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DIALOGUE III

 

CHAPITRE PREMIER

 

ARRIVÉE DE NOMBREUX VISITEURS DÉSIREUX D'ENTENDRE PARLER DES MIRACLES DE SAINT MARTIN

- « Il fait jour, Gallus, il faut se lever. Comme tu le vois, Postumianus est là. Et le prêtre, qui hier a perdu l'occasion de t'entendre, attend que tu tiennes ta promesse en racontant sur notre Martin les merveilles remises à aujourd'hui. Sans doute, il n'ignore rien de tout ce qu'on peut rappeler. Mais c'est un plaisir et un charme, de reconnaître au passage les choses déjà connues; et puis, c'est un sentiment naturel, d'aimer à connaître avec plus de certitude ce qu'on voit certifié par de nombreux témoignages. Tel est le cas de Refrigerius. Dès le début de son adolescence, il s'est attaché à Martin : il sait tout de lui, mais il n'en a pas moins plaisir à reconnaître au passage ce qu'il connaît déjà. Je t'avouerai la même chose de moi, Gallus. J'ai bien souvent entendu raconter les miracles de Martin, j'en ai moi-même raconté beaucoup dans mon livre : mais les faits m'inspirent une telle admiration, que le récit en est toujours nouveau pour moi, même quand on répète des choses déjà entendues. En conséquence, nous nous félicitons d'autant plus de voir Refrigerius s'adjoindre à nous comme auditeur, que Postumianus est plus pressé de porter ces merveilles à l'Orient, et qu'il emportera d'ici, comme certifié par des témoins, le récit véridique de Gallus ».

Comme je parlais ainsi, et que Gallus était prêt à reprendre son récit, une troupe de moines fit irruption : le prêtre Evagrius, Aper, Sabbatius, Agricola. Un peu après, entra le prêtre Aetherius, avec le diacre Calupio et le sous-diacre Amator. Enfin, ce fut le prêtre Aurelius, mon très cher ami, qui, venant de loin, arriva essoufflé.

- « Eh bien ! leur dis-je, pourquoi accourez-vous ainsi, subitement, sans être attendus, de directions si différentes, et si matin ? »

- « Nous, répondirent-ils, nous avons appris hier soir, que Gallus, pendant toute la journée, avait raconté des miracles de Martin, et que, surpris par la nuit, il avait remis le reste à aujourd'hui. Nous nous sommes donc empressés de lui faire un nombreux auditoire, puisqu'il doit traiter un si grand sujet ».

Sur ces entrefaites, on annonça que beaucoup de laïques étaient à la porte, n'osant entrer, mais demandant à être admis.

Alors Aper : - « Non, dit-il, il ne convient pas que ces gens-là se mêlent à nous. Si ces auditeurs-là viennent ici, c'est par curiosité plutôt que par piété ».

Moi, j'étais confus pour ces visiteurs qu'Aper ne voulait pas admettre. A grand-peine, cependant, j'obtins qu'on laissât entrer Eucherius, l'ancien vicaire, et Celsus le consulaire. Tous les autres furent éconduits. Alors, nous fîmes asseoir Gallus sur le siège du milieu. Longtemps, selon sa noble et ordinaire modestie, il garda le silence. Enfin, il commença.

 

CHAPITRE II

 

SUITE DU RÉCIT DE GALLUS

GUÉRISON D'UNE ENFANT MUETTE

« Vous êtes tous venus ici, dit Gallus, pour m'écouter. Vous êtes tous des hommes saints et diserts; mais vos oreilles attendent de moi, je pense, des récits pieux plutôt que savants. Vous entendrez en moi un témoin de la vérité, non un orateur abondant. Ce qui a été dit hier, je n'y reviendrai pas. Ceux qui ne l'ont pas entendu, le connaîtront par le procès-verbal. C'est du nouveau qu'attend Postumianus pour aller l'annoncer à l'Orient, pour apprendre à l'Orient, s'il compare à Martin ses solitaires, à ne pas se mettre au-dessus de l'Occident.

« Et d'abord, je veux vous faire un récit que Refrigerius me suggère à l'oreille. La chose s'est passée dans la cité des Carnutes (Chartres). Un père de famille amena sa fille, âgée de douze ans, qui était muette de naissance, et la présenta à Martin, en demandant au bienheureux de délier, par sa sainte intervention, la langue enchaînée de l'enfant. Par déférence pour les évêques qui par hasard étaient alors à ses côtés, Valentinus et Victricius, Martin déclara qu'une si grande entreprise était au-dessus de ses forces; mais à ses collègues, plus saints que lui, rien n'était impossible. Ceux-ci, par contre, joignirent leurs pieuses prières à celles du père, et supplièrent Martin de faire ce qu'on attendait de lui.

« Alors Martin n'hésita plus : doublement admirable, et d'avoir montré d'abord son humilité, et de n'avoir pas différé ensuite sa pieuse intervention. Il fit écarter la multitude des gens qui l'entouraient. En présence seulement des évêques et du père de la jeune fille, il se prosterna pour prier, selon sa coutume. Puis, il prit un peu d'huile, qu'il bénit avec la formule d'exorcisme.

