La presse écrite trad menacée  


DU SUPPORT PAPIER AU SUPPORT ELECTRONIQUE




        Le débat sur l'avenir de la presse écrite traditionnelle oscille actuellement entre optimisme béat et vision apocalyptique. Certains prophétisent la mort des journaux et même celle des journalistes, tandis que d'autres refusent d'entendre parler du support numérique et des conséquences qui découlent de son utilisation.
        Avant de tenter d'examiner les contraintes et les atouts que représentent l'émergence du nouveau support interactif, une remarque s'impose: dans l'histoire de la communication, jamais une innovation n'a fait disparaître les technologies qui lui préexistaient. Seuls les modes et les instruments de production ont changé. Ainsi, l'arrivée de la radio et de la télévision ont influé sur le devenir de la presse écrite, mais celle-ci n'a pas pour autant disparu.


LA PRESSE ECRITE TRADITIONNELLE MENACEE

Un précédent: le minitel

        Dans les années 1980, la presse écrite en France a investi dans le minitel: des quotidiens généralistes tels que Libération ou Le Parisien, des quotidiens économiques (Les Echos)  et des revues spécialisées (L'autojournal, Midi-Olympique) ont fait le pari du support télématique. Malgré le caractère limité de son graphisme et de sa vitesse, l'expérience française du minitel peut permettre de mieux appréhender les évolutions actuelles. Les professionnels de la presse écrite ont expérimenté de nouvelles formes d'écriture, l'interactivité avec le lecteur, la nécessaire complémentarité entre le support papier et le service minitel, la nécessaire diversification de l'offre (il faut que l'information proposée sur minitel soit plus spécifique et plus ciblée que celle fournie par le journal traditionnel). Ils ont également pu mesurer combien l'image de marque, gage de crédibilité, de sérieux,  conditionnait un passage réussi au minitel. Enfin, les années 1980 ont vu naître une concurrence nouvelle (celle des prestataires de service) et des dérives se produire (celles des messageries notamment).
    Mais, en dépit de son caractère limité et des dérives auxquelles elle a donné lieu, l'expérience du minitel a doté la presse française d'une véritable culture transposable vers l'Internet... D'ailleurs, ce sont les pionniers de l'expérience télématique qui se sont lancés les premiers sur le web: les premiers pas de Libération sur le web ont lieu dès 1995.

Les débuts de la presse en ligne

    Les débuts de la presse en ligne remontent à 1992 aux Etats-Unis; en France, il faut attendre 1995. La première expérience de mise en ligne a été faite par le Chicago Tribune au début de l'année 1992. Mais le quotidien qui fait figure de cas d'école c'est le Mercury News, créé en mai 1993 par un quotidien de la Silicon Valley, le San José Mercury News. Son succès rapide est à mettre en relation avec les caractéristiques bien particulières de la vallée californienne: plus de 60 % des foyers possèdent un ordinateur et la vie économique et culturelle est centrée sur la recherche et les nouvelles technologies.
    L'exemple de Libération. Dès le début de l'anné 1995, Libération lance un supplément hebdomadaire consacré au multimédia (paraissant le vendredi). Constatant le succès de ces pages, la direction du quotidien décide de mettre le cahier multimédia en ligne (voir notre interview). Depuis, le contenu du site s'est largement développé: rubriques spécialement conçues pour la version électronique, riche iconographie, archives du journal... De même, la rédaction "électronique" s'est élargie et le nombre de connexions quotidiennes (environ 20 000 connexions, chaque visiteur consultant  entre 7 et 8 pages), tout comme le nombre d'abonnés aux "news letters" hebdomadaires  gratuites telles que "Chapitre 1",  ne cessent d'augmenter. Cependant, le site affiche encore des pertes: le coût total du site web était de 3,5 millions de francs en 1998, tandis que les recettes publicitaires ne s'élevaient qu'à environ 2 millions de francs.

