PRÉAMBULE
SULPICE SÉVERE ET SON AMI GALLUS. VISITE DE POSTUMIANUS, QUI REVIENT D'ORIENT
Nous étions ensemble, moi et Gallus, un homme qui m'est très cher, et en souvenir de Martin dont il a été le disciple, et pour ses mérites personnels. Survint mon cher Postumianus, qui, pour me revoir, revenait de l'Orient, où, quittant sa patrie, il s'était rendu trois ans auparavant. J'embrassai cet ami si tendre, je baisai ses genoux et ses pieds. Nous fîmes un ou deux tours de promenade, comme stupéfaits de nous revoir, et tous deux, en nous regardant, versant des larmes de joie. Puis, étendant à terre nos cilices, nous nous assîmes.
Prévenant mes questions, Postumianus dit en me regardant : - « J'étais dans une région lointaine de l'Égypte, quand me vint l'envie d'aller jusqu'à la mer. Là, je trouvai un vaisseau de transport, qui, avec sa cargaison devait gagner Narbonne, et qui se préparait à lever l'ancre. La nuit suivante, en songe, je crus te voir debout près de moi : ta main m'entraînait de force, pour me faire embarquer sur ce navire. Dès que l'aube eut dissipé les ténèbres et que j'eus quitté l'endroit où j'avais dormi, les réflexions sur le songe que j'avais eu m'inspirèrent subitement un tel désir de te revoir, que je m'embarquai aussitôt sur le navire. Le trentième jour, j'abordai à Marseille, d'où je suis venu ici en dix jours : tant une navigation heureuse a favorisé mon amical empressement. Toi, du moins, pour qui j'ai traversé tant de mers et parcouru tant de terres, tu voudras bien te livrer à mes embrassements et à mon affection sans témoin ».
- « Moi, dis-je, même quand tu t'attardais en Égypte, j'étais toujours avec toi par l'âme et la pensée. Je songeais à toi jour et nuit; le souvenir de ton affection me possédait tout entier. Ne crois donc pas que maintenant je te quitte un instant. Je serai toujours suspendu à ton visage pour te regarder, t'écouter, te parler. Et personne absolument ne sera admis dans notre intimité, que protège ici l'isolement de ma cellule. Car, pour notre ami Gallus que voici, sa présence, je crois, ne te sera pas importune. Ton arrivée, tu le vois, le fait comme moi-même triompher de joie. »
- « Fort bien ! dit Postumianus. Ton ami Gallus restera en notre compagnie. Sans doute, je ne le connais guère; mais, étant donné qu'il t'est très cher, il ne peut pas ne pas m'être cher, vu surtout qu'il est disciple de Martin. Et je ne demande pas mieux que de m'entretenir avec vous, même dans un récit suivi, comme vous le demandez. Si je suis venu ici, c'est pour revoir mon cher Sulpicius que voici » - et il m'étreignit de ses deux mains - « en me prêtant à son désir, dussé-je être verbeux. »
SUITE DU PRÉAMBULE.
NOUVELLES D'AQUITAINE.
- « Assurément, dis-je, tu as bien prouvé ce que peut une tendre affection, toi qui, pour me voir, as traversé tant de mers et tant de terres, toi qui es venu des plus lointaines régions du soleil levant, pour ainsi dire, jusqu'à celles du soleil couchant. Eh bien, puisque nous sommes seuls, entre nous, et que nous sommes de loisir, et que nous devons être tout entiers à tes récits, raconte-nous en détail, je t'en prie, toute l'histoire de tes pérégrinations. Dis-nous comment fleurit en Orient la foi du Christ et si les fidèles y vivent en paix. Dis-nous ce qu'y font les moines et quels prodiges, quels miracles le Christ opère en ses serviteurs. Certes, en nos régions, au milieu de cette société où nous vivons, la vie même nous est à charge; mais nous aurions plaisir à t'entendre dire que du moins au désert on peut vivre en chrétien. »
Alors Postumianus :
- « Je ferai, dit-il, ce que tu désires ardemment, je le vois. Mais auparavant, je t'en prie, je voudrais savoir de toi si tous ces évêques, que j'ai laissés ici, sont encore tels que nous les avons connus avant mon départ. »
Alors moi :
- « Ne m'interroge pas là-dessus, dis-je. Ces choses-là, ou bien tu les sais comme moi, je pense; ou bien, si tu les ignores, mieux vaut pour toi ne les pas apprendre. Voici seulement ce que je ne puis taire : non seulement ceux sur qui tu m'interroges ne sont nullement devenus meilleurs que tu ne les as connus, mais encore celui-là même qui seul m'aimait autrefois, dont l'affection me permettait ordinairement de respirer entre les persécutions de ces gens-là, eh bien, lui aussi, il a été plus dur pour moi qu'il n'aurait dû. Mais, contre lui, je ne veux rien dire de désobligeant : j'ai cultivé son amitié, et je l'ai encore aimé alors qu'il passait pour être mon ennemi. Et quand je repasse tout cela dans mes pensées secrètes, j'éprouve une douleur poignante à songer que j'ai presque perdu l'amitié d'un homme instruit et pieux. Mais laissons cela, qui est plein de tristesse. Écoutons plutôt le récit que tu nous promettais tout à l'heure. »
- « Qu'il en soit ainsi, dit Postumianus. »
Après cela, nous gardâmes quelque temps le silence tous les trois. Puis, Postumianus rapprocha de moi le cilice sur lequel il était assis; et il commença son récit.
RÉCIT DE POSTUMIANUS. EXCURSIONS A CARTHAGE ET EN CYRÉNAIQUE.
« Il y a trois ans, dit Postumianus, quand je fus parti d'ici, Sulpicius, après t'avoir fait mes adieux, je m'embarquai à Narbonne. Le cinquième jour, j'entrai dans un port d'Afrique : tant notre traversée fut heureuse par la Volonté de Dieu. Je voulus aller à Carthage, y visiter les endroits consacrés par les saints, et surtout me prosterner sur le tombeau du martyr Cyprien. Le quinzième jour, nous étions de retour au port. Nous prîmes le large, pour gagner Alexandrie. Mais l'Auster était contre nous, et nous faillîmes nous échouer dans la grande Syrte. Heureusement, nos marins virent le danger et arrêtèrent le navire en jetant les ancres.
« Sous nos yeux était la terre ferme du continent. Nous y abordâmes avec des barques. Comme nous n'y voyions aucune trace d'hommes ni de culture, je m'avançai plus loin pour explorer avec soin les lieux. A trois milles environ du rivage, au milieu des sables, j'aperçus une petite cabane, de celles dont le toit, comme dit Salluste, ressemble à la carène d'un navire. Ce toit, qui touchait la terre, était fait de très fortes planches. Ce n'est pas qu'on craigne en ce pays aucune violence des pluies - qu'il y soit tombé de l'eau, on ne l'a même jamais entendu dire -; mais la violence des vents est telle, que la moindre brise, soufflant même dans un ciel assez pur, y cause une tempête plus terrible qu'aucun naufrage sur aucune mer. Là ne viennent ni plantes, ni moissons; car le terrain manque de consistance, les sables secs se déplaçant à tout souffle des vents. Mais, derrière certains promontoires qui arrêtent les vents, du côté opposé à la mer, la terre est un peu plus ferme; elle produit, de place en place, une herbe rude, très propre à la nourriture des moutons. Les habitants vivent de lait. Les plus habiles, ou, si l'on peut dire, les plus riches, ont du pain d'orge. En cette région, l'orge est la seule récolte. Comme elle y pousse vite en raison de la nature du sol, elle échappe ordinairement aux désastres causés par les vents qui y sévissent : trente jours, dit-on, après les semailles, elle est mûre. Si des hommes s'établissent en une pareille contrée, il n'y a qu'une raison : c'est que tous y sont libres d'impôts. En effet, ce pays est à l'extrémité de la Cyrénaïque, et il touche au désert qui s'étend entre l'Égypte et l'Afrique : ce désert, à travers lequel jadis, fuyant César, Caton conduisit son armée.
