Bédéphiles - Andreas et la mise en page : Descente

Andreas et la mise en page : Descente

(Rork tome 6, Le Lombard)

A trois pages d'intervalle on lit dans cet album deux des plus beaux effets qu'Andreas ait su mettre en oeuvre.

Linéarité de lecture dans une page (principe de non-interruption)

Prenons la page 17. Rork glisse sur des plans inclinés enneigés, et tombe dans un ravin. On constate que les cases sont organisées de telle manière, et Linéarité - © Andreas - Le Lombardles dessins qui sont dans ces cases orientés de telle manière, que l'oeil suit la chute du personnage sans jamais se décoller de la page. La bande dessinée utilise en général une narration "superposée" : je lis le premier strip, mon oeil se décolle de la page, va chercher le deuxième strip, se décolle de la page, va chercher le troisième strip, etc, à la manière d'une aiguille de machine à coudre. Dans cette page, l'oeil "accompagne" le mouvement. Ainsi, l'auteur provoque un effet cinétique sur l'oeil du lecteur en lui faisant effectuer le mouvement même du personnage. D'autre part, cette absence de détachement-recherche-rattachement induit une plus grande fluidité de lecture (peut-être un moins grand risque de briser l'illusion référentielle, si ce n'était déjà fait en exposant tant de plaisir à dessiner et découper).

J'en ai parlé une fois à Andreas, qui m'a très modestement répondu que "les américains font ça tout le temps". Sur ce point, il me semble qu'Andreas se trompe. Les comics mainstream, puisque c'est de ceux-là qu'il voulait parler je pense, accompagnent en effet très souvent l'oeil de leur lecteur, mais l'effet le plus répandu est une diagonale simple, de sorte qu'on comprenne très vite, à la manière de la publicité dans le média papier, très souvent orientée du haut à gauche vers le bas à droite, point stratégique pour poser la marque.

Pour résumer, disons que c'est une façon de reproduire (ou plutôt de devancer) notre système de lecture occidental. Chez Andreas, ce système est plus "global" et ne se contente jamais d'un seul sens dans le but de simplifier la lecture. En effet, quiconque a un jour feuilleté un album ne l'a pas compris. On ne comprend Andreas, et c'est tout à son honneur, qu'en le lisant, puisqu'un gros travail reste à faire au lecteur. On peut donc comparer deux effets de mise en page presque similaires à première vue (accompagner le regard) mais complètement opposées dans leur application (diagonale contre sinuosité du mouvement) et dans l'effet escompté (plus grande lisibilité et rapidité de lecture contre "effet cinétique" et immersion dans la narration).

Sur l'effet cinétique, on peut lire aussi Les Bijoux Ravis, de Benoît Peeters, où est montrée une intuition géniale d'Hergé avec la chute de Nestor dans l'escalier (page 11 des Bijoux de la Castafiore).

Contemporanéité de cases

Contemporanéité - © Andreas - Le Lombard

Prenons maintenant la page 15 de ce même album. Rork contemple un globe qui descend vers le gouffre. Andreas oppose l'un au-dessus de l'autre deux strips de deux cases, le premier contenant le globe qui descend, et le second Rork qui le regarde. Ces deux strips sont encadrés à gauche comme à droite d'une case qui fait la hauteur des deux strips, afin de "décoder" le système pour le lecteur : ce dernier doit comprendre par ce jeu "d'encadrement" que les deux strips, bien que placés l'un au-dessus de l'autre (et donc, dans le code de la BD, l'un précède l'autre), sont simultanés, d'où mon appellation de contemporanéité.

Un autre exemple, encore plus fort peut-être, se trouve dans Lumière d'Etoile, quatrième album de la série Rork, page 32. L'homme et le chat ont un lien télépathique, et les strips superposés nous le font comprendre avant même que Shamah ne le découvre.

Conclusion

A travers ces deux exemples (mais ils sont légion chez Andreas), on prend conscience que loin de se limiter à un art de la séquence (linéaire), la bande dessinée peut aussi fonctionner autrement, par exemple dans une approche cinétique ou de juxtaposition (j'allais dire "paradigmatique en même temps que syntagmatique"). La structure même des pages participe au sens qui s'en dégage.

Stéphane Deschamps
mai 1998