Une concurrence accrue

   Webzines.Sur le web, une multitude de sites, dont la vocation affirmée est d'informer, apparaissent et se posent comme des concurrents pour la presse écrite papier et ses éditions en ligne. Cette concurrence, que laissait déjà pressentir la multiplication des services minitel, atteint une dimension sans précédent sur la Toile, du fait de la dimension mondiale et de la structure très ouverte du réseau. Les webzines, publications spécialement conçues pour Internet, au regard souvent original, font florès. Mais, comme le déplore Samuel Loutaty, rédacteur en chef du Petit Bouquet, l'amateurisme est assez souvent de rigueur. Autre fait suceptible de relativiser la concurrence que pourraient représenter les webzines pour la presse traditionnelle: le simple constat que la durée de vie de ces publications est souvent éphémère, du fait de l'insuffisance des recettes publicitaires.
        Sites portails. L'existence de sites portails, qui reprennent directement les informations fournies par les agences de presse, apparaît menaçante pour les journaux. La page d'accueil du site portail Yahoo par exemple, dans laquelle les informations sont hiérarchisées et classées par thèmes, peut faire songer à la une d'un grand quotidien.
    Comme le souligne Dominique Wolton dans un ouvrage très récent, (Internet et après? Une théorie critique des nouveaux médias), ce qui caractérise l'Internet, c'est la profusion de l'offre d'information. Celle-ci précède la demande du public, est largement supérieure à cette demande. Tout ceci explique que, sur la Toile, règne une concurrence effrénée.

Perte d'avantages comparatifs

    La presse écrite, qui ne pouvait pas rivaliser avec la radio et la télévision en ce qui concerne la  vitesse de communication de la nouvelle, disposait d'avantages comparatifs non négligeables: plus grande exhaustivité du contenu, possibilité d'archivage. L'arrivée d'Internet fait perdre à la presse écrite ces avantages: les journaux électroniques peuvent s'afranchir totalement des contraintes de place inhérentes au support papier. Le nombre de page d'un journal électronique est quasiment illimité.

Convergence

     Par ailleurs, avec le développement de l'Internet, on assiste à l'accélération du mouvement de convergence des différents médias... Ceci semble être préjudiciable à la presse écrite, dans la mesure où les autres médias, radios, télévisions, s'immiscent sur le terrain de l'écrit. Ainsi, Radio France Internationale (R.F.I.) édite, sur son site web, un hebdomadaire "MFI" dont les rubriques sont en tous points semblables à celles d'un journal papier traditionnel: économie, éducation, politique, société, culture... On peut également trouver, sur ce même site, "Langage actuel", un magazine consacré à la langue française.
        Mais il convient de nuancer: les entreprises de presse écrite ne sont pas à proprement parler des victimes de de la convergence. En effet, depuis les années 1980, la presse est à la recherche de synergies et de participations dans les nouveaux médias concurrents: de nombreux quotidiens régionaux, à l'instar de Ouest-France ( c'est ce que rappelle Bernard Boudic, responsable du service web France-Ouest), ont pris part au développement des radios libres, ont créé des services minitel et se sont lancés dans l'aventure télévisuelle.

Le support papier, pour combien de temps?

   Un des principaux atouts de la presse traditionnelle, c'est le confort que procure le support papier. La lisibilité est plus grande sur le papier que sur l'écran à cristaux liquides, la fatigue occulaire est moins vive, le journal papier est facilement manipulable et transportable, le plaisir du feuilletage demeure... Cependant, de très nombreux chercheurs travaillent au remplacement du support papier. Dans le Media Lab du "Massachusets Institute of Technology" ( M.I.T. ) aux Etats-Unis, on tente de fabriquer un papier numérique, doté de mémoire et de connexions. Une seule et même page, de format pratique, servirait à recevoir chaque jour ou chaque heure un journal renouvelé et stockerait en mémoire toutes les informations reçues. De même, au Japon, Sharp a mis au point un terminal de poche baptisé Zaurus qui permet de lire depuis 1996 des extrait du quotidien Mainichi Shimbun et FujiSankei a conçu un terminal de 15 centimètres sur lequel on peut retrouver le journal Sankei Shimbun.
 