UN MENU AU DÉSERT. GOÛT DES GAULOIS POUR LA BONNE CHERE
« Donc, je me dirigeai vers cette cabane que j'avais aperçue de loin. J'y trouvai un vieillard en vêtement de peau, tournant une meule à bras. Après un échange de salut, il nous fit un aimable accueil. Je lui expliquai que nous avions été jetés sur cette côte, que nous n'avions pu reprendre immédiatement notre navigation, l'état de la mer nous retenant. Nous étions donc descendus à terre. Cédant à la curiosité humaine, nous avions voulu connaître la nature des lieux et les moeurs des habitants. D'ailleurs, nous étions chrétiens : nous désirions surtout apprendre si, dans ces déserts il y avait quelques chrétiens. - Alors notre hôte, pleurant de joie, se jeta à nos genoux, nous embrassa deux et plusieurs fois, nous invita à prier avec lui. Puis, il étendit sur le sol des peaux de mouton, où il nous fit prendre place. Il nous servit un déjeuner vraiment somptueux : la moitié d'un pain d'orge. Or, de notre côté, nous étions quatre; avec lui, cinq convives. Il mit aussi sur la table une botte d'herbe : une herbe dont le nom m'échappe, analogue à la menthe, au feuillage exubérant, avec une saveur de miel. Cette plante avait un goût et un parfum très agréables; ce fut un régal, et nous pûmes nous rassasier.
A ces mots, je me mis à sourire, et, me tournant vers mon cher Gallus : - « Eh bien, dis-je, eh bien, Gallus, que dis-tu de ce déjeuner ? Une botte d'herbe et la moitié d'un pain pour cinq hommes ! »
Alors Gallus, très discret à son ordinaire, rougit un peu à cette taquinerie :
- « Te voilà encore, dit-il, Sulpicius. Suivant ta coutume, tu ne laisses échapper aucune occasion de railler notre gloutonnerie. Mais tu es bien dur, de prétendre nous forcer, nous, des Gaulois, à vivre comme des anges. Et encore, moi, je croirais que même les anges mangent pour le plaisir de manger. Quant à cette moitié de pain d'orge, je craindrais d'y toucher, même à moi seul. C'est bon pour ton Cyrénéen, que la nécessité ou la nature condamne à avoir faim. Ou encore, tout au plus, c'est bon pour tes débarqués, que le mal de mer, je pense, vouait à la diète. Nous autres, nous sommes loin de la mer; et, comme je te l'ai souvent déclaré, nous sommes des Gaulois. Mais laissons cela. Que Postumianus continue à nous raconter l'histoire de son Cyrénéen. »
UNE COMMUNAUTÉ CHRÉTIENNE AU DÉSERT
- « Eh bien, dit Postumianus, je me garderai à l'avenir de louer la sobriété de personne, dans la crainte de froisser nos Gaulois en leur proposant un exemple trop difficile à suivre. Je comptais pourtant vous décrire encore le dîner de ce Cyrénéen et les banquets suivants : car nous sommes restés sept jours chez lui. Mais je dois y renoncer, de peur que Gallus n'y voie encore une raillerie.
« D'ailleurs, le lendemain, des habitants commencèrent à affluer pour nous voir. J'appris ainsi que notre hôte était prêtre; ce qu'il nous avait complètement caché. Ensuite, nous nous rendîmes avec lui à l'église, qui était à environ deux milles de là, derrière une montagne qui l'avait dérobée à nos regards. Construite avec des branches quelconques entrelacées, cette église n'était guère plus fastueuse que la cabane de notre hôte, où il ne pouvait se tenir sans se courber. En faisant mon enquête sur les moeurs des habitants, je notai ce fait remarquable, qu'ils n'achètent ni ne vendent rien. Ils ignorent ce qu'est la fraude ou le larcin. Ils dédaignent l'or et l'argent, biens suprêmes aux yeux des autres hommes : ils n'en ont pas et ne désirent pas en avoir. Comme j'offrais à ce prêtre dix pièces d'or, il recula d'horreur, déclarant dans sa profonde sagesse qu'avec l'or on ne construit pas l'Église, mais que plutôt on la détruit. Nous lui fîmes don de quelques vêtements, qu'il accepta volontiers.
ARRIVÉE A ALEXANDRIE. QUERELLES D'ÉGLISE A PROPOS D'ORIGENE
« Rappelés vers la mer par nos marins, nous prîmes congé. Après une heureuse traversée de sept jours, nous arrivâmes à Alexandrie. Là, entre évêques et moines, se livraient d'horribles batailles.
« En voici l'occasion ou la cause. Les évêques, assemblés en grand nombre dans plusieurs synodes, avaient décidé catégoriquement que personne ne devait lire ou avoir chez soi les livres d'Origène. Celui-ci passait pour être un très habile commentateur des saintes Écritures. Mais les évêques relevaient dans ses livres certains passages extravagants. Ses défenseurs, n'osant pas justifier ces passages, préféraient dire que c'étaient des interpolations frauduleuses des hérétiques. Aussi, ajoutaient-ils, à cause de ces erreurs qu'on avait raison de blâmer, on ne devait pas condamner également le reste : la foi des lecteurs pouvait facilement faire la distinction, être en garde contre les passages falsifiés, et retenir pourtant les explications vraiment catholiques. D'ailleurs, il n'était pas surprenant que, sur des livres modernes et récemment écrits, la fraude des hérétiques eût opéré, puisqu'elle n'avait pas craint, en certains endroits, de s'en prendre à la vérité des évangiles. Malgré ces objections, les évêques résistaient obstinément. Ils usaient de leur puissance pour forcer à tout condamner, le bon avec le mauvais, et avec l'auteur lui-même. On avait, disaient-ils, on avait bien assez de livres agréés par l'Église : on devait rejeter absolument la lecture d'Origène, plus nuisible aux insensés que profitable aux gens sensés.
« Quant à moi, j'ai eu la curiosité d'explorer certaines parties de ces livres. Bien des choses m'y ont plu tout à fait. Mais j'y ai noté quelques passages où l'auteur est certainement dans l'erreur : ce sont ceux où ses défenseurs dénoncent des interpolations. Moi, je m'étonne qu'un seul et même homme ait pu être si différent de lui-même. Là où on l'approuve, il n'a pas d'égal depuis les apôtres. Mais, là où on le blâme avec raison, on ne connaît personne qui ait commis des erreurs plus honteuses.
PERSÉCUTION CONTRE LES MOINES ORIGÉNISTES
« Parmi les nombreux passages, relevés par les évêques, qu'on lisait dans les livres d'Origène, et qui étaient évidemment contraires à la foi catholique, il en est un surtout qui pouvait le rendre odieux, et où se lisait une déclaration incroyable. Le Seigneur Jésus, disait-il, S'était incarné pour la rédemption de l'homme, avait souffert la croix pour le salut de l'homme, avait goûté à la mort pour l'éternité de l'homme : Jésus de même, par une passion analogue, devait racheter jusqu'au diable. Cela convenait, ajoutait Origène, à la Bonté, à la Charité du Christ : celui qui avait réformé l'homme perdu, devait délivrer aussi l'ange déchu.
« Comme ce passage et d'autres du même genre étaient produits par les évêques, l'animosité des partis amena une sédition. Ne pouvant la réprimer par leur autorité, les évêques donnèrent un exemple malheureux : pour rétablir la discipline dans l'Église, ils firent intervenir le préfet. Celui-ci, par un régime de terreur, dispersa les frères. Les moines furent chassés en diverses régions, si bien que l'on afficha des édits qui ne leur permettaient de s'établir nulle part. Une chose me troublait beaucoup : l'attitude de Jérôme, un homme scrupuleusement catholique et très versé dans la sainte Loi. Il passait pour avoir d'abord suivi Origène : or, maintenant, il était des plus ardents à condamner même tous ses écrits. Sans doute, je n'oserais porter sur personne un jugement téméraire; je constate pourtant que des hommes très distingués et très savants différaient d'avis, disait-on, en ce conflit. En tout cas, l'opinion des moines, que ce soit une erreur, comme je le pense, ou une hérésie, comme on le croit, ne put être étouffée par les nombreux châtiments qu'infligèrent les évêques. Et même, elle n'aurait pu se répandre si largement, si elle n'avait grandi par la lutte. Tels étaient donc les troubles qui agitaient Alexandrie, quand j'y arrivai. Moi, l'évêque de cette cité m'accueillit fort bien, mieux que je ne m'y attendais. Il tenta même de me retenir auprès de lui. Mais je n'eus pas le coeur de rester dans une ville où bouillonnaient les haines allumées par la récente déroute des frères. Sans doute, on trouvera peut-être que ces moines auraient dû obéir à leurs évêques; mais ce n'était pas une raison pour qu'une multitude si grande, vivant sous la confession du Christ, fût frappée si durement, surtout par des évêques.
PELERINAGE A BETHLÉEM.