Enfin, il versa le liquide sanctifié dans la bouche de la jeune fille, dont il tenait la langue entre ses doigts. Le résultat ne trompa pas l'espoir du saint. Martin demanda à la jeune fille le nom de son père : elle répondit aussitôt. Le père poussait des cris de joie, tout en versant des larmes. Il embrassait les genoux de Martin; il déclarait, à la stupeur de tous, qu'il venait d'entendre pour la première fois la voix de sa fille.

« Et, si quelqu'un jugeait le fait incroyable, Evagrius, ici présent, pourrait vous témoigner de la vérité; car la chose s'est passée alors en sa présence.

 

CHAPITRE III

 

EFFETS PRODUITS SUR L'HUILE PAR LA BÉNÉDICTION DE SAINT MARTIN

LES CHIENS ET LE NOM DE SAINT MARTIN

« Voici un petit fait, que récemment j'ai entendu rapporter par le prêtre Arpagius; si petit que soit ce fait, je ne crois pas devoir l'omettre. La femme du comte Avitianus avait envoyé à Martin un flacon d'huile, qu'elle le priait de bénir, suivant la coutume, pour guérir diverses maladies. C'était une ampoule de verre, à la panse arrondie, au col effilé. Le col de cette ampoule, intérieurement, était vide; car c'est l'habitude, en remplissant ce genre de vase, de laisser de la place à la partie supérieure pour le bouchon. Le prêtre attestait que, par l'effet de la bénédiction de Martin, il avait vu l'huile gonfler, puis déborder, et se répandre au dehors. Le même phénomène s'était produit, tandis qu'on rapportait le vase à la maîtresse de maison : entre les mains de l'esclave qui le tenait, l'huile continuait à bouillonner et à déborder, si bien que tout le vêtement du porteur était couvert du liquide extravasé. Et cependant, quand la matrone reçut le flacon, il était encore plein jusqu'au bord. Aujourd'hui encore, déclare le prêtre, malgré l'habitude que l'on a de boucher avec soin les vases à liquide précieux, il n'y a pas de place pour un bouchon dans cette ampoule de verre.

« Voici encore une aventure étonnante, qui, je m'en souviens, est arrivée à notre ami, dit Gallus en me regardant. Il s'agit encore d'une ampoule de verre, pleine d'huile, que Martin avait bénite. Sulpicius l'avait déposée sur une fenêtre un peu haute. Un esclave de la maison eut l'imprudence de tirer un linge posé dessus, ignorant qu'il y avait là une ampoule. Le vase tomba sur le dallage de marbre. Tous les assistants étaient tremblants de crainte, à la pensée que l'huile bénite était perdue. Mais l'ampoule fut trouvée aussi intacte que si elle était tombée sur le plus doux des lits de plume. Le fait doit être attribué moins au hasard qu'à la puissance de Martin, dont la bénédiction ne pouvait se perdre.

« Et ce prodige, accompli par quelqu'un que vous connaissez ? Je supprimerai son nom, parce qu'il est ici présent et ne veut pas qu'on le trahisse. D'ailleurs, notre ami Satuminus, lui aussi, était là. Un chien nous importunait de ses aboiements. " Au nom de Martin, dit l'autre, je t'ordonne de te taire ". Aussitôt, le chien se tut : son aboiement lui resta dans la gorge, comme si on lui avait coupé la langue. Ainsi, c'était peu que Martin lui-même fît des miracles : vous pouvez m'en croire, même d'autres en ont fait beaucoup en son nom.

 

CHAPITRE IV

 

SAINT MARTIN ET LE TYRAN DE TOURS

« De l'ancien comte Avitianus, vous connaissez la férocité barbare, extraordinairement sanguinaire. Un jour, la rage au coeur, il entra dans la cité des Turones (Tours), suivi d'un cortège lamentable, des files de gens enchaînés. Il ordonna de préparer, pour leur supplice, divers genres de tortures, et décida de procéder le lendemain, dans la ville en stupeur, à ces funèbres exécutions.

« Dès que Martin en fut informé, il se rendit seul, un peu avant minuit, au palais de cette bête féroce. Mais, dans le silence profond de la nuit, tous dormaient, les portes étaient fermées : impossible d'entrer. Alors, Martin se prosterna devant le seuil du palais de sang. Cependant, Avitianus, qui était enseveli dans un lourd sommeil, fut frappé brusquement par un ange : " Le serviteur de Dieu, dit l'ange, est prosterné devant ton seuil, et tu dors ! " Troublé par ces mots, le comte s'élança hors de son lit, appela ses esclaves, et leur cria tout tremblant que Martin était à la porte. Il leur ordonna de courir au plus vite et de tirer les verrous, pour que le serviteur de Dieu n'eût pas à souffrir d'un manque d'égards. Mais ses gens, qui ressemblaient en cela à tous les esclaves, dépassèrent à peine les portes intérieures, riant de leur maître qui était dupe des illusions d'un songe. Ils revinrent en déclarant qu'il n'y avait personne à la porte. Jugeant des autres par eux-mêmes, ils ne soupçonnaient pas que personne pût veiller la nuit, bien loin de croire que, dans l'horreur de la nuit, un évêque pût être prosterné devant le seuil d'une maison étrangère. Avitianus se laissa persuader facilement, et se rendormit.