 
 

LA COMPLEMENTARITE DES DEUX SUPPORTS



        La rigidité et la lourdeur de l'imprimé face au nouveau supermédia électronique deviennent des entraves pour la presse sur papier. La  presse écrite est forcée de se redéfinir, de muter... c'est le processus auquel on assiste actuellement. En particulier, tous les journaux traditionnels mettent leurs éditions en ligne ou créent des services web, de sorte qu'une complémentarité s'installe entre le support papier et le support électronique. Et le succès des sites des grands quotidiens et hebdomadaires régionaux ou nationaux est certain... Voici quelques-uns des avantages qu'offre cette complémentarité nouvelle.

 Modernité, valorisation du fonds documentaire et plus grande profondeur de l'information

         Modernité. L'arrivée sur la toile de la presse écrite lui confère un nouvelle image de modernité qui était auparavant l'apanage de la télévion et, dans une moindre mesure, de la radio. Il devient possible d'adjoindre à l'écrit, pour le rendre plus attractif, plus réactif, du son et des images. Inversement, la distance critique, l'analyse propre à la presse écrite palie l'immédiateté de l'image fixe ou animée, de la séquence vidéo.
        Valorisation du fonds documentaire. Les services en ligne de nombreux journaux mettent à la disposition du lecteur une partie de leur archives. La recherche est facilitée par un classement thématique et l'utilisation de moteurs de recherche. La mise en ligne permet également de valoriser le fonds documentaire des journaux par l'accès aux bases de données développées par les services de documention et les journalistes.
        Profondeur de l'information. Grâce aux hyperliens, l'information acquiert une nouvelle dimension, une nouvelle profondeur. On relie l'article à des documents complémentaires tels que des cartes géographiques, des notices biographiques, des textes officiels, des informations de nature économique, culturelle, des articles antérieurs... Le journaliste peut également mettre à la disposition du lecteur une partie de ses sources, afin d'étayer ce qu'il avance. La presse écrite s'affranchit, en quelque sorte, des contraintes espace-temps et peut espérer augmenter son crédit auprès des lecteurs. L'arrivée sur la Toile de la presse écrite élargit le contenu de l'information offerte: les sites web des journaux sont désormais à même de proposer à la fois, selon la typologie utilisée par Dominique Wolton (Internet et après? Une théorie critique des nouveaux médias) de " l'information-événement" et de "l'information-connaissance". On trouve également, sur les sites des journaux, de "l'information-service" et de "l'information-loisir", ce qui peut parfois poser un problème de confusion entre ce qui relève de la pratique du journalisme et de celle du commerce...

Des lectorats complémentaires et une personnalisation de l'offre

        Lectorats complémentaires. Les éditions en ligne des journaux permettent souvent de toucher des lecteurs qui ne lisent pas l'édition papier. C'est particulièrement vrai dans le cas de la presse quotidienne régionale qui prend, avec Internet, une dimension nationale et même internationale. Tel est le cas de France-Ouest, service web du quotidien Ouest-France, qui, selon Bernard Boudic, responsable de cette publication,  compte une bonne part de ses lecteurs dans le monde anglo-saxon et la diaspora bretonne. Plus généralement, une enquête Médiangle de novembre 1998 montre que 30 % des consultations des éditions en ligne ou des sites  web des journaux se font depuis l'étranger. Quant aux visiteurs des sites web des grands journaux économiques, qu'ils soient français ou américains, ils ne font pas partie du lectorat d'origine: dans le cas du quotidien Les
Echos, 60 % des lecteurs ne lisent pas l'édition papier. De même, près de deux tiers des abonnés du Wall Street Journal interactif ne sont pas abonnés au journal traditionnel. Ils sont relativement plus jeunes que les lecteurs traditionnels.
        Diversification de l'offre. Mais les journaux présents sur la toile s'efforcent de diversifier leur lectorat. Les quotidiens régionaux par exemple cherchent à attirer sur Internet une partie de leur lectorat traditionnel. Il s'agit d'aller au-delà de la simple duplication de l'édition papier, de proposer un lieu de valorisation de la dynamique locale et de permettre une personnalisation géographique et thématique de l'information. C'est dans une telle démarche que s'est engagé Ouest-France, comme le souligne Bernard Boudic.
        Personnalisation de l'offre éditoriale. Elle peut se faire de deux manières, soit l'utilisateur définit des thèmes et des rubriques qui l'intéressent plus particulièrement, soit l'on utilise des "agents intelligents, sortes de têtes chercheuses électroniques" (Serge Guérin, La cyberpresse) qui mémorise des préférences du lecteur. Le Wall Street Journal joue la carte de la personnification de l'information depuis mars 1995, date à laquelle a été lancé le Personnal Journal, journal personnel en ligne. Le lecteur choisit les rubriques qui l'intéressent et les valeurs côtées en bourse qui lui importent et ce faisent fabrique sa propre édition du journal.
        A terme, des "class medias"? Dominique Wolton, dans un ouvrage récent, souligne le danger que peut constituer cette personnalisation croissante de l'offre, en termes d'égalité à l'information. Il y a, dit-il, "non seulement une spécialisation du type d'information en fonction des publics mais, en outre, la sélection s'opère par l'argent et le niveau culturel, même si chacun peut y accéder librement" (Internet et après? Une théorie critique des nouveaux médias, p. 99). Le risque, donc, serait d'en arriver à des class media (par opposition aux mass media), figeant les positions de chacun en fonction du niveau socio-culturel qui est le sien. Le vrai problème ne situe pas au niveau de l'offre mais au niveau de la demande car, l' "un des effets de la domination socio-culturelle est de ne pas demander autre chose que ce que l'on a". Pour Dominique Wolton, les médias généralistes traditionnels sont plus "démocratiques".
 