VISITE A SAINT JÉROME
« Donc, je quittai Alexandrie pour gagner la ville de Bethléem. Elle est séparée de Jérusalem par une distance de six milles; elle est à seize étapes d'Alexandrie. L'Église de cet endroit est dirigée par le prêtre Jérôme; c'est une paroisse de l'évêque qui siège à Jérusalem. Depuis longtemps, je connaissais Jérôme, dont j'avais fait la connaissance dans mon précédent voyage; il avait donc obtenu facilement que je lui rendisse visite avant tous. En effet, outre le mérite de sa foi et la qualité de ses vertus, c'est un homme très versé dans la littérature, non seulement des Latins et des Grecs, mais encore des Hébreux, au point qu'en aucune science personne n'oserait se comparer à lui. D'ailleurs, je serais surpris s'il n'était pas connu de vous aussi, par les nombreux ouvrages qu'il a écrits, et qui sont lus dans le monde entier. »
- « De nous, dit Gallus, il est bien connu, trop connu. Il y a cinq ans, j'ai lu de lui un livre, où toute notre génération de moines est par lui très violemment maltraitée et déchirée. D'où il arrive parfois que notre ami le Belge s'irrite fort contre lui, à cause du passage où on lit que nous aimons à nous rassasier jusqu'à vomir. Pour moi, je pardonne à Jérôme, convaincu qu'il a voulu parler des moines d'Orient, plutôt que des moines d'Occident. En effet, si l'excès de bonne chère est chez les Grecs gloutonnerie, chez les Gaulois c'est appétit naturel. »
Alors moi :
- « C'est en avocat, dis-je, que tu défends, Gallus, tes compatriotes. Mais, dis-moi, le livre en question condamne-t-il seulement ce défaut-là chez les moines ? »
- « Oh, non, dit Gallus. L'auteur n'a rien omis du tout, pour le plaisir d'attaquer, de déchirer, de diffamer. Il nous reproche surtout l'avarice, et aussi la vanité. Il parle beaucoup de notre orgueil, et longtemps de notre superstition. Eh bien, je l'avouerai en toute sincérité, il me paraît avoir peint là des défauts assez répandus.
PORTRAIT DE SAINT JÉROME
DÉPART POUR LA HAUTE-ÉGYPTE.
« Au reste, poursuivit Gallus, sur les familiarités suspectes des vierges avec les moines, même avec les clercs, comme les critiques de Jérôme sont vraies et fortes ! Aussi certaines gens, que je ne veux pas nommer, ne l'aiment pas, dit-on. Si notre ami le Belge s'irrite de nous voir taxés de gloutonnerie, ces gens-là frémissent, dit-on, quand ils lisent dans l'opuscule en question : " La vierge dédaigne d'habiter avec son frère germain, qui est célibataire; comme frère, elle cherche un étranger » (Jérôme, Epist. 22, 14 ad Eustochium).
Alors moi : - « Vraiment, dis-je, tu vas trop loin Gallus. Prends garde d'être entendu de quelqu'un qui se reconnaisse là : il te mettrait dans le même sac que Jérôme, et commencerait à ne pas t'aimer. Puisque tu es homme d'école, je puis te citer le vers du grand comique, pour t'avertir : " Par la condescendance, on se fait des amis; par la vérité, on fait naître la haine " (Térence, Andr., I, 1, 41). Mais laissons cela. A toi, Postumianus; continue ce que tu avais commencé, reprends ton récit d'Orient ».
- « Moi, reprit Postumianus, comme j'allais vous le dire, je restai six mois près de Jérôme. Il est toujours en guerre contre les méchants; et cette lutte perpétuelle lui a attiré la haine des coquins. Il est détesté des hérétiques, parce qu'il ne cesse de les attaquer; détesté des clercs, parce qu'il critique vivement leur genre de vie et leurs vices. Mais, assurément, tous les honnêtes gens l'admirent et l'aiment. Le croire hérétique, c'est être fou. Je puis le dire en toute vérité, catholique est la science de l'homme, saine est sa doctrine. Toujours, il est tout entier à la lecture, tout entier aux livres. Ni le jour, ni la nuit, il ne se repose. Il est toujours à lire ou à écrire. Si je n'eusse arrêté dans mon esprit et promis à Dieu d'aller dans ce désert qui d'avance était mon but, je n'aurais pas voulu, même un instant, me séparer d'un si grand homme.
« Je lui laissai donc et lui confiai tous mes bagages, avec tous mes gens, qui m'avaient suivi contre mon désir, et qui me retenaient, m'embarrassaient. Alors, complètement déchargé, pour ainsi dire, d'un lourd fagot, libre enfin, je retournai à Alexandrie. J'y visitai les frères. Puis je me dirigeai vers la Thébaïde supérieure, c'est-à-dire vers l'extrémité de l'Égypte. Là, disait-on, dans les vastes solitudes du désert, vivaient une foule de moines. Ce serait long, si je voulais rapporter tout ce que j'y ai vu. Je me contenterai d'effleurer quelques souvenirs.
MOINES ET ERMITES DE LA THÉBAIDE
HISTOIRE D'UN SERPENT ET DE DEUX ENFANTS
« Non loin du désert, sur les bords du Nil, nombreux sont les monastères. Les moines habitent ensemble, ordinairement par groupes de cent. Leur grande règle, c'est de vivre sous l'autorité d'un abbé, de ne rien faire par leur propre volonté, d'obéir en toute chose au moindre signe du chef dont ils dépendent. Ceux d'entre eux qui visent à une plus grande perfection, se rendent au désert pour y mener la vie solitaire; mais ils n'y vont qu'avec la permission de leur abbé. Leur première vertu, c'est d'obéir à l'autorité d'autrui. Quand ils ont passé au désert, leur abbé prend des mesures pour leur procurer du pain ou toute autre nourriture.
« Par hasard, pendant les jours qui suivirent mon arrivée dans la région, on eut à ravitailler un certain ermite qui venait de se retirer dans le désert, et qui s'était fait une cabane à six milles tout au plus du monastère. Pour lui porter du pain, l'abbé avait envoyé deux enfants, dont l'aîné avait quinze ans et le plus jeune douze. Comme ces enfants revenaient de là, un aspic d'une taille extraordinaire se trouva sur leur chemin. Ils ne s'effrayèrent nullement de cette rencontre. Quand le serpent fut devant leurs pieds, comme par enchantement, il abaissa sur le sol son cou bleuâtre.
Le plus jeune des enfants le saisit avec la main, l'enveloppa dans son manteau, et l'emporta. Au monastère, il entra comme un vainqueur, et courut à la rencontre des frères. Sous les regards curieux de tous, il ouvrit son manteau et déposa sur le sol la bête captive, non sans une orgueilleuse fierté. Tous les autres vantaient la foi et la puissance miraculeuse des enfants. Mais l'abbé, dans sa profonde sagesse, craignit que la faiblesse de leur âge n'en tirât présomption : il les fit battre de verges tous les deux, leur reprochant beaucoup d'avoir révélé le prodige que par leur entremise avait opéré le Seigneur. Ce prodige, ajoutait-il, n'était pas l'oeuvre de leur foi, mais de la Puissance divine; ils devaient apprendre plutôt à servir Dieu en toute humilité, non se glorifier à propos de prodiges et de miracles; car mieux valait avoir conscience de sa faiblesse que tirer vanité de miracles.
PAIN MIRACULEUX
Cependant, le moine du désert apprit tout cela : il sut que les deux enfants avaient été mis en péril par la rencontre d'un serpent, et qu'en outre, après leur victoire sur le serpent, ils avaient reçu bien des coups. Alors, le solitaire supplia son abbé de ne plus lui envoyer désormais de pain, ni aucune nourriture. Il y avait déjà huit jours que l'homme du Christ s'était ainsi séquestré lui-même, au risque de mourir de faim. Ses membres étaient desséchés par le jeûne; mais son âme résistait, tournée vers le ciel. Son corps était épuisé par la diète; mais sa foi se fortifiait dans sa fermeté.
« Sur ces entrefaites, son abbé fut averti par l'Esprit saint d'avoir à visiter son disciple. Dans sa charitable sollicitude, il voulut savoir de quoi se nourrissait son fidèle, après avoir refusé de recevoir le pain de l'homme. Il partit lui-même à sa recherche. Dès que le solitaire vit de loin venir le vieillard, il courut à sa rencontre, lui rendit grâce, le conduisit à sa cellule. En y entrant tous deux ensemble, ils aperçurent une corbeille de palmier, pleine de pain chaud, suspendue à la porte devant le montant. D'abord, ils constatèrent que c'était bien l'odeur du pain chaud; puis, au toucher, trouvèrent tel que s'il sortait du four; cependant, ils ne reconnurent pas la forme du pain d'Égypte. Stupéfaits, tous deux conclurent que c'était un présent du ciel; mais le solitaire déclarait que ce présent était fait pour la visite de l'abbé, tandis que l'abbé l'attribuait plutôt à la foi et à la vertu du solitaire. Enfin tous deux, avec une grande allégresse, rompirent le pain céleste.