« Mais bientôt, il fut frappé encore plus fort par l'ange. De nouveau, il s'écria que Martin était à la porte : c'est pour cela qu'il ne pouvait trouver aucun repos, ni d'âme, ni de corps. Comme ses esclaves tardaient, il alla lui-même jusqu'à la porte extérieure. Là, comme il l'avait pensé, il trouva Martin. Alors, sous le coup de cette puissance si grande et si manifeste, le misérable s'écria : " Pourquoi m'avoir fait cela, seigneur ? Tu n'as pas besoin de parler, je sais ce que tu veux, je vois ce que tu demandes. Retire-toi au plus vite : à cause de l'affront qu'on t'a fait, la colère céleste pourrait me consumer. J'ai été assez puni jusqu'ici. Crois bien que j'ai été durement frappé, pour m'être décidé à venir ici moi-même ".

« Après le départ du saint, il appela ses officiers et ordonna de relâcher tous les prisonniers. Bientôt, il partit lui-même. C'est ainsi qu'Avitianus fut mis en fuite, au milieu de l'allégresse de la cité, enfin délivrée.

 

CHAPITRE V

 

CONTRE LES INCRÉDULES QUI DOUTAIENT DES MIRACLES DE SAINT MARTIN

« Ces faits sont connus de bien des personnes par le récit d'Avitianus. Récemment, le prêtre Refrigerius, que vous voyez ici, les a entendu raconter par Dagridus, un homme sûr, ancien tribun, qui, en invoquant la majesté divine, jurait les tenir d'Avitianus lui-même.

« A ce propos, n'allez pas vous étonner de me voir faire aujourd'hui ce que je n'ai pas fait hier, de me voir ajouter à chaque récit de miracle les noms des témoins, des personnes encore vivantes, à qui, si l'on est incrédule, on pourra recourir. Ce qui m'y force, c'est l'incrédulité de bien des gens, qui, sur la réalité de quelques faits rappelés hier, auraient, dit-on, quelque hésitation. Que ces gens-là s'en rapportent donc à des témoins encore vivants et bien portants; qu'ils les croient du moins, puisqu'ils doutent de notre bonne foi. Mais, s'ils sont si incrédules, je vous préviens qu'ils ne croiront pas même les témoins.

« En tout cas, je m'étonne qu'un homme, ayant le moindre sentiment de religion, veuille pousser le sacrilège jusqu'à penser qu'on puisse mentir en parlant de Martin. Chez quiconque vit sous la loi de Dieu, arrière ce soupçon : Martin n'a pas besoin qu'on le glorifie par des mensonges. De ma bonne foi dans tout mon récit, c'est Toi, Christ, que je prends à témoin : tout ce que j'ai dit, tout ce que je vais dire, je l'ai vu moi-même, ou je le tiens de source certaine, le plus souvent de Martin lui-même. Nous avons adopté la forme du dialogue pour éviter la monotonie en allégeant et variant le récit; mais, nous le déclarons en conscience, nous prenons pour base la vérité de l'histoire.

« Cette digression, c'est l'irritante incrédulité de quelques-uns qui m'y a forcé. Maintenant, que notre entretien revienne à l'objet de notre réunion. En voyant qu'on m'écoute avec tant d'attention, je dois reconnaître qu'Aper a été conséquent en proposant d'exclure les incrédules, pour admettre seulement dans notre auditoire ceux qui croient. Vous le voyez, j'ai l'esprit hors de moi et la colère me rend fou, à cette pensée : des chrétiens ne croient pas aux miracles de Martin, à ces miracles proclamés par les démons.

 

CHAPITRE VI

 

EXORCISMES DE SAINT MARTIN

« Le monastère du bienheureux était séparé de la cité de Tours par une distance de deux milles. Et cependant, chaque fois que Martin partait pour venir à l'église, dès qu'il avait mis le pied hors du seuil de sa cellule, on pouvait voir dans toute l'église les énergumènes rugir et trembler, comme des bandes de criminels à l'approche d'un juge. Ainsi les clercs, même s'ils ne savaient pas que l'évêque allait venir, étaient avertis de sa venue par les gémissements des démons. J'ai vu un possédé, à l'approche de Martin, être entraîné en l'air, les mains tendues vers le ciel, et rester ainsi suspendu, sans toucher de ses pieds le sol.

« Quand Martin procédait à des exorcismes, il ne touchait de ses mains aucun des démoniaques; il n'apostrophait aucun d'eux, comme le font ordinairement les clercs avec un tourbillon de paroles. Mais il faisait approcher les énergumènes, ordonnait à tous les autres de se retirer. Puis, les portes fermées, au milieu de l'église, enveloppé d'un cilice, couvert de cendre, prosterné sur le sol, il priait. Alors, on pouvait voir les malheureux démoniaques agités de façons diverses par les démons qui sortaient. Certains avaient les pieds en l'air, et restaient suspendus comme à un nuage. Cependant, leurs vêtements ne leur retombaient pas sur la figure, ce qui eût offensé les bienséances dans les parties du corps mises à nu. Ailleurs, on voyait des démons, sans interrogatoire, se plaindre d'être torturés et confesser leurs crimes. Ils disaient leurs noms, même sans qu'on le leur demandât. Celui-là déclarait qu'il était Jupiter; celui-ci, qu'il était Mercure. Enfin, on pouvait voir à la torture tous les ministres du diable, avec leur chef, le diable lui-même.

