Dans le monde de la presse en ligne, la fonction journalistique perd ses repères traditionnels. Si la plupart des grands quotidiens se sont lancés sur le réseau, aucun ne livre une réplique identique de l'édition papier. Il s'agit au contraire d'offrir au lecteur un contenu différencié, enrichi grace aux ressources qu'offre le nouveau support. De l'article, le journaliste doit passer au traitement multimédia du sujet : de la structure linéaire il passe à la structure en étoile, son style se rapproche de l'oralité, les sujets sont remis en contexte... Surtout, le journaliste perd le monopole qu'il détenait sur l'accès aux sources d'information et en conséquence le monopole de leur diffusion.
La dé-monopolisation de l'information a notamment
pour effet de permettre à tout un chacun de mettre à la diposition
du public sa propre information et de s'auto-proclamer journaliste.
C'est donc la crédibilité de l'information fournie
sur le réseau qui devient problématique. Quelle confiance
accorder aux nombreux sites se déclarant informatif ?
Pourtant, si internet représente bien un défi pour le journaliste
qui voit son message noyé dans une abondance d'informations tous
azimuts, le réseau lui permet également de réaffirmer
sa fonction sociale de médiateur en assumant le rôle
crucial de critique et de filtre dans le cyber-espace afin que ce dernier
ne se transforme pas en un immense fourre-tout.
Le journaliste perd ses privilèges. L'accès comme la diffusion de l'information sont démocratisés et ouverts à tous pour un moindre coût sur le réseau. Et cela constitue un des défis majeurs pour la profession. La démonopolisation de l'information est la conséquence directe de la capacité encyclopédique du World Wide Web. La Toile donne en effet accès à toutes sortes de données, provenant des origines les plus diverses et accessibles par un clic de souris à tout le monde. Et c'est précisément cette logique de diffusion des informations tous azimuts qui remet en question certain des attributs traditionnels du journaliste. En premier lieu, il perd son monopole d'accès aux sources officielles d'information que sont les agences de presse. En second lieu, la diffusion de l'information peut désormais se faire sans la courroie de transmission que sont les journalistes : n'importe qui est en droit de mettre en ligne un site se proclamant informatif, et chaque acteur de l'actualité (politique, économique, syndicale, culturelle...) peut diffuser directement et avec une grande facilité les informations le concernant ou liées à son domaine d'activité.
Libre accès aux sources
Internet a mis fin de manière définitive à ce qui était souvent perçu comme un privilège injustifié : le monopole des journalistes sur l'accès aux dépêches des agences de presse officielles. Traditionnellement, dans la presse écrite, les rédactions suivaient heure par heure les évènements importants qui se déroulaient à travers le monde grâce aux fils de presse des grandes agences comme l'AFP ou Reuters. Pendant longtemps, les journalistes ont profité de cet avantage qui leur permettait de limiter la concurrence de l'information au sein des organes de presse. Ainsi, les particuliers n'ayant pas accès à ces sources d'information, seuls les médias juridiquement reconnus comme organes de presse étaient habilités et matériellemnt capables de diffuser l'information. Le réseau des réseaux remet tout cela en cause en mettant à disposition des internautes l'intégralité des informations distribuées par les agences de presse. Le commun des mortels peut désormais accéder au même titre qu'un journaliste à ces sources essentielles d'information.
Diffusion de l'information
A cette démonopolisation de l'accès aux sources s'ajoute
la démonopolisation de la diffusion de l'information. Dans la mesure
où l'accès aux sources d'information est ouvert à
tous, il n'est plus matériellement nécessaire d'être
juridiquement reconnu comme journaliste pour diffuser de l'information.
Quelle nécessité y aurait-il à entrer dans une profession
qui a perdu ses privilèges ? La création d'un webzine est
libre et peu onéreuse. Quiconque peut s'auto-proclamer cyber-journaliste.
De plus, grâce au faible coût que suppose la création
d'un site web, la plupart des acteurs des évènements politiques,
économiques, sociaux... peuvent désormais diffuser et échanger
directement leur information originale sans nécessairement passer
par la courroie de transmission de la presse et le filtre subjectif des
journalistes.
