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Interview de Jane Royston par l'Hebdo "La place économique
Suisse"
Après avoir vendu sa société, la fondatrice de Natsoft
aide les PME à se développer en terre romande.
Une vision anticonformiste de notre économie.
A 39 ans, Jane Royston continue dêtre une
réjouissante atypique au royaume des entrepreneurs.
Il y a presque deux ans, elle vend Natsoft, la société informatique à succès
quelle avait lancée en 1986, aux
américains de CTP.
Cette alliance lui apparaît comme le meilleur moyen
dassurer un développement international à lentreprise.
Jane Royston, depuis, aurait pu lancer une des mille idées qui lui passent par la tête,
ou monnayer ses compétences
dans une grande multinationale : cette Genevoise dorigine britannique a
préféré prendre du champ et se lancer dans
le consutling, travaillant aussi bien pour des entreprises que dans une commission
fédérale, ou encore au sein de
léquipe qui dessina il y a quelques mois le futur de la promotion économique du
canton de Vaud. Un choix de vie et le désir de faire profiter les PME de son expérience.
A lheure den parler, elle bloque son portable et préfère une terrasse
heureuse à lélégance froide du bureau.
Cest une attitude assez
anglo-saxonne de vendre son entreprise sans y être contraint, pour un prix correct.
Comment
cela est-il compris par les patrons de PME que vous rencontrez ?
Très peu de gens ici comprennent ce que jai fait. Le parcours classique en Suisse,
cest de mener sa société jusquà 65 ans en ayant formé son fils, rarement
ses filles, et la transmission continue comme une sorte de patrimoine. Il y a une
incompréhension lorsquon vend ce qui nous appartient, une différence fondamentale
dattitude face à la propriété.
Diriez-vous que les Suisses nont
pas encore bien compris le capitalisme ?
Non, cest juste une autre forme de capitalisme. Mais les choses changent rapidement.
Aujourdhui, lorsque je parle
à de jeunes entrepreneurs, entre 25 et 35 ans, ils ont tous le désir de lancer une
entreprise, de lagrandir, puis de sen séparer. Ils ne se voient pas du tout
travailler 7 jours sur 7, 12 heures par jour, jusquà 65ans.
Vous faites ainsi du consulting dans
les PME depuis un peu moins de deux ans. Quel constat avez-vous fait ?
Il y a en Suisse deux catégories de PME. On trouve dun côté des sociétés qui
existent depuis plusieurs générations.
Elles vont assez bien, même si leur profitabilité nest pas forcément fantastique,
et occupent entre 80 et 150 employées.
De l'autre, il y a les PME qui démarrent : forte croissance, dans des domaines
souvent high-tech. La situation est fondamentalement différente dune catégorie à
lautre.
La première est en bonne santé. Le management est correct. Financièrement aussi,
exister depuis longtemps les rend
plutôt solides. Ce qui manque parfois, cest de lambition. Cest de se
dire : jai hérité dune boîte de 100 personnes. Dans cinq ans, on sera
200. Je némets pas de jugement de valeur. Dans ces entreprises, il sagit de
pérenniser. Et faire tenir une boîte, de nos jours, ce nest déjà pas si mal.
Mais lorsque vous rencontrez le
directeur dune de ces PME bien installées depuis longtemps, vous leur dites
quoi ?
Je regarde avec eux les raisons qui les empêchent de sagrandir. Par exemple,
jai visité une entreprise fantastique
dans le canton de Fribourg :Zbinden, à Posieux. Une cinquantaine de personnes, ils
travaillent dans le secteur des semi-remorques, mais lhomme qui dirige
lentreprise invente des machines étonnantes. La législation européenne interdit
de mettre de la nourriture sur de palettes en bois : il faut des palettes en
plastique ou en métal. Zbinden a inventé une machine géniale qui soulève les
marchandises sur une palette et les redépose sur une autre. Tout cela pour deux machines
réalisées pour Micarna. Alors quand je vois quelqu'un comme cela, je lui dis quil
devrait engager, faire fructifier ces machines. Il me répond : " Jy
pense. Je sais que vous avez raison. " Mais finalement, peu de choses bougent,
car les impératifs journaliers reprennent le dessus.
Pour les entreprises qui démarrent,
les problèmes sont pratiquement inverses à ceux des PME installées ?
Oui, Ce sont des gens prêts à tous les sacrifices. Ils se voient très bien en train de
vendre dans dix ans. Il y a des idées fantastiques en Suisse. Un cliché voudrait faire
croire quici on a de largent pour les projets, mais pas de projets. Ce
nest pas vrai. Il y a des idées superbes. Au sein de la Commission fédérale pour
la technologie et linnovation, je suis bien placée pour lobserver.
Jai vu des Logitech fois dix, si cest bien mené. Je peux vous citer un projet
de caméras intelligentes, capables de
décider elles-mêmes si ce quelles filment est anormal, intéressant. Imaginez un
instant cela pour un système de surveillance autoroutière, ou pour le contrôle
industriel.
Est-ce que vous avez le sentiment que
ces possibilités sont désormais mieux encouragées par les aides publiques,
par les structures mises en place, les promotions économiques cantonales, etc ?
On pourrait bien sûr faciliter plus les choses. Tous les outils reviennent en fait à
deux choses : largent, et des conseils expérimentés.
Largent : il existe du capital-risque, mais les structures impliquent
quil ne peut fonctionner que pour de grands montants. Avec du capital-risque, on ne
peut pas investir moins de deux millions de francs. Léquipe de management dun
fonds de capital est payée au pourcentage de largent investi. Si la dispersion des
projets est trop grande, cest impossible. En dessous de 2 millions par projet, on ne
sen sort pas. Si vous avez besoin de 50000 à 100000francs, vous trouvez
éventuellement du capital, dhyperproximité : la famille, les proches.
A partir de 2 millions, vous aurez des possibilités. Entre les deux, personne ne vous
prête de largent.
Est-ce quil y a aussi un
déficit au niveau du conseil ?
Il existe des gens capables de conseiller les PME. Mais ils sont souvent chers. Il faut
passer par des quasi-bénévoles :
ils sont peu nombreux. Je fais partie par exemple dun groupe de cinq personnes qui
ont été chefs dentreprise, ne souhaitent pas le redevenir dans limmédiat,
et mettent leur expérience à disposition pour des mandats de six à
neuf mois. Cela contre des parts de capital par exemple : du coup, cest
abordable pour les PME qui démarrent.
Si vous croisiez un ami quelque part
en Europe qui veut lancer son entreprise, vous lencourageriez tout de même à
venir ici ?
Sans hésitez. Cela reste très agréable de créer une société ici. Il y a plus
dargent, une qualité de vie, une éthique dans
les affaires.
Je suis par exemple en contact avec quelqueun qui était "entrepreneur de
lannée" aux Etats-Unis : je compte bien
le faire venir en Suisse romande. Léconomie reste fraîche, les conditions
meilleures que dans les pays qui nous
entourent : je suis convaincue quon pourrait y faire une autre Silicon Valley.
Et vous, Jane Royston, quand
allez-vous lancer une nouvelle entreprise ?
Pas pour linstant. Lorsque jai quitté Natsoft, je me suis forcée à ne pas
travailler durant six mois. Et je me suis rendu
compte que jen avais marre des responsabilités opérationnelles. En faisant du
consulting, jai gardé tous les bons côtés : stratégie, marketing, vision,
relations publiques. Il y a quelques semaines aux Etats-Unis, jai participé à un
séminaire
avec des gens qui avaient récemment quitté ou vendu la société quils
dirigeaient. Nous étions à un tournant de
notre vie. A la fin, plus de la moitié avaient pris la décision de ne pas
replonger illico dans une autre société, de ne pas reproduire les dix ans quils
venaient de vivre. Certains sengageaient dans des fondations, du consulting, des
organisations charitables. Pour rendre un peu à la société ce quelle nous a
donné.
Jai eu de la chance. Jessaie den faire profiter dautres que moi.