« Le vieillard, de retour au monastère, raconta l'aventure aux frères. Alors, un tel enthousiasme s'empara de tous, qu'à l'envi ils se hâtaient de gagner les solitudes sacrées du désert, déclarant qu'ils seraient malheureux s'ils restaient plus longtemps dans une communauté nombreuse, où l'on devait souffrir le commerce des hommes.
PATIENCE ÉVANGÉLIQUE
« Dans ce monastère, j'ai vu deux vieillards qui, disait-on, y vivaient depuis quarante ans sans en être jamais sortis. Si je crois devoir les mentionner, c'est à cause de ce que j'ai entendu raconter à propos de leurs vertus : au témoignage de l'abbé lui-même et au dire de tous les frères, le soleil n'avait jamais vu l'un de ces moines manger, ni l'autre se fâcher. »
Alors Gallus, en me regardant :
- « Oh, si votre homme, que je ne veux pas nommer, si votre homme était ici ! Je voudrais bien qu'il entendît citer cet exemple, lui que souvent, à propos de nombreuses personnes, nous avons trop vu s'irriter si fort. Cependant, à ce qu'on me dit, il vient de pardonner à ses ennemis : alors, s'il entendait ceci, il serait confirmé de plus en plus, par l'exemple cité, dans l'idée que c'est une belle vertu de ne pas se laisser émouvoir par la colère. Sans doute, je ne nierai pas qu'il ait eu de justes raisons de se fâcher. Mais, là où la lutte est plus dure, plus glorieuse aussi est la couronne du vainqueur. Aussi, à mon avis, a-t-on tout lieu de louer quelqu'un que tu peux reconnaître. Abandonné par un affranchi ingrat, il a eu pitié de lui, au lieu de lui reprocher son départ. Il ne s'est pas même fâché contre l'homme par qui il s'est vu enlever son affranchi. »
Alors moi :
- « Si Postumianus ne nous eût cité cet exemple d'une victoire sur la colère, je m'irriterais fort du départ de mon fugitif. Mais, puisqu'il n'est pas permis de s'irriter, laissons là toutes ces allusions à des souvenirs douloureux. Revenons à toi, dis-je, Postumianus : nous t'écoutons. »
- « Je ferai, dit Postumianus, je ferai, Sulpicius, ce que tu veux, puisque je vous vois tous deux si désireux de m'entendre. Mais, souvenez-vous-en, je compte toucher les intérêts du dépôt de souvenirs que je fais ici. Volontiers, je paie ce que vous demandez, mais à une condition : vous ne me refuserez pas ensuite ce que j'ai demandé. »
- « Nous autres, dis-je, nous n'avons rien pour nous acquitter de notre dette envers toi, même sans intérêts. Cependant, exige tout ce que tu voudras, pourvu que tu continues à satisfaire nos désirs. Vraiment, nous sommes charmés de ton récit. »
- « Non, dit Postumianus, je ne tromperai pas votre curiosité. Et puisque vous avez pu reconnaître déjà la puissance d'un ermite, je vais vous citer encore quelques traits, pris entre cent. »
LE LION ET LES DATTES.
« Donc, je venais d'entrer dans le désert. J'étais à environ douze milles du Nil. J'avais avec moi, pour me guider, l'un des frères, qui connaissait bien les lieux. Nous arrivâmes chez un vieux moine, qui habitait au pied d'une montagne. Là, chose très rare en ces régions, il y avait un puits. Le moine possédait un boeuf, dont tout le travail consistait à faire tourner une machine à roue pour tirer de l'eauŠ car la profondeur du puits était, disait-on, d'environ mille pieds ou davantage. Un jardin produisait là des légumes en abondance, et cela contre la nature du désert, où le sol partout desséché, brûlé par les ardeurs du soleil, ne peut jamais nourrir la moindre racine d'aucune plante. Le saint homme devait ses récoltes à son labeur, à celui du boeuf son compagnon, à son industrieuse activité : des irrigations répétées donnaient au sable tant de consistance, que nous avons vu étonnamment verts et d'un merveilleux rapport les légumes de ce jardin. C'est de cela que vivaient le maître et son boeuf. A nous aussi, c'est avec ces produits du jardin que le saint homme put nous offrir à dîner. J'à vu là une chose que, vous autres Gaulois, vous ne croirez peut-être pas : une marmite, pleine des légumes qu'on préparait pour notre dîner, se mettre à bouillir sans feu. Telle est la force des rayons du soleil, qu'ils suffiraient à n'importe quels cuisiniers, même pour faire cuire les ragoûts des Gaulois.
« Après le dîner, comme déjà le soir tombait, notre hôte nous invita à aller voir un palmier, dont il cueillait parfois les fruits, et qui était éloigné d'environ deux milles. Les palmiers sont les seuls arbres qu'on trouve au désert : il n'y en a guère, mais enfin il y en a. Les doit-on à l'industrie des anciens, ou à la nature du sol ? Je l'ignore. Peut-être aussi Dieu, sachant dans sa prescience que le désert serait habité un jour par des saints, a-t-Il mis là d'avance les palmiers pour ses serviteurs. Car, en grande partie, ceux qui se fixent dans ces solitudes, où ne vient aucune autre plante, se nourrissent des fruits de ces arbres. Quoi qu'il en soit, en arrivant au palmier où nous conduisait l'amabilité de notre hôte, nous y rencontrâmes un lion. En le voyant, mon guide et moi, nous nous mîmes à trembler. Mais le saint, sans hésiter, s'approcha; toujours tremblants, nous suivîmes. La bête, comme sur un ordre de Dieu, s'écarta un peu, discrètement. Elle s'arrêta, tandis que l'ermite atteignait les branches les plus basses et cueillait des fruits. Puis, voyant qu'on lui tendait une main pleine de dattes, le lion accourut. Il accepta les fruits avec plus de liberté qu'aucun animal domestique; et, quand il eut mangé, il s'en alla. Nous autres les spectateurs, et spectateurs encore tremblants, nous eûmes l'occasion de mesurer alors, et la puissance de la foi chez le saint, et, en nous-mêmes, la faiblesse de notre foi.
LE REMORDS DE LA LOUVE
« J'ai vu un autre ermite également extraordinaire, qui habitait dans une cabane minuscule, où tenait une seule personne. On racontait qu'une louve avait coutume d'assister à son dîner. La bête ne manquait presque jamais de se présenter à l'heure régulière du repas. Elle attendait devant la porte, jusqu'au moment où l'ermite lui tendait le pain restant du dîner. Alors, elle lui léchait la main. Après avoir rempli envers lui ce devoir de reconnaissance et l'avoir salué, elle s'en allait.
« Mais il advint qu'un jour le saint, ayant reçu la visite d'un frère et l'ayant reconduit à son départ, resta longtemps absent et revint seulement à la nuit. La bête se présenta à l'heure ordinaire du repas. Constatant l'absence de son patron familier, elle entra dans la cellule vide, pour chercher avec soin où pouvait être le maître. Par hasard se trouvait suspendue à sa portée une corbeille de palmier, contenant cinq pains. La louve goûta l'un des pains, qu'elle dévora. Puis, le crime perpétré, elle s'en alla. Quand l'ermite fut de retour, il vit la corbeille disloquée et ne trouva pas son compte de pains. Il comprit qu'on l'avait volé; près du seuil, il reconnut des fragments du pain dérobé. Cela fixait les soupçons sur l'auteur du vol. Les jours suivants, la louve ne vint pas selon sa coutume : sans doute, elle avait conscience de son impudent méfait, elle se gardait de venir vers celui à qui elle avait fait tort. De son côté, l'ermite souffrait de n'avoir plus la distraction que lui apportait sa pensionnaire. Il pria pour obtenir son retour. Enfin, au bout de sept jours, la louve se présenta, comme auparavant, au moment du dîner. Mais on s'apercevait aisément qu'elle avait honte et se repentait. Elle n'osait s'approcher. Les yeux baissés vers la terre, dans un profond sentiment de honte, comme on le comprenait bien à son attitude, elle implorait en quelque sorte son pardon. L'ermite eut pitié de sa confusion. Il l'invita à s'approcher, et, d'une main caressante, flatta sa tête chagrine. Puis il doubla la ration de pain, pour réconforter la coupable. Alors, se voyant pardonnée, la louve laissa là son chagrin, et reprit ses visites accoutumées.
