les 15% de Français qui votent
Front national), on doit craindre une proche dictature étatique au
nom de lOrdre Moral.
(Matin/5.04.98)
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