« Reconnaissons-le donc, en Martin s'est accomplie la prédiction de l'Ecriture : " Les saints jugeront les anges " (1 Co 6,2&endash;3).

 

CHAPITRE VII

 

SAINT MARTIN ET LA GRELE

« Un canton du pays des Senones (Sens) était tous les ans dévasté par la grêle. Poussés par leur malheur extrême, les habitants demandèrent les secours de Martin : on lui envoya une députation dirigée par un homme sûr, l'ancien préfet Auspicius, dont les domaines étaient d'ordinaire particulièrement ravagés par des orages encore plus terribles qu'ailleurs. Martin se mit en prière, et délivra complètement, du fléau naguère menaçant, toute la région. Pendant les vingt ans qu'il vécut encore, personne en ces lieux-là n'eut à souffrir de la grêle.

« On ne peut supposer là un effet du hasard; c'était bien l'effet d'une intervention de Martin. La preuve, c'est que, l'année même où il mourut, les tempêtes de grêle recommencèrent à se déchaîner sur le pays. Ainsi, le monde lui-même se ressentit de la disparition du grand homme de foi : ce monde, dont Martin vivant avait justement fait la joie, eut ensuite à déplorer sa mort.

« Au reste, si, pour preuve de ce que j'ai dit, un auditeur de foi trop faible exige encore des témoins, ce n'est pas un seul homme que je produirai, mais bien des milliers : en témoignage du miracle constaté, je citerai toute la région des Senones. D'ailleurs, toi, prêtre Refrigerius, tu te souviens, je pense, que récemment nous avons eu là-dessus un entretien avec le fils d'Auspicius lui-même, avec Romulus, un homme dans les honneurs et homme d'honneur. Romulus nous racontait ces faits, comme si nous les ignorions. Il tremblait pour ses futures récoltes, comme tu l'as vu toi-même, à cause des désastres périodiques. Tout à ces chagrines perspectives, il déplorait que la vie de Martin ne se fût pas prolongée jusqu'aux temps présents.

 

CHAPITRE VIII

 

SAINT MARTIN, EN VISITE CHEZ LE COMTE AVITIANUS, EXORCISE SON HOTE

DESTRUCTION MIRACULEUSE D'UN SANCTUAIRE PAIEN

« Je reviens à Avitianus. Cet homme qui, en tous lieux, dans toutes les villes, laissait d'horribles monuments de sa cruauté, n'était inoffensif qu'à Tours. Là, cette bête féroce, qui se nourrissait de sang humain et de funèbres supplices, s'apprivoisait et se calmait en présence du bienheureux Martin.

« Je me souviens qu'un jour Martin lui rendit visite. A peine entré dans la salle d'audience, il vit derrière le comte, et assis sur ses épaules, un démon d'une grandeur extraordinaire. De loin, l'évêque souffla sur le démon, l'exsuffla (exsufflans), pour me servir d'une expression nécessaire ici, qui n'est pas d'un bon latin. Avitianus crut que l'évêque avait soufflé sur lui : " Pourquoi donc, saint homme, dit-il, pourquoi donc me traiter ainsi ? " Alors Martin : " Ce n'est pas toi que je vise, répondit-il, c'est l'infâme qui pèse sur tes épaules ". Le diable s'en alla, abandonnant son siège familier. Depuis ce jour, on l'a constaté, Avitianus fut plus doux. Ou bien, il comprenait qu'il avait toujours fait les volontés du diable assis sur lui; ou bien, l'esprit immonde, chassé de son siège par Martin, était privé désormais du pouvoir d'agir sur le comte. Maintenant, le serviteur rougissait du maître, et le maître ne pouvait plus peser sur le serviteur.

« Dans le vicus Ambatiensis (Amboise), c'est-à-dire le vieux château-fort qui maintenant est habité par de nombreux moines, il y avait, vous le savez, le sanctuaire d'une idole, construction grandiose. C'était une énorme tour, en pierres de taille bien polies, qui s'élevait très haut et se terminait en forme de cône. La beauté du travail entretenait les superstitions locales. Le bienheureux Martin avait souvent ordonné à Marcellus, le prêtre de l'endroit, de détruire cet édifice. Revenu là au bout de quelque temps, l'évêque reprocha au prêtre d'avoir laissé subsister, encore intact, ce sanctuaire d'idole. Le prêtre allégua pour excuse qu'à peine, avec la main-d'oeuvre militaire et une multitude d'ouvriers au service des autorités publiques, on aurait pu renverser un si énorme édifice; on ne devait donc pas croire la chose facile à exécuter avec de faibles clercs ou des moines de santé débile. Alors, Martin recourut à ses armes bien connues : il passa toute la nuit en prière. Au matin, éclata un orage, qui renversa jusqu'aux fondements le temple de l'idole. De ce que je viens de raconter, j'ai pour témoin Marcellus.

 

CHAPITRE IX

 

DESTRUCTION D'UNE IDOLE

SAINT MARTIN ET LES SERPENTS

« Un autre miracle, semblable au précédent et opéré dans de semblables circonstances : je le rapporte ici, d'accord avec Refrigerius. Il y avait une colonne d'une masse énorme, que surmontait une idole. Martin songeait à la renverser; mais il ne disposait d'aucun moyen matériel pour réaliser ce projet. Alors, selon sa coutume, il se tourna vers la prière. Et l'on vit, le fait est certain, une sorte de colonne, à peu près de même dimension, tomber du ciel, écraser l'idole, réduire en poussière toute cette masse de pierre inexpugnable. C'eût été trop peu sans doute, que d'une manière invisible Martin se servît des puissances du ciel : il fallait encore que visiblement, sous les yeux des hommes, ces puissances elles-mêmes fussent au service de Martin.

« Au témoignage du même Refrigerius, une femme, qui souffrait d'une perte de sang, fit comme la femme de l'Évangile avec le Christ, et toucha le vêtement de Martin. Immédiatement, elle fut guérie.

« Un serpent fendait l'eau du fleuve, nageant vers la rive où nous nous étions arrêtés. " Au nom du Seigneur, dit Martin, je t'ordonne de t'en retourner ". Aussitôt, sur ce mot du saint, la mauvaise bête tourna sur elle-même, et, sous nos yeux, gagna la rive opposée. Comme nous étions tous émerveillés de ce spectacle, Martin dit, avec un profond soupir : " Les serpents m'écoutent, et les hommes n'écoutent pas ".

 

CHAPITRE X

 

PECHE MIRACULEUSE

« Aux jours de Pâques, Martin avait coutume de manger du poisson. Une fois, un peu avant l'heure du repas, il demanda si l'on en avait sous la main. Alors le diacre Caton, intendant du monastère, lui-même habile pêcheur, répondit que, de toute la journée, il n'avait pu rien prendre; même les autres pêcheurs, qui d'ordinaire vendaient leur poisson, n'avaient pu rien faire non plus. « Eh bien ! dit Martin, va lancer ton filet. Tu prendras quelque chose ». Nous logions tout près du fleuve, comme l'a dit Sulpicius dans sa description. Aussi, tous en bande, comme c'était jour férié, nous allons voir pêcher. Tous, nous étions pleins d'espoir, convaincus que la tentative ne serait pas vaine, puisque l'on allait pêcher sur l'ordre de Martin et pour le repas de Martin. Au premier coup de filet, et d'un filet très petit, le diacre tira de l'eau un énorme brochet.

Tout joyeux, il courut au monastère, et sans doute comme l'a dit je ne sais quel poète (Stace, Thebaid., VIII, 751); je cite le vers d'un homme d'école, puisque nous sommes entre gens d'école :

" Porta son sanglier aux Argiens surpris. "

« Vrai disciple du Christ, Martin rivalisait avec les miracles du Sauveur, miracles que le Sauveur donnait en exemple à ses saints. Martin montrait en lui-même le Christ opérant, le Christ qui, en toute occasion, glorifiait son saint, et qui conférait à un seul homme les dons de toutes les grâces.

« Arborius, ancien préfet, atteste qu'un jour, comme Martin offrait le sacrifice, il a vu la main du saint, comme revêtue des plus belles pierres précieuses, briller d'un éclat de pourpre. Et, à chaque mouvement de la main droite, on entendait le bruit des gemmes qui s'entrechoquaient.

 

CHAPITRE XI

 

SAINT MARTIN, A TREVES, INTERVIENT AUPRES DE L'EMPEREUR MAXIME, POUR SAUVER DE LA PERSÉCUTION LES PRISCILLIANISTES D'ESPAGNE

« Je viens à un fait, que Martin a toujours voulu tenir secret pour ne pas déshonorer son temps, mais qu'il n'a pu nous cacher. Dans ce fait, ce qui tient du miracle, c'est qu'un ange est venu, face à face, converser avec Martin.

« L'empereur Maxime, d'ailleurs très honnête homme, était perverti alors par les conseils de certains évêques. Depuis la mort violente de Priscillien, il couvrait de son autorité impériale l'évêque Ithace, l'accusateur de Priscillien, et tous ses complices que je n'ai pas besoin de nommer. Il n'admettait pas que l'on reprochât à Ithace d'avoir fait condamner à mort un homme, quel qu'il fût. Sur ces entrefaites, par de nombreux et graves procès de gens en périls, Martin fut forcé d'aller à la cour : il tomba au milieu de la tempête et de ses bourrasques.

« Des évêques, assemblés à Trèves, communiquaient chaque jour avec Ithace et faisaient cause commune avec lui. A l'improviste, on leur annonça que Martin arrivait : alors, ils perdirent leur belle assurance, ils se mirent à murmurer et à s'agiter. La veille, sur leur avis, l'empereur avait décidé d'envoyer dans les Espagnes des tribuns armés de pleins pouvoirs, pour rechercher les hérétiques, pour les arrêter, pour leur enlever leurs biens et la vie. Il n'était pas douteux que cette tempête étendrait également ses ravages sur une foule de saints religieux. C'est que, pour les persécuteurs, il n'y aurait guère de différence entre les genres d'hommes. Alors, les yeux seuls étaient juges; c'est sur la pâleur de son visage ou sur son vêtement, non sur sa foi, qu'on était déclaré hérétique. Les évêques sentaient bien que ces procédés ne plairaient nullement à Martin. Mais, dans le trouble de leur conscience, ils craignaient surtout que Martin, à son arrivée, ne refusât leur communion; alors il ne manquerait pas de gens pour suivre son autorité et imiter la fermeté d'un si grand homme. Les évêques s'entendirent donc avec l'empereur : on envoya au-devant de Martin des officiers du Maître des Offices, chargés de lui interdire l'accès de la ville, s'il ne déclarait pas qu'il serait en paix avec les évêques réunis à Trèves.

« Cette mise en demeure des évêques, Martin l'éluda fort adroitement, en déclarant qu'il viendrait en paix avec le Christ. Enfin, il entra de nuit dans la ville, et se rendit à l'église, mais seulement pour y prier. Le lendemain, il se présenta au palais. Outre bien d'autres requêtes, - qu'il serait trop long d'énumérer -, il en avait deux principales, en faveur du comte Narsès et du gouverneur Leucadius : ces deux personnages avaient été du parti de Gratien, ils lui étaient restés obstinément fidèles dans des circonstances inutiles à indiquer ici, et par là, ils avaient mérité la colère du vainqueur. Mais la préoccupation essentielle de Martin était d'empêcher que les tribuns avec le droit du glaive fussent envoyés dans les Espagnes. Dans sa pieuse sollicitude, il voulait préserver, non seulement les chrétiens qui seraient persécutés à cette occasion, mais jusqu'aux hérétiques.

« Le premier et le second jour, l'astucieux empereur tint en suspens le saint homme : il résistait, soit pour donner plus de prix à la chose, soit par servilité à l'égard des évêques qui l'avaient rendu implacable, soit, comme alors on le crut généralement, par cupidité. En effet, il convoitait ardemment les biens des futurs condamnés. Cet homme, qui était doué de beaucoup de belles qualités, était, dit-on, sans défense contre la cupidité. C'était, peut-être, nécessité de gouvernement. Le trésor de l'État avait été épuisé par les empereurs précédents; et Maxime vécut presque toujours dans l'attente ou dans la mêlée des guerres civiles. On peut l'excuser d'avoir saisi toutes les occasions de procurer des ressources à l'empire.

 

CHAPITRE XII

 

HÉSITATION DE L'EMPEREUR MAXIME

« Cependant les évêques, dont Martin refusait la communion, s'alarmèrent et coururent ensemble vers l'empereur. Ils se plaignirent d'être condamnés d'avance; c'en était fait de leur situation à tous, si l'obstination de Theognitus, le seul qui après la sentence les eût condamnés ouvertement, s'armait de l'autorité de Martin; on n'aurait pas dû laisser entrer un tel homme dans l'enceinte de Trèves; désormais, il n'était plus le défenseur des hérétiques, mais leur vengeur; à rien n'avait servi la mort de Priscillien, si Martin le vengeait. Enfin, ils se prosternèrent devant l'empereur avec des larmes et des lamentations, le conjurant d'user de sa puissance impériale contre un seul homme. Peu s'en fallut que l'empereur ne fût contraint par eux d'associer Martin au sort des hérétiques.

« Mais Maxime, malgré sa partialité et sa servilité à l'égard des évêques, savait fort bien que Martin par la foi, la sainteté, la puissance, l'emportait sur tous les mortels. Il usa donc d'un autre moyen pour venir à bout du saint. Il le manda au palais; là, dans un entretien particulier, il s'adressa à lui en termes caressants. Les hérétiques, disait l'empereur, avaient été justement condamnés, d'après la procédure des tribunaux publics, non par les intrigues des évêques; il n'y avait aucune raison pour condamner la communion d'Ithace et des autres de son parti; si Theognitus s'était séparé de ses collègues, c'était par animosité, non pour un bon motif; d'ailleurs, il était le seul qui eût renoncé provisoirement à la communion générale; les autres n'avaient en rien changé; bien mieux, le synode tenu quelques jours auparavant avait déclaré qu'Ithace n'était pas coupable. Comme Martin n'était guère ému de ces raisons, l'empereur fut transporté de colère, et, brusquement, disparut à ses yeux. Bientôt, on fit partir les assassins, chargés de frapper ceux pour qui intercédait Martin.

 

CHAPITRE XIII

 

CONCESSIONS DE SAINT MARTIN POUR SAUVER LES PRISCILLIANISTES

SES REGRETS

IL EST CONSOLÉ PAR UN ANGE

« Dès que Martin apprit cette nouvelle, malgré la nuit venue, il fit irruption au palais. Il promit que, si l'on épargnait les priscillianistes, il communierait avec les évêques; mais il spécifia encore qu'on rappellerait les tribuns déjà envoyés vers les Espagnes pour y dévaster les Églises. Aussitôt, Maxime accorda tout. Le lendemain, avait lieu l'ordination de l'évêque Felix, un homme assurément très saint, vraiment digne d'être fait évêque en de meilleurs temps. Ce jour-là, Martin entra en communion avec les évêques, estimant préférable de céder pour une heure, plutôt que d'abandonner des malheureux au glaive suspendu sur leurs têtes. Mais les évêques s'efforcèrent en vain d'obtenir de lui une signature, on ne put la lui extorquer.

« Le lendemain, à la hâte, Martin sortit de Trèves. Sur le chemin du retour, il était triste; il gémissait d'avoir été, même une heure, en communion avec des coupables. Non loin d'un bourg nommé Andethanna, dans un coin écarté d'une vaste forêt solitaire, comme ses compagnons l'avaient un peu devancé, il s'assit. Là, il méditait sur la cause de sa faiblesse, que maintenant il regrettait; tour à tour, il s'accusait ou se justifiait lui-même. Soudain apparut près de lui un ange : " Martin, dit l'ange, tu as raison d'avoir des regrets; mais, tu ne pouvais autrement sortir de là. Reprends courage, reviens à ta fermeté ordinaire; sans quoi tu mettrais en péril, non plus ta gloire, mais ton salut ".

« Depuis ce temps-là, Martin évita avec soin de se compromettre dans la communion du parti d'Ithace. Dans la suite, s'il mettait plus de temps qu'autrefois à guérir certains énergumènes, si la Grâce divine semblait moindre en lui, il nous déclarait souvent, avec des larmes, que depuis cette malheureuse communion de Trèves, acceptée par lui un seul instant par nécessité, non en esprit, il sentait en lui une diminution de sa puissance. Il vécut encore seize ans : désormais, il ne se rendit à aucun synode, il se tint à l'écart de toutes les assemblées d'évêques.

 

CHAPITRE XIV

 

UN NAVIRE SAUVÉ DU NAUFRAGE PAR UNE INVOCATION « AU DIEU DE SAINT MARTIN »

GUÉRISON DE PESTIFÉRÉS

« Mais assurément, comme nous l'avons constaté, si la grâce divine fut pour un temps diminuée en lui, Martin la recouvra avec usure. J'ai vu plus tard un énergumène, qu'on amenait à la porte dérobée du monastère, guéri avant même d'avoir touché le seuil.

« J'ai encore entendu récemment attester ceci. Le témoin naviguait sur la mer Tyrrhénienne, dans la direction de Rome. Tout à coup éclata une tempête, dont les tourbillons mirent en péril extrême la vie de tous les passagers. Alors un marchand égyptien, qui n'était même pas encore chrétien, cria d'une voix retentissante : " Dieu de Martin, tire-nous d'affaire ". Bientôt, la tempête se calma; et le témoin put poursuivre sa route dans la direction désirée, avec la complète assurance d'une mer tranquille.

« Lycontius, ancien vicaire, chrétien baptisé, voyait ses esclaves décimés par une terrible épidémie, et, par l'effet de cette calamité inouïe, toute sa maison encombrée de corps malades. Il implora par lettres le secours de Martin. Le bienheureux promit d'intervenir, mais en ajoutant que la chose était difficile à obtenir; car il sentait en esprit que cette maison était frappée par la Puissance divine. Il s'obstina néanmoins, prolongeant ses prières et ses jeûnes pendant sept jours entiers et autant de nuits. Enfin, ce qu'il s'était chargé de demander, il réussit à l'obtenir. Bientôt, il vit accourir Lycontius, lui annonçant les bienfaits divins qu'il venait d'éprouver, et lui rendant grâces d'avoir délivré sa maison de tout péril. Lycontius apportait aussi en offrande cent livres d'argent. Cet argent, le bienheureux ne le refusa ni ne l'accepta : avant même que le lingot eût touché le seuil du monastère, le saint le consacra immédiatement au rachat des captifs. Des frères lui suggéraient d'en réserver une partie pour les dépenses du monastère, où tous avaient à peine de quoi manger, et où beaucoup manquaient de vêtements : " C'est à l'Église, dit Martin, de nous nourrir et de nous vêtir. Nous ne devons rien amasser pour nos besoins. "

« A propos du monastère, il me vient en mémoire de grands miracles du saint; mais des miracles plus faciles à admirer qu'à raconter. Vous comprenez assurément ce que je veux dire : il y a, de Martin, bien des choses étonnantes qu'on ne peut expliquer en détail. Par exemple, celle-ci : et je ne sais si je pourrai vous l'exposer comme elle s'est passée. Il s'agit d'une distraction d'un des frères; vous n'ignorez pas son nom, mais je ne dois pas le trahir, pour ne pas faire rougir un saint homme. Donc un frère, allant voir le fourneau de Martin, y trouva quantité de charbons ardents. Il approcha un petit siège, écarta les jambes, et, au-dessus du feu, il s'assit le bas-ventre nu. Aussitôt, Martin sentit de loin qu'on profanait sa sainte cellule. D'une voix forte, il s'écria : " Qui donc, avec son ventre mis à nu, souille ma demeure ? " Le frère coupable entendit; dans la conscience de sa faute, il reconnut à qui s'adressait le reproche. Aussitôt, il courut vers nous, hors d'haleine, contraint par la puissance de Martin à confesser son impudeur.

 

CHAPITRE XV

 

LES DÉMONS DU PRETRE BRICTIO

« Un autre jour, dans la cour très petite qui entourait sa cellule, Martin était assis sur ce siège de bois que vous connaissez tous. Il vit deux démons se percher sur cette haute roche qui domine le monastère. De là, avec une joyeuse allégresse, les démons se mirent à lancer des cris d'encouragement comme ceci : " Allons ! à toi, Brictio. Allons ! à toi, Brictio. " Ils apercevaient de loin, je crois, le malheureux qui approchait; et ils savaient quelle rage ils avaient excitée en lui.

« Bientôt, Brictio fit irruption. Il était furibond. Comme un fou, il vomit contre Martin mille injures. C'est que la veille il avait été réprimandé par son évêque. Brictio, qui avant d'entrer dans le clergé n'avait jamais rien possédé, qui même avait été nourri au monastère par la charité de Martin, Brictio élevait maintenant des chevaux, achetait des esclaves. En ce temps-là, bien des gens l'accusaient d'avoir acheté, non seulement des garçons de race barbare, mais jusqu'à de jolies filles. Tout cela avait rendu le malheureux fou de colère. Alors, et surtout, je crois, sous l'influence des démons qui l'agitaient, il s'emporta contre Martin avec une telle violence, qu'il faillit en venir aux coups. Le saint, le visage placide, l'âme tranquille, cherchait par de douces paroles à calmer la folie du misérable. Mais en celui-ci débordait tellement l'esprit malin, que sa raison, si vaine qu'elle fût, n'était même plus à lui. Les lèvres tremblantes, le visage décomposé, tout pâle à cause de sa fureur, Brictio lançait à la ronde les mots de péché. Il se déclarait plus saint que tous. En effet, disait-il, dès ses premières années, il avait été élevé au monastère par Martin lui-même, et il avait grandi au milieu des enseignements sacrés de l'Église; Martin, au contraire, et dès le début, ce que lui-même ne pouvait nier, s'était souillé des ignominies de la vie militaire, et maintenant, tombé dans les vaines superstitions, dupe des ridicules fantasmagories de ses prétendues visions, il vieillissait au milieu d'extravagances séniles.

« Après avoir vomi toutes ces injures et d'autres encore plus acerbes qu'il vaut mieux taire, Brictio, enfin, s'en alla. Sa fureur assouvie, en homme qui croyait s'être pleinement vengé, il suivait à pas rapides le chemin par où il était venu, quand, tout à coup, il s'arrêta. Par l'effet, je crois, des prières de Martin, les démons avaient été chassés de son âme, laissant la place libre au remords. Alors, Brictio revint sur ses pas, et se prosterna aux genoux de Martin : il implora son pardon, avoua son erreur. Revenu enfin à son bon sens, il reconnut qu'il avait été poussé par un démon. Il n'était pas difficile, par une prière, d'amener Martin à pardonner. Alors, s'adressant au coupable lui-même et à nous tous, le saint raconta comment il avait vu les démons exciter le prêtre : aussi n'avait-il pas été ému par ces injures, nuisibles surtout à qui les avait lancées.

« Dans la suite, le même Brictio fut souvent poursuivi devant le tribunal épiscopal pour de nombreux et grands méfaits. Mais on ne put décider l'évêque à déposer ce prêtre. Martin craignait de paraître venger des injures personnelles. Il répétait souvent : " Si le Christ a supporté Judas, je puis bien, moi, supporter Brictio. »

 

CHAPITRE XVI

 

LA CHARITÉ DE SAINT MARTIN DONNÉE EN EXEMPLE

Alors Postumianus : - « Puisse cet exemple de Martin, dit-il, être connu de notre voisin ! Quand il est dans son bon sens, il ne songe ni au présent ni à l'avenir. Mais, s'il se croit offensé, il devient fou, il n'est plus maître de lui. Il sévit contre les clercs, il attaque les laïques, il remue le monde entier pour sa vengeance. Voilà trois ans qu'il vit continuellement dans cette atmosphère de bataille. Il ne se laisse calmer ni par le temps ni par la raison. On devrait plaindre l'homme et s'apitoyer sur son sort, quand bien même ce serait le seul mal incurable dont il fût atteint. Tu aurais bien dû, Gallus, lui citer souvent tes exemples de patience et de sérénité : il aurait pu ainsi désapprendre la colère et apprendre le pardon. Si par hasard il avait connaissance de ce petit discours même par lequel j'interromps ton récit pour le critiquer, qu'il le sache bien : j'ai parlé, non en ennemi, mais en ami. S'il était possible, j'aimerais mieux le voir comparer à l'évêque Martin qu'au tyran Phalaris.

« Mais laissons-là ce voisin, dont le rappel manque de charme. Revenons, Gallus, à notre cher Martin ».

 

CHAPITRE XVII

 

LA GLOIRE DE SAINT MARTIN

Alors moi, voyant le soir venu et le soleil à son déclin : - « Le jour s'en va, dis-je. Postumianus, il faut se lever. Et puis, des auditeurs si attentifs ont droit au dîner. D'ailleurs, quand on parle de Martin, tu ne dois pas t'attendre à ce qu'on soit jamais au bout. Sa gloire s'étend trop loin, pour qu'on puisse l'enfermer dans aucun récit. Cependant, tu pourras porter à l'Orient ce qu'on vient de raconter sur ce grand homme. Quand tu retourneras là-bas, sur tous ces rivages que tu reverras en passant, en tous lieux, ports, îles et cités, répands dans le public le nom et la gloire de Martin.

« D'abord, n'oublie pas d'aller en Campanie. Si en dehors que ce soit de ta route, que la crainte d'une perte de temps, même considérable, ne t'empêche pas d'y rendre visite à ce vir illustris aujourd'hui célèbre dans le monde entier, à Paulin (de Nole). Déroule devant lui, je te prie, le rouleau du procès-verbal de nos entretiens d'hier ou d'aujourd'hui, Tu lui rapporteras tout, tu lui liras tout. Bientôt, grