OGM Danger - Dernières nouvelles

Les Organismes Génétiquement Modifiés

L'hypothèse du cheval de Troie génétique

Louis-Gilles Francoeur
LE DEVOIR
Le mercredi 2 février 2000

Deux nouvelles de mauvais augure viennent de s'ajouter aux difficultés du saumon atlantique, en déclin partout, et de ses congénères du Pacifique, dont la chair succulente fait saliver... les banquiers des usines de transformation.

La première nouvelle a été littéralement «pêchée» à la Conférence internationale sur la biosécurité, qui se tenait à Montréal la semaine dernière. L'intérêt de ces rencontres de haut niveau, c'est qu'on y rencontre un véritable gratin scientifique, qui est là pour conseiller gouvernements et organismes non gouvernementaux. C'est ainsi que j'ai découvert les travaux exceptionnels des professeurs William M. Muir et Richard D. Howard, du département des sciences biologiques de l'université de Purdue, à West Lafayette, en Indiana. On leur doit la formulation de l'hypothèse du «cheval de Troie génétique», publiée en décembre dernier dans la revue New Scientist.

Muir et Howard ont ainsi démontré à l'aide d'observations et d'un modèle mathématique que l'introduction d'un seul spécimen de poisson transgénique dans un cours d'eau peut théoriquement faire disparaître l'espèce sauvage et l'espèce transgénique en un certain nombre de générations.

«Les poissons transgéniques sont comme le cheval de Troie, précisait le professeur Muir à un autre média américain. Ils pénètrent dans une population sauvage avec toutes les apparences d'un dominant. Mais le superpoisson finit par détruire la population qui l'accueille.»

Les deux chercheurs ont étudié le comportement d'un poisson japonais, le médaka, dont l'intérêt commercial a suscité la mise au point d'une variante transgénique. On y a greffé une hormone de croissance prélevée chez les humains - deviendrons-nous des cannibales sans le savoir? -, comme on le fait pour les saumons du Pacifique ou de l'Atlantique pour commercialiser des géants qui croissent plus vite et atteignent des tailles inconnues jusqu'ici.

Ils ont observé deux phénomènes: les médakas transgéniques arrivaient plus vite à maturité et pondaient plus d'oeufs en raison de leur taille exceptionnelle. Mais seulement les deux tiers des médakas transgéniques parvenaient à une véritable maturité sexuelle, des reproducteurs néanmoins tarés comme les espèces sauvages contaminées par les toxiques chimiques...

Muir et Howard ont alors utilisé un modèle mathématique de gestion des stocks de poissons pour savoir ce qui arriverait si on introduisait 60 médakas transgéniques dans un cours d'eau abritant un cheptel sauvage de 60 000 individus.

Le résultat va à l'encontre de tous les discours rassurants sur la ressemblance des transgéniques et des poissons sauvages ainsi que la sécurité qui résulterait de leur faible capacité de reproduction en cas d'introduction involontaire. En réalité, les deux espèces disparaissent en 40 générations dans la meilleure des hypothèses!

L'«hypothèse troyenne» se résume ainsi: dans les frayères, les femelles sauvages préfèrent les Gino transgéniques, ce qui assure à la nouvelle cohorte génétiquement différente une position dominante en quelques générations. Mais ce changement se transforme en cul-de-sac car la population des nouveaux dominants, bénéficiant de moins en moins de la capacité de reproduction des génitrices sauvages, s'étiole et disparaît après avoir éteint la souche naturelle.

À la limite, disent-ils, l'introduction d'un seul mâle transgénique peut avoir le même effet dévastateur. Le phénomène prendrait 40 générations alors qu'avec 60 individus, le modèle prévoit la disparition des deux souches en dix générations. Même si les auteurs insistent sur la fragilité de ce type d'hypothèse, fondée sur une série de prémisses théoriques, ils notent que presque tous les scénarios aboutissent au même résultat.

«C'est une situation très étrange, expliquait le professeur Muir, car l'individu le plus taré en réalité devient le géniteur dominant, ce qui se situe à l'opposé du modèle darwinien.»

Cette étude est la première à relever les impacts potentiels de l'introduction involontaire de poissons en milieu naturel, ce qui pourrait arriver avec ces saumons géants que veut élever en cage la firme A/F Protein à Terre-Neuve. Or c'est dans cette province et au Québec que l'on trouve l'essentiel des dernières rivières sauvages de saumons de l'Atlantique, une espèce qui pourrait devoir vivre avec l'avancée dans le Saint-Laurent des saumons du Pacifique et des truites arc-en-ciel introduits volontairement dans les Grands Lacs en raison des politiques laxistes des autorités canadiennes et américaines.

Cette «bonne» nouvelle s'ajoute à une autre provenant cette fois de la côte du Pacifique, où des chercheurs concluent que le réchauffement climatique pourrait à brève échéance faire disparaître des populations entières de saumons dans certains grands cours d'eau comme le fleuve Fraser.

Cela pourrait constituer, selon l'étude fédérale dont Pêches et Océans n'a pas informé les journalistes du lointain Québec, le premier impact tangible et majeur d'un effet de serre croissant. Ils ont relevé des températures de 22 degrés dans la tête de certaines rivières où les saumons se reproduisent, ce qui est très près du «seuil létal» de ces espèces.

Gilles Schooner, un spécialiste québécois du saumon atlantique, explique que notre saumon a lui aussi un «seuil létal» assez semblable.

Si la tendance notée dans le Pacifique devait s'appliquer ici, dit-il, on pourrait assister à la disparition du saumon atlantique dans les cours d'eau méridionaux, du moins dans les plus petits, où la chaleur occasionne un autre problème critique pour le saumon, le manque d'oxygène, en plus d'épuiser son métabolisme. Mais en contrepartie, note Gilles Schooner, l'espèce gagne du terrain dans l'Ungava où les eaux trop froides, au delà de la rivière aux Feuilles, ont empêché les saumons d'atteindre la baie d'Hudson.

À lire: Le Banc de l'orphelin, par Michel Carbonneau, Éditions Madeli, Châteauguay, 2000, 383 pages. Ce roman de type historique, inspiré de faits et de situations authentiques, nous fait partager la vie, les valeurs et les dangers des chasseurs madelinots de phoques. On met en scène chasseurs et anti-chasseurs dans ce qui constitue un témoignage intéressant sur un phénomène dont la bulle urbaine empêche de saisir plusieurs dimensions.

À visiter: les parcs provinciaux, qui proposent une brochette d'activités et de services en hiver. Randonnées courtes ou longues, avec ou sans refuge, glissades, pêche blanche, escalade de glace, télémark et camping d'hiver. De vieux préjugés empêchent encore d'y faire du ski-loup ou de la randonnée avec le chien de la famille. En l'an 3000, peut-être... (www.sepaq.com ou 1 800 665-6527).

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