Ainsi, la plupart des institutions administratives se sont dotées
d'un site web pour mieux répondre aux questions et demandes des
Français. De même, les entreprises ou les partis politiques
ont tous leur site afin de pouvoir communiquer directement avec l'électeur
ou le consommateur. Ce qui est également intéressant, c'est
de constater qu'en plus de ces sites liés à des institutions
permanentes, de très nombreux sites sont créés au
jour le jour, en fonction de l'actualité, pour réagir, exprimer
des opinions ou apporter des compléments d'information sur les évenements.
On ne compte déjà plus les sites récemment mis en
place sur le thème de l'intervention de l'OTAN au Kosovo, sur le
PACS ou même sur "les initiatives mal maîtrisées" du
préfet Bonnet. Les acteurs de l'actualité trouvent
sur internet l'opportunité de pouvoir exprimer facilement un droit
de réponse aux rumeurs ou opinions divulguées à leur
sujet.
Ainsi, internet donne accès au monde jusqu'ici interdit des communiqués
de presse, des dépêches, des législations, des rapports
administratifs et permet à chacun de jouer au journaliste. Cependant,
la possibilité ouverte à tous de se proclamer journaliste
soulève de nombreuses difficultés. En plus d'être une
formidable source d'information, le réseau peut également
être un dangereux outil de désinformation.
Sur le net, tout le monde fournit d'une manière ou d'une autre de l'information. Et surtout n'importe quel particulier peut présenter son site web comme un journal à vocation informatif et donner à l'internaute une illusion de crédibilité. Cependant internet apporte autant de moyens de décrédibiliser l'information que de moyens supplémentaires de vérifier sa véracité.
Perte de crédibilité de l'info ?
La
surabondance et l'absence de contrôle de l'information risque
de faire de la Toile une sorte de boîte de Pandore. Plusieurs affaires
ont démonté que le web peut-être une redoutable machine
à rumeurs. Le réseau véhicule en effet un très
grand nombre de bruits de couloirs, de propagande ou d'infos non vérifiées
ce qui amène certains observateurs à penser qu'internet serait
un média pervers voire dangereux car défait de tout contrôle
et sans déontologie unifiée. Alain Guédé, du
Canard
Enchaîné déclare dans son journal que "les infos
du Web, qui sont rarement vérifiées, ont un côté
Radio corbeau" et il conclut " en fait d'espace de liberté,
Internet serait plutôt un espace d'irresponsabilité".
Les exemples de désinformation trouvées sur le réseau
ne manquent pas; Il est devenu classique de mentionner le Drudge
Report comme le prototype du site divulgant de l'information fondée
sur des rumeurs; ce type d'adresse, qui s'est multiplié depuis l'affaire
Monica Lewinski, est absolument condamnable même s' il est
reconnu comme une règle du jeu que toutes les informations ne sont
pas vraies (Drudge avoue que 20 % de ses infos sont fausses). En effet,
ces reporters auto-proclamés offrent aux lecteurs un mélange
d'infos et d'intox que rien ne permet de séparer. Ils prennent donc
la responsabilité de porter indûment atteinte à la
dignité de personnes médiatisées en sement le doute
dans l'esprit du lecteur. Et ce doute est d'autant plus accentué
du fait de la crédibilité qu'a acquis Matt Drudge en amorçant
le Monicagate.
L'affaire
Salinger constitue également un exemple de désinformation
provoqué par internet: Salinger, ancien secrétaire d'Etat
de Kennedy, avait, sur la foi d'un document circulant sur le réseau,
prétendu que l'avion de la TWA qui s'était écrasé
près de New York en juillet 1996, avait été descendu
par un missile de l'armée américaine.
Un
autre danger réside dans la falsification de documents facilitée
par les possibilités technologiques immenses qu'offre la numérisation.
Il devient aisé de véritablement manipuler l'information,
de créer de faux événements avec photos, films ou
bandes audio à l'appui; le réseau peut laisser passer
une quantité considérable de propos sectaires, haineux, de
recettes terroristes, d'images pornographiques, de complots, d'idées
révisionnistes... Le contrôle très facile en
presse écrite demeure en grande partie inefficace sur le web.
Enfin,
l'information peut parfois être étroitement mêlée
au commerce électronique au risque d'une confusion des genres. En
effet, les journaux en ligne, pour la plupart disponibles gratuitement,
recherchent des moyens de devenir rentables et la pratique du commerce
électronique commissionné en est un. Les journaux en ligne
ont souvent passé des accords avec des sites marchands et proposent
à leur lecteurs de devenir acheteurs. L'idée qui pose difficulté
est de proposer par exemple, à la fin d'un article critique sur
un livre ou un disque, de l'acquérir par un simple clic (et un numéro
de carte bleue). La correspondance entre l'information et la proposition
d'achat, source de revenu pour la journal, pose bien évidemment
la question de la crédibilité et de l'indépendance
de l'information. Pour certains, s'il y a une commission derrière,
l'info ne peut qu'être douteuse. Laurent Mauriac, journaliste à
Libération (voir notre interview) se
demande, dans un article,
si un journaliste ne sera pas tenté dêtre complaisant si ses
propos sont susceptibles d'augmenter les gains de son entreprise,
ou encore si les sujets ne risquent pas d'être choisis en fonction
de leur capacité à faire vendre. En tout état de cause,
il semble que la presse en ligne ait véritablement besoin de cette
source de financement et que la solution réside à nouveau
dans une charte déontologique.
Ou hypercrédibilité ?
Contre
ces différentes sortes d'atteinte à la crédibilité
de l'information diffusée sur le réseau, ce dernier possède
des capacités de résistance. En premier lieu, il permet
une riposte instantanée à toute attaque fondée sur
la désinformation. Les faux bruits peuvent être contrecarrés
par des sites s'inscrivant en faux contre une rumeur et ce d'autant plus
facilement qu'ils auraient par ailleurs eux-même une légitimité
plus forte. Il est probable qu'une rumeur infondée lançée
par Matt Drudge se trouverait vite décrédibilisée
si le Washington Post la contredisait. Par ailleurs, le réseau
offre une capacité nouvelle au lecteur de vérifier toutes
les assertions. Une des garanties de la véracité d'une information
se trouve dans leur remise en contexte par le biais des liens hypertextes.
Les articles en ligne fournissent souvent les adresses de leurs sources
et laissent au lecteur le loisir de remonter à l'information brute.
La crédibilité se mesure bien souvent au degré de
transparence des sources d'information. L'accès direct depuis l'article
aux communiqués de presse, aux depêches et autres documents
originaux ne peut que fournir une crédibilité accrue, même
par rapport aux journaux classiques. L'article en ligne est désormais
accompagné d'archives historiques, ou d'une grande diversité
de textes produits sur le sujet.
Enfin,
internet permet de mêler les informations issues des quotidiens,
des radios, des chaînes télévision, des agences de
presse et met ainsi fin à l'unicité des sources. Comme pour
la presse traditionnelle, le journaliste en ligne, pour être crédible
doit faire ses preuves. Les grands quotidiens papier qui ont crée
une édition en ligne offre à cette dernière toute
la crédibilité de leur nom. D'autres organes de presse, uniquement
en ligne se sont affirmés, grâce à leur rigueur et
leur sérieux, comme des journaux fiables et de qualité (c'est
le cas de LMB Actu ou de
l'américain
Salon Magazine).
La question de la crédibilité de l'information renvoie fondamentalement à la mission sociale du journaliste qui consiste à peser, jauger, interpréter les diverses sources. L'abondance des données disponibles sur le net ne fait que rappeler la nécessité de la fonction de médiateur du journaliste.
Non seulement le journaliste n'a aucun droit immanent au monopole de l'information mais il ne doit pas craindre que le public ait désormais accès à des sources brutes d'information sans passer par eux. Bien au contraire, le nombre quasi illimité d'informations disponibles sur le Web et la difficulté d'évaluer leur crédibilité rend plus nécessaire que jamais la fonction de médiateur que doit jouer le journaliste. Ce dernier doit donc apporter de la valeur ajoutée à l'information disponible en ligne. Et cela ne semble possible que dans un cadre déontologique précis.
La nécessaire médiation du journaliste
La surabondance de l'information disponible grâce au Web rend cruciale
la fonction de journaliste. Nous l'avons vu, les infos sur internet sont
de diverses qualités. Et sur un sujet que le lecteur connaît
mal, il aura le besoin précieux d'un médiateur pour assurer
le tri des données, la validation des sources, la remise en perspective
des événements... Les journalistes doivent assumer la fonction
essentielle de critique du cyber-espace pour qu'il ne s'agisse pas
d'un immense fourre-tout dans lequel chercher un renseignement crédible
reviendrait à chercher une aiguille dans une botte de foin. Distinguer
le vrai du faux, contrecarrer une intox ou une désinformation de
propagande est un travail que ne peut faire le commun des mortels et qui
s'avère être d'une grande utilité dans un espace où
le contrôle est extrêment difficile. Internet est un lieu privilégié
de la liberté d'expression et il convient de ne pas confondre
l'expression d'une opinion avec de l'information brute. Parmi les mille
métiers de la communication qui trouvent un terrain propice à
leur fonction sur le Web, le journaliste doit assumer la responsabilité
de garder un oeil critique sur l'ensemble de leur diffusion et doit pour
cela traiter l'information avec plus de soin et plus de rigueur.