Le règne de l'interactivité

        L'interactivité entre le journaliste et son lecteur n'est pas née avec Internet puisque, depuis l'invention du courrier des lecteurs, émetteur et récepteur dialoguent. Mais Internet donne une ampleur nouvelle à l'interactivité, transforme les rapports entre le journaliste et son lecteur. Grâce au courrier électronique, le lecteur peut réagir sur un article, demander des précisions à son auteur.
        Par la même, la fonction communautaire du journal (et la fidélité pour la publication) se renforce, comme en témoignent la multiplication des forums de discussions sur les sites web des journaux. La discussion porte sur  des thèmes lancés par le journal ou même par les lecteurs. Le fait que le lecteur soit de plus en plus critique et surtout, dispose désormais des moyens de faire part de ses réactions, oblige le médiateur à rechercher une plus grande fiabilité, à faire preuve d'un plus grand sérieux. A cet égard, il est intéressant de noter que, comme l'indique un article de Libération (5 juillet 1998), lorsque la chaîne américaine CNN a diffusé, en juillet 1998,  un faux scoop sur l'utilisation de gaz sarin durant la guerre du Vietnam, des forums de discussion sont apparus sur la toile pour critiquer "les médias pourris".
        Ainsi, l'information ne circule plus à sens unique: de nombreux journaux ouvrent au sein de leur site web des expaces de publication (en Anglais, Community Publishing).  Le Républicain Lorrain par exemple, permet aux communes de sa zone de diffusion de s'autopublier, sous l'égide d'un journal. L'initiative, qui a le mérite de permettre aux acteurs locaux de s'initier à l'utilisation de l'outil Internet, pose néanmoins question, dans la mesure où, sur la même page, se cotoient articles émanant de journalistes et lettres des maires des communes concernées à leurs concitoyens. Le risque est, peut-être, que l'information journalistique, nécessairement caractérisée par une certaine distance critique, ne se confonde avec la communication de telle ou telle équipe municipale, par définition plus partiale...

La presse écrite apporte son savoir-faire et sa légitimité

      Enfin, le principal atout de la presse écrite dans le cyberespace, c'est sa légitimité, le crédit dont elle jouit. Tout ceci assure aux sites d'information qu'elle met en place un succès bien plus grand que celui dont bénéficient les sites portail, ou même les webzines. En effet, les lecteurs sont avant tout désireux de retrouver, sur la Toile, un regard particulier, une ligne éditoriale, gage de sérieux et preuve que l'information qui leur est transmise est fiable, intelligemment mise en perspective. Ainsi, le savoir-faire d'une rédaction est remis à l'honneur et fait la différence, dans un flux ininterrompu et sans cesse croissant d'informations.
        Et l'on peut avancer sans trop de crainte, au vu des tendances actuelles, que ceux des webzines qui réussiront à s'imposer seront ceux qui feront preuve d'une certaine originalité.
 
 
 


 


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