« Contemplez, je vous prie, contemplez, même en ce monde des bêtes, la Puissance du Christ, qui rend intelligente jusqu'à la brute, qui adoucit jusqu'à la férocité. Une louve rend des visites; une louve reconnaît que son larcin est coupable; une louve a conscience, a honte, est confuse; appelée, elle se présente, tend la tête, a le sentiment du pardon accordé, comme elle a porté la honte de la faute commise. Voilà ta Puissance, ô Christ. Voilà tes miracles, ô Christ. En effet, les prodiges qu'opèrent en ton Nom tes serviteurs, c'est ton oeuvre. Et nous gémissons de voir que, si ta Majesté est sentie par des bêtes sauvages, elle n'est pas révérée par des hommes.
LA LIONNE RECONNAISSANTE
« On pourrait trouver incroyable le récit précédent. Eh bien, je vous citerai de plus grandes merveilles. La foi du Christ m'est témoin que je n'invente rien. Je ne raconterai pas des fables accréditées par des autorités incertaines; mais je vous exposerai ce que j'ai appris par des hommes sûrs.
« Beaucoup de solitaires habitent dans le désert sans avoir de cabanes; on les appelle des anachorètes. Ils vivent de racines des plantes. Ils ne se fixent jamais dans un lieu déterminé, craignant les nombreux visiteurs. L'endroit où la nuit les surprend, voilà leur domicile. Donc un certain solitaire vivait de cette façon, d'après cette loi. Deux moines de Nitrie, une région pourtant bien éloignée, avaient été jadis ses confrères dans un monastère; et il avait été pour eux un ami très cher. Entendant parler de ses miracles, ils voulurent le revoir. Ils le cherchèrent longtemps. Enfin, au bout de sept mois, ils le découvrirent à l'extrémité du désert qui touche au pays des Blemmyes. Il habitait, disait-on, ces solitudes depuis douze ans. Il évitait ordinairement la rencontre de tous les hommes. Mais cette fois, quand il eut reconnu les visiteurs, il ne se déroba pas; il se donna même pendant trois jours à ces amis si chers. Le quatrième jour, à leur départ, il leur fit quelque temps la conduite. Soudain, les voyageurs virent venir à eux une lionne d'une taille extraordinaire. Bien qu'ils fussent trois, la bête savait à qui s'adresser. Elle se roula aux pieds de l'anachorète, se prosternant avec des sortes de sanglots et de lamentations, avec des attitudes, en même temps, de douleur et de prière. Ce spectacle émut les trois amis, surtout le solitaire qui se voyait visé. La lionne se mettant en marche, tous trois la suivirent. Tantôt s'arrêtant, tantôt se retournant, elle faisait aisément comprendre ce qu'elle voulait : que, là où elle allait, l'anachorète la suivît. Bref, on arriva à la caverne de la bête. Cette malheureuse mère y nourrissait cinq lionceaux déjà forts, qui, étant sortis du sein maternel les yeux clos, étaient condamnés à une perpétuelle cécité. Elle les tira de l'antre l'un après l'autre, et les déposa aux pieds de l'anachorète. Alors seulement, le saint comprit ce que demandait la bête. Il invoqua le Nom de Dieu, et, de la main, toucha les yeux clos des lionceaux. Aussitôt, la cécité disparut : les yeux des bêtes s'ouvrirent à la lumière qui leur avait été longtemps refusée.
« Ainsi les deux moines, après leur visite à l'anachorète qu'ils avaient désiré revoir, s'en retournèrent largement récompensés pour les fatigues de leur voyage : admis à être les témoins d'un si grand miracle, ils avaient vu à l'oeuvre la foi du saint, la Gloire du Christ, qu'ils auraient à attester. Mais voici un autre prodige : cinq jours après, la lionne revint vers l'auteur d'un si grand bienfait, et lui apporta en don la peau d'un animal sauvage extraordinaire. Le saint s'enveloppa souvent de cette peau, comme d'un manteau : il n'avait pas dédaigné d'accepter, par l'intermédiaire d'une bête, ce présent dont il devinait bien le véritable auteur.
L'ANACHORETE ET LA GAZELLE
« Il y avait encore dans ces régions un autre anachorète dont le nom était illustre. Il habitait dans la partie du désert qui touche à Syène. Au début de son séjour dans ces solitudes, où il comptait vivre des racines d'herbes, agréables au goût et parfois d'une saveur exquise, que produit le sable, il ne savait pas choisir entre les plantes, et il en cueillait souvent de dangereuses. Il n'était pas facile de distinguer au goût la nature des racines, parce que toutes étaient également douces; mais beaucoup contenaient dans leur essence un suc mortel. Donc, quand l'ermite mangeait, un mal interne le tourmentait; de terribles douleurs secouaient tous ses organes; des vomissements répétés, en lui causant des tortures intolérables, ruinaient dans son estomac épuisé jusqu'au siège de la vie. Redoutant désormais tout ce qui se mange, il jeûnait depuis sept jours, et le souffle vital l'abandonnait, quand s'approcha de lui une bête sauvage, un ibex (sorte de gazelle). Comme l'animal se tenait près de lui, il lui jeta une botte d'herbes, qu'il avait faite la veille et qu'il n'osait pas toucher. La bête se mit à écarter avec sa bouche les plantes vénéneuses, et à prendre celles qu'elle savait inoffensives. Le saint homme n'eut qu'à suivre cet exemple, pour apprendre ce qu'il devait manger, ce qu'il devait rejeter. C'est ainsi qu'il échappa au danger de mourir de faim, et qu'il fut mis en garde contre les plantes vénéneuses.
« Mais ce serait bien long, sur tous ceux qui habitent le désert, de raconter ce que j'ai vu ou entendu dire. J'ai passé dans ces solitudes une année entière, plus environ sept mois. J'y ai fort admiré la vertu d'autrui, sans pouvoir tenter moi-même une entreprise si ardue et si difficile. Néanmoins, j'habitais ordinairement avec le vieillard dont j'ai parlé, celui qui avait un puits et un boeuf.
EXCURSIONS DIVERSES
L'ERMITE DU SINAI
« J'ai visité les deux monastères de saint Antoine, qui aujourd'hui encore sont occupés par ses disciples. Je suis allé à la grotte où a demeuré le bienheureux Paul, le premier ermite. J'ai vu la mer Rouge, la chaîne du mont Sinaï, dont la cime touche presque le ciel et est inaccessible.
« Dans les solitudes du Sinaï vivait, disait-on, un singulier anachorète, que j'ai longtemps cherché sans l'apercevoir. Depuis près de cinquante ans, il avait rompu toutes relations avec les hommes. Il ne portait aucun vêtement, n'étant couvert que des poils de son corps, et, par un don de la Grâce divine, ignorant sa nudité. Chaque fois que des hommes pieux avaient voulu l'approcher, il avait gagné en courant des lieux écartés, évitant toute rencontre avec des hommes. En une seule circonstance, disait-on, cinq ans auparavant, il s'était prêté à une entrevue, en faveur d'un homme qui, je crois, par la puissance de sa foi, avait mérité d'obtenir ce privilège. Le visiteur, entre autres questions posées au cours d'un long entretien, avait demandé pourquoi cette obstination à éviter les hommes. L'ermite, dit-on, répondit que, si l'on reçoit les visites des hommes, on ne peut recevoir celle des anges. D'où une opinion assez fondée, et courante : le bruit s'était répandu que ce saint était visité par les anges.
« Pour moi, quand j'eus quitté le mont Sinaï, je revins vers le Nil. De ce fleuve, je parcourus les deux rives, qui sont couvertes de nombreux monastères. Je constatai qu'ordinairement, comme je l'ai déjà dit, les moines habitaient ensemble par groupes de cent; mais on en trouvait jusqu'à deux ou trois mille dans les mêmes bourgades. Et, croyez-le bien, les moines vivant en communauté ne sont pas inférieurs en puissance à ceux que vous avez vus à l'oeuvre, et qui vivent à l'écart des sociétés humaines. Là, comme je l'ai dit, la vertu essentielle, la première de toutes, c'est l'obéissance. Un nouveau venu n'est admis par l'abbé d'un monastère qu'après une épreuve décisive, prouvant qu'il ne refusera jamais d'obéir aux plus ardus, aux plus pénibles, aux plus intolérables des commandements de l'abbé.