Ainsi, la valeur ajoutée que le journaliste apporte à
l'information devient très précieuse dans ce nouveau contexte.
La nécessité d'un triage intelligent se fait plus pressante
dans cette pluie d'informations. De nombreux moteurs de recherche assument
déjà une fonction de tri fondé sur des critères
donnés par l'internaute. Cela permet de se faire livrer rapidement
un grand nombre de documents sur un sujet choisi. Cependant, en bonne machine
informatique, le moteur de recherche n'est pas à même de distinguer
le vrai du faux et de faire une selection qualitative des données.
Il incombe donc au journaliste de classer qualitativement l'information
et de la présenter épurée. De cette manière,
l'information pourra avoir diverses qualités. Et si aujourd'hui,
la faiblesse de la demande empêche les journaux en ligne d'être
payants, il semble qu'à moyen terme la valeur ajoutée d'une
information devienne onéreuse. C'est ce qui fait écrire à
un observateur
que d'un mass media, internet risque de devenir un class media. La
qualité de l'information aura son prix. Ceux qui pourront payer
auront accès à une information triée et remise en
perspective; les autres seront livrés à leur propre discernement
dans la jungle de l'information commune. Déjà, des sites
proposent des informations financières et économiques onéreuses.
Le Wall Street Journal par exemple
vends son édition en ligne et trouve acquéreur par la qualité
de son contenu. Et l'information risque d'être de plus en plus catégorisée
et personifiée. Les géants du multimédia cherchent
déjà à mettre au point des moteurs de recherche qui
iraient chercher, sélectionner et traiter l'information pour le
consommateur en fonction de critères personnels. C'est véritablement
le modèle du fast-food ou du tout-cuit de l'information qui est
actuellemnt en germe. Et le prix associé à ce service remet
en cause le modèle de bibliothèque universelle que préfigurait
un moment donné le Web pour passer à celui de librairie.
Et le métier de journaliste se rapprocherait de celui très
en vogue de consultant.
Quoi qu'il en soit, le
journaliste doit pour le moment distinguer son information de la liberté
d'expression de tout un chacun.
Un code de déontologie pour la presse en ligne
L'une des seules garanties de crédibilité de l'information actuellement est le label sous lequel elle s'inscrit. Les éditions en ligne de grands quotidiens comme Le Monde, Libération, ou Les Echos profite du sérieux associé à leur nom. Pour le reste, le risque est grand que la presse en ligne soit vite assimilée à une presse d'amateurs. Et ce d'autant plus que rien ne permet encore de distinguer les sites créés et tenus par des journalistes de ceux qui le sont par des pseudo-reporters. Créer un site se fait en toute liberté et aucune déontologie ne s'impose juridiquement (pour plus de détails sur les questions juridiques, cliquez ici) aux différents web-zines. Quiconque édite une lettre d'information en ligne ne saurait être considéré comme journaliste professionnel par les lecteurs car le simple fait de diffuser de l'information n'est pas en soi constitutif de la fonction de journaliste, il s'agit d'un simple usage de la liberté d'expression. Or, il devient nécessaire que l'internaute puisse avoir un moyen de reconnaissance des sites véritablement journalistiques et soumis à une éthique. De cette nécessité vient l'idée de créer un label de la presse en ligne. Henri Pigeat, ancien PDG de l'AFP, explique dans une interview qu'il est légitime que les sites puissent être identifiés et qu'un peut plus de transparence soit introduite par le biais de ce label: "ce label, commun à toute la presse serait justement décerné aux sites qui s'engageraient à respecter les obligations légales du journalisme et l'éthique professionnelle". La mise en place d'un tel signe de reconnaissance aurait un double avantage. En premier lieu, il introduirait un controle professionnel sur la qualité et la véracité de l'information. En second lieu, il représente une approche plus démocratique que l'information à péage pour valoriser l'information de confiance par rapport aux inepsies.
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