L'ÉPREUVE DU FOUR
« Je vais vous citer, de ces épreuves, deux exemples éclatants, incroyables, deux miracles d'obéissance. Il m'en vient bien d'autres à la mémoire. Mais, pour exciter l'émulation dans le domaine des vertus, si quelques exemples ne suffisent pas, rien ne servirait de les multiplier.
« Donc un homme, qui avait renoncé à la vie active du monde, entra dans un monastère de règle rigoureuse, demandant à y être admis. L'abbé se mit à lui faire de nombreuses objections. Lourd était ici, disait-il, le poids de la discipline; lui-même était dur dans ses ordres que nul ne pouvait exécuter aisément, malgré toute sa patience; mieux valait chercher un autre monastère, où l'on vivait sous des lois plus faciles; on ne devait pas tenter d'entreprendre ce qu'on ne pourrait faire jusqu'au bout. Mais l'autre ne se laissait pas émouvoir par ces perspectives effrayantes. Il s'obstinait d'autant plus à promettre une obéissance absolue, déclarant que si l'abbé lui ordonnait de se jeter dans le feu il ne refuserait pas d'y entrer. Quand le maître eut entendu cette déclaration, il en mit aussitôt l'auteur à l'épreuve. Par hasard, il y avait près de là un four brûlant, chauffé par un feu ardent, et préparé pour cuire les pains; des flancs de la fournaise jaillissait la flamme, et, à l'intérieur du foyer, était déchaîné l'incendie. Le maître ordonna au nouveau venu d'entrer dans la fournaise. L'autre, aussitôt, obéit à l'ordre; sans hésiter, il entra au milieu des flammes. Mais les flammes, vaincues par une foi si audacieuse, s'écartèrent devant lui, comme jadis devant les trois jeunes Hébreux. La nature fut domptée, l'incendie mis en fuite. Celui qu'on s'attendait à voir brûler, fut comme retrempé par une fraîche rosée : ce qui l'étonna lui-même. Mais est-il étonnant, ô Christ, que ton conscrit n'ait pas été alors touché par le feu ? Ainsi, l'abbé n'eut pas à regretter d'avoir donné un ordre trop dur, et le disciple n'eut pas à se repentir d'avoir obéi à l'ordre. Le jour même de son arrivée, mis à l'épreuve comme étant faible, il fut trouvé parfait. Il avait bien mérité son bonheur, bien mérité sa gloire, lui qui fut éprouvé par l'obéissance et glorifié comme par le martyre.
MIRACLE DE LA BAGUETTE
« Dans le même monastère, le fait dont je vais parler était donné comme récent. Un homme était venu trouver le même abbé, demandant à être admis. On lui posa comme première condition qu'il observerait la loi de l'obéissance : il promit de montrer, en toute chose et jusqu'à l'extrême, une patience à toute épreuve. Par hasard, l'abbé tenait alors à la main une baguette de storax, depuis longtemps desséchée. Il l'enfonça dans le sol, et imposa comme tâche au nouveau venu d'arroser cette baguette, jusqu'à ce que, contrairement à toutes les lois de la nature, ce bois sec, planté dans un sol sec, fût redevenu vert. Soumis par ordre à une loi si dure, le nouveau venu apportait chaque jour sur ses épaules l'eau qu'il allait prendre dans le Nil, à environ deux milles de là. Déjà avait passé une année entière, et le malheureux continuait à peiner pour son travail, sans pouvoir en espérer aucun résultat : malgré tout, sa vertu d'obéissance résistait à la fatigue. L'année suivante, encore, trompa le vain labeur du frère, maintenant épuisé. Une troisième année déroulait son cours dans la succession des temps, et ni la nuit ni le jour le porteur d'eau ne cessait son travail, lorsque la baguette fleurit enfin. Moi-même, j'ai vu l'arbuste qui provient de cette baguette : aujourd'hui encore, dans l'atrium du monastère, avec ses rameaux verdoyants, il reste comme pour rendre témoignage, pour montrer ce qu'a obtenu l'obéissance et ce que peut la foi.
« Mais le jour me manquerait, avant que j'eusse achevé le récit des divers miracles, connus de moi, qui attestent la puissance des saints.
UN SAINT GUÉRI DE SA VANITÉ
« Je vous citerai encore deux faits remarquables. L'un sera un exemple éclatant qui nous empêchera de nous gonfler d'une misérable vanité; l'autre, une éloquente leçon sur les dangers de la fausse justice.
« Donc un saint, doué d'une puissance incroyable pour chasser les démons du corps de leurs victimes, faisait chaque jour des miracles inouïs. Non seulement par sa présence et par ses paroles, mais parfois même en son absence, par les franges de son cilice ou les lettres qu'il avait envoyées, il guérissait les possédés. D'où un concours extraordinaire de visiteurs, venus à lui du monde entier. Je ne parle pas des moindres personnages; mais des préfets, des comtes, des gouverneurs de divers rangs, se prosternaient souvent devant sa porte. Même de très saints évêques, déposant leur autorité sacerdotale, demandaient humblement à être touché et bénis par lui; non sans raison, ils se croyaient sanctifiés, éclairés d'un rayon de la grâce divine, chaque fois qu'ils avaient touché sa main et son vêtement. Il passait pour s'abstenir entièrement et toujours de toute boisson. Comme nourriture - je te le dirai à l'oreille, Sulpicius, dans la crainte que Gallus ne m'entende -, il ne prenait que six figues pour se soutenir. Cependant, en ce saint homme, à qui sa puissance attirait tant d'hommages, les hommages insinuaient peu à peu la vanité. Dès qu'il put sentir en lui les progrès de ce mal, il fit longtemps les plus grands efforts pour s'en délivrer. Mais le mal ne pouvait être extirpé complètement, même par la conscience secrète qu'il avait de sa vanité, tant qu'il gardait sa puissance. Or, partout son nom était confessé par les démons; et il ne pouvait écarter de lui l'affluence des visiteurs. En attendant, le poison caché se glissait de plus en plus dans son âme : celui qui d'un signe chassait les démons du corps des autres, ne pouvait se débarrasser lui-même des pensées secrètes de la vanité.
« En conséquence, dans toutes ses prières, il se tournait vers Dieu pour lui demander, dit-on, de le soumettre pendant cinq mois au pouvoir du diable, et de le rendre semblable à ceux que lui-même avait guéris. Abrégeons. Ce saint si puissant, ce saint si célèbre dans tout l'Orient par ses prodiges et ses miracles, ce saint qui à son seuil avait vu auparavant affluer les foules, qui devant sa porte avait vu se prosterner les plus hautes puissances de ce monde, ce saint fut saisi par un démon et retenu dans ses chaînes. Il eut à souffrir tout ce que souffrent ordinairement les énergumènes. Enfin, au bout de cinq mois, il fut débarrassé non seulement du démon, mais, ce qui lui avait paru plus utile et plus désirable, de la vanité.
CONTRE LA VANITÉ DES CLERCS
« En racontant cela, je songe à nos malheureux vices, à nos faiblesses. Qui de nous, si d'un pauvre homme il recevait un humble salut ou d'une femme un compliment en termes sottement flatteurs, ne serait pas aussitôt transporté d'orgueil, enflé de vanité ? Il aurait beau avoir conscience de n'être pas un saint : malgré tout, parce que des sots par adulation ou peut-être par erreur l'auraient qualifié de saint, il se croirait un grand saint. Et si on lui envoyait fréquemment des cadeaux, il se prétendrait honoré par la magnificence de Dieu, lui qui, en dormant, en se reposant, recevrait le nécessaire. A la moindre apparence du plus modeste miracle en sa faveur, il se croirait un ange.
« Voici un homme qui n'est remarquable ni par son oeuvre ni par sa vertu : on fait de lui un clerc. Aussitôt,il élargit ses franges, il prend plaisir à être salué, il enfle d'orgueil aux visites qu'il reçoit, et lui-même se montre partout. Auparavant, il avait coutume d'aller à pied ou à âne : maintenant, devenu superbe, il se fait traîner par des chevaux écumants. Naguère, il se contentait comme logement d'une petite et pauvre cellule; maintenant, il fait élever de hauts plafonds lambrissés, il fait aménager de nombreuses pièces, il fait sculpter les portes, il fait peindre les armoires. Il dédaigne les vêtements grossiers, il veut s'habiller d'étoffes souples. Pour cela, il lève tribut sur ses chères veuves et sur les vierges ses amies : l'une lui tissera un épais byrrus, l'autre une lacerne flottante.
« Mais laissons au bienheureux Jérôme le soin de décrire ces moeurs avec son mordant ordinaire. Revenons à notre sujet ».
- « Vraiment, dit mon ami Gallus, je ne vois pas ce que là-dessus tu as réservé pour Jérôme. En quelques mots, tu as si bien résumé tous les travers de nos compatriotes, que ces quelques paroles de toi, s'ils les accueillent avec calme et les méditent patiemment, pourront, à mon avis, leur profiter beaucoup. Ils n'auront donc plus besoin désormais, pour se corriger, des livres de Jérôme. Mais toi, continue plutôt le récit commencé. Tu nous avais promis une leçon sur les dangers de la fausse justice : fais-nous connaître cette leçon. A vrai dire, je l'avoue, c'est le mal le plus pernicieux dont nous souffrions dans les Gaules ».
- « J'y arrive, dit Postumianus. Je ne te tiendrai pas plus longtemps en suspens.
CHATIMENT D'UN ERMITE QUI AVAIT QUITTÉ LE DÉSERT
« Un jeune homme, originaire d'Asie, très riche et d'une naissance illustre, qui avait une femme et un fils en bas âge, était tribun en Égypte. Au cours de fréquentes expéditions contre les Blemmyes, il avait atteint certaines parties du désert et vu bien des cabanes de saints. Un jour, il reçut du bienheureux Jean (de Lycopolis) la parole du salut. Aussitôt, il méprisa les vains honneurs d'un service inutile et entra résolument dans le désert. En peu de temps, il devint parfait et brilla en tout genre de vertus. Puissant par les jeûnes, éminent par l'humilité, ferme dans la foi, il était sans contredit l'égal des anciens moines par son ardeur pour la vertu.
Un jour, cependant, se glissa en lui cette pensée, inspirée par le diable, que mieux valait pour lui retourner dans sa patrie, et travailler au salut de son fils unique, de sa femme et de toute sa maison : cela, pensait-il, serait plus agréable à Dieu, que s'il se contentait de s'arracher seul au monde, en négligeant par un égoïsme impie le salut des siens.
« Il se laissa prendre à l'apparence de cette fausse justice : au bout de quatre ans environ, il abandonna sa cellule, trahissant ainsi son voeu d'ermite. Quand il arriva à un monastère voisin où habitaient beaucoup de frères, on lui demanda la cause de son départ et ses intentions : il avoua tout. Alors, tous combattirent son projet, surtout l'abbé de l'endroit, qui cherchait à le retenir. Mais, de l'âme du fugitif, on ne put arracher l'idée fixe de sa malheureuse résolution. Persistant donc dans son obstination funeste, il se déroba à toutes les instances, et quitta les frères, qu'il laissa tous dans la douleur. A peine était-il hors de vue, qu'il devint la proie d'un démon. Une écume sanglante à la bouche, il se déchirait lui-même de ses dents. Plus tard, il fut rapporté au même monastère sur les épaules des frères.
Comme on ne pouvait venir à bout de l'esprit immonde qui le possédait, on fut dans la nécessité de l'attacher avec des chaînes de fer, de lui lier les pieds et les mains.
Châtiment mérité d'un fugitif : celui que n'avait pu retenir la foi, maintenant une chaîne le retenait. Au bout de deux ans, grâce aux prières des saints, il fut enfin délivré de l'esprit immonde. Il retourna bientôt au désert, qu'il avait quitté. Corrigé lui-même, il devait servir d'exemple aux autres, avertis par son aventure qu'on ne devait pas se laisser tromper par l'ombre d'une fausse justice, ni se laisser entraîner par une inquiète mobilité d'esprit, par une inconstance funeste, à abandonner, une fois commencée, la vie au désert.
« Voilà ce que j'avais à vous dire sur les miracles du Seigneur, miracles opérés en ses serviteurs, où il nous apprend ce qu'on doit en eux imiter ou craindre. Que ces exemples vous suffisent. J'ai donné satisfaction à vos oreilles; peut-être même ai-je été plus verbeux que je n'aurais dû.
« A toi maintenant, ajouta Postumianus en s'adressant à moi spécialement, à toi d'acquitter ta dette avec les intérêts. Suivant ta coutume, raconte-nous beaucoup de choses sur ton cher Martin. Il y a longtemps que je le désire ardemment. Nous t'écoutons ».
SUCCES EXTRAORDINAIRE DU LIVRE DE SULPICE SÉVERE SUR LA VIE DE SAINT MARTIN
- « Eh quoi ! dis-je. Sur mon cher Martin, mon livre ne te suffit pas ? Tu sais bien toi-même que j'ai publié un ouvrage sur sa vie et ses miracles ».
- « Cela, je le reconnais, dit Postumianus. Et même, ton livre, je l'ai toujours sous la main. Tiens, si tu le reconnais, le voici, ajouta-t-il en découvrant et montrant le volume qui était caché sous son vêtement. Le voici, ton livre. Il a été mon compagnon sur terre et sur mer, mon confident et mon consolateur pendant tout mon voyage. Mais je veux t'énumérer en détail les pays où a pénétré ton livre. Il n'y a presque aucun lieu au monde, où la matière d'une histoire si riche ne soit répandue et connue. Celui qui le premier a introduit ton livre dans la ville de Rome, c'est ton grand ami Paulin (de Nole). Là, dans toute la ville, on s'arrachait le volume. J'y ai vu les libraires exulter, déclarant que rien n'était pour eux une meilleure affaire, que rien ne s'enlevait plus vite et ne se vendait plus cher. Quand je m'embarquai, ton livre avait devancé de beaucoup mon navire. Arrivé en Afrique, je constatai qu'on le lisait dans Carthage entière. Seul, mon prêtre cyrénéen ne l'avait pas; mais, comme je le lui communiquai, il en prit copie. Et que dire d'Alexandrie ? Là, presque tout le monde connaît ton livre, peut-être mieux que toi. Il a traversé toute l'Égypte, la Nitrie, la Thébaïde, tout le royaume de Memphis. Au désert, je l'ai vu lire par certain vieillard. Comme je lui disais que j'étais ton ami intime, lui et beaucoup de frères m'ont chargé d'une mission : si jamais, m'ont-ils dit, je revenais en ton pays et te trouvais en bonne santé, je devais te presser de compléter ton oeuvre, en ajoutant ce que, dans ton livre en question, tu déclarais avoir omis sur les miracles du bienheureux Martin.
« Eh bien donc ! Ce que je désire maintenant entendre de toi, ce n'est pas ce que tu as raconté par écrit, car c'est assez là-dessus; mais c'est ce que tu as omis alors, simplement, je crois, dans la crainte de fatiguer les lecteurs. Cela, bien des gens avec moi te demandent de le raconter ».
SAINT MARTIN EST SUPÉRIEUR A TOUS LES ANACHORETES DE L'ORIENT
- « Pour moi, dis-je, Postumianus, quand tout à l'heure j'écoutais avec attention ce que tu nous rapportais sur les miracles de tes saints, je me taisais, mais par la pensée je revenais vite à mon cher Martin. Je constatais à bon droit que, toutes ces merveilles faites séparément par chacun de tes héros, il les a faites toutes à lui seul, et, sans contredit, au grand complet. Sans doute, tu nous as rapporté de grandes choses : pourtant, qu'il me soit permis de le dire sans offenser tes saints, je ne t'ai rien entendu dire qui prouve, sur un point quelconque, l'infériorité de Martin.
« Donc je proclame qu'assurément la vertu de personne n'est comparable aux mérites de ce grand homme.
Mais il convient encore de remarquer ceci, que la comparaison établie entre lui et les ermites, ou même les anachorètes, ne se fait pas dans des conditions égales.
En effet, les solitaires sont libres de toute entrave, sans autres témoins que le ciel et les anges, quand ils opèrent ces merveilles dont on nous parle. Martin, au contraire, vivait au milieu de la société des hommes, du monde, de la foule, au milieu de clercs hostiles, au milieu d'évêques déchaînés, au milieu de scandales presque quotidiens qui le tiraillaient de côté et d'autre : et cependant, solide sur la base de sa vertu inexpugnable, il tenait tête à tout, et il opérait des miracles supérieurs à ceux de ces fameux solitaires qui vivent ou ont vécu au désert. Si même ceux-ci avaient fait des miracles égaux, quel juge serait assez injuste pour ne pas juger que Martin l'emporte sur eux en mérite ? Martin est comme un soldat qui a combattu dans une position défavorable, et qui pourtant en est sorti vainqueur. Les solitaires, eux aussi, peuvent se comparer à des soldats, mais à des soldats qui ont lutté de plain pied ou même avec l'avantage de la position. Eh bien ! Si tous ont été également victorieux, tous n'ont pas droit à une gloire égale. Et encore, dans tes récits sur les merveilles accomplies par tes saints, je ne vois pas qu'aucun d'eux ait ressuscité un mort : cela seul force à reconnaître que personne n'est comparable à Martin.
RAISONS DE LA SUPÉRIORITÉ DE SAINT MARTIN
« Sans doute, on doit admirer cet Égyptien que la flamme n'a pas touché : mais Martin, lui aussi, a souvent commandé aux incendies. Si tu nous rappelles que les anachorètes ont vaincu et dompté des bêtes féroces, eh bien ! Martin triomphait aisément de la rage des bêtes et du venin des serpents. Si tu lui compares le saint qui chassait les esprits immondes, et qui d'un mot impérieux ou même par la vertu de ses franges guérissait les possédés, en cela non plus, Martin n'était pas inférieur, il y en a bien des preuves. Même si tu recours au solitaire, vêtu seulement de ses poils, qui passait pour être visité par les anges, eh bien ! Martin conversait chaque jour avec les anges.
« Et puis, à la vanité, à la présomption, Martin opposait une âme invincible, au point que, ces défauts, personne ne les méprisait plus fortement. Et cependant, il chassait les esprits immondes, guérissant même les possédés sans être là; et il commandait non seulement à des comtes, à des préfets, mais aux empereurs eux-mêmes. C'est là, sans doute, le moindre de ses mérites; mais je te prie de croire qu'il résistait comme personne, non seulement à la vanité, mais encore aux causes et aux occasions de vanité. C'est une bien petite chose que je vais raconter, cependant je ne dois pas l'omettre; car on doit louer aussi l'homme qui, investi d'une souveraine puissance, a montré pour le bienheureux tant de pieuse déférence et de vénération. Je songe au préfet Vincentius, un vir egregius, sur qui personne dans les Gaules ne l'emporte en tous les genres de vertu. Quand Vincentius passait par Tours, il demanda souvent à Martin de lui donner à dîner dans son monastère : pour cela, il alléguait l'exemple du saint évêque Ambroise, qui en ces temps-là, disait-on, recevait fréquemment à sa table les consuls et les préfets. Mais Martin, dans sa profonde sagesse, craignait de laisser se glisser en lui, à cette occasion, quelque vanité, quelque orgueil : toujours il refusa.
« Donc, tu es contraint de l'avouer : si l'on trouve réunies en Martin les vertus de tous les saints que tu as énumérés, en revanche, ils n'ont pas eu, à eux tous, les vertus de Martin ».
LA SUPÉRIORITÉ DE SAINT MARTIN EST RECONNUE PARTOUT, SAUF EN GAULE, OU IL A BIEN DES ENVIEUX
ON PRIE SON DISCIPLE GALLUS DE COMPLÉTER LES RÉCITS ANTÉRIEURS DE SULPICE SÉVERE SUR SAINT MARTIN
- « Pourquoi, dit Postumianus, pourquoi t'en prendre ainsi à moi ? Comme si, là-dessus, je n'étais pas et n'avais pas toujours été de ton avis. Sans doute, tant que je vivrai et que j'aurai mon bon sens, je vanterai les moines d'Égypte, je louerai les anachorètes, j'admirerai les ermites : mais Martin, je le mettrai toujours à part. Je n'ose lui comparer aucun des moines, ni, à coup sûr, des évêques. C'est ce qu'avouent l'Égypte et la Syrie; c'est ce qu'a appris l'Éthiopien, ce qu'a entendu dire l'Indien, ce que savent le Parthe et le Perse; c'est ce que n'ignore pas l'Arménie, ce que connaît le Bosphore séparé de notre monde, ce que connaissent enfin les habitants, s'il y en a, des Iles Fortunées ou de l'Océan glacial.
« D'autant plus malheureux est notre pays. Nos compatriotes, qui ont eu si près d'eux un si grand homme, n'ont pas mérité de le connaître. Dans cette accusation, toutefois, je n'implique pas les gens du peuple : seuls les clercs, seuls les évêques, ignorent Martin. Et ce n'est pas sans raison qu'ils n'ont pas voulu le connaître, ces envieux : car, s'ils avaient connu ses vertus, ils auraient dû reconnaître leurs vices. Je répète avec horreur ce que j'ai naguère appris : un misérable, je ne sais lequel, aurait dit que toi, dans ton beau livre, tu avais menti sur bien des points. Ce mot-là n'est pas d'un homme, mais du diable. Parler ainsi, ce n'est pas dénigrer Martin, c'est refuser de croire aux Évangiles. En effet, le Seigneur a Lui-même attesté que des miracles de ce genre, comme ceux de Martin, peuvent être faits par tous les fidèles. Donc, nier que Martin les ait faits, c'est nier que le Christ ait ainsi parlé. Mais ces misérables, ces dégénérés, ces endormis, rougissent de reconnaître que Martin a fait ce qu'eux-mêmes ne peuvent faire. Ils aiment mieux nier ses miracles que confesser leur impuissance.
« Mais nous avons hâte d'arriver à autre chose. Laissons donc là toute allusion à ces envieux. Revenons à toi. Comme depuis longtemps je le désire, raconte-nous le reste des miracles de Martin »
- « Moi, dis-je, je pense qu'il vaut mieux demander ce récit à Gallus. D'abord, il connaît là-dessus plus de choses; car il n'a pu ignorer les actes de son maître, lui un disciple. Puis, en toute justice, c'est son tour de parler. Il le doit, non seulement à Martin, mais encore à nous deux, puisque, moi, j'ai déjà publié un livre là-dessus, et que, toi, tu viens de nous raconter les hauts faits des Orientaux. Maintenant, d'après les lois de notre conversation entre amis, c'est à Gallus de faire ce récit. Comme je l'ai dit, il nous doit de prendre à son tour la parole. D'ailleurs, je crois qu'il le fera volontiers pour son cher Martin, dont il aura plaisir à commémorer les hauts faits. »
TOUT EN PROTESTANT DE SON INSUFFISANCE, GALLUS ACCEPTE
- « Assurément, dit Gallus, c'est pour mes forces un trop lourd fardeau. Cependant, les exemples d'obéissance cités tout à l'heure par Postumianus m'empêchent de me récuser devant la tâche que vous m'imposez. Mais à la pensée que moi, un pur Gaulois, je vais parler entre deux Aquitains, je crains que mon langage trop rustique n'offense vos oreilles trop délicates de citadins. Vous m'écouterez pourtant, comme un homme à l'esprit engourdi, au langage sans fard, ignorant des façons du cothurne tragique. Si vous m'avez accordé que je suis un disciple de Martin, concédez-moi aussi le droit de suivre son exemple en méprisant le vain clinquant du style et les ornements des mots ».
- « Eh bien ! dit Postumianus, parle celtique, ou, si tu aimes mieux, parle gaulois, pourvu que tu parles de Martin. Mais je crois que, même si tu étais muet, les mots ne te manqueraient pas pour parler de Martin éloquemment : ta langue se délierait, comme celle de Zacharie pour prononcer le nom de son fils Jean. Au reste, tu es avocat, et, en bon avocat, tu uses ici d'un artifice : tu excuses ton impéritie, parce que tu débordes d'éloquence. Vraiment, il ne convient ni à un moine d'avoir tant d'astuce, ni à un Gaulois d'avoir tant de ruse. Mais laissons cela, et commence; fais-nous le récit qui t'est réservé. Voilà bien du temps perdu à d'autres choses. Déjà le soleil baisse : l'ombre qui s'allonge nous avertit que le jour touche à sa fin, que la nuit approche ».
Tous les trois, ensuite, nous gardâmes le silence. Au bout de quelques instants, Gallus commença en ces termes : - « Avant tout, je crois, je dois me garder de répéter, sur les miracles de Martin, ce que dans son livre a raconté notre ami Sulpicius. Je passe donc sur ce que Martin a fait au début, pendant son service militaire. Je ne toucherai pas non plus à ce qu'il a fait étant laïque ou moine. Enfin je dirai, non pas ce que j'ai appris des autres, mais ce que moi-même j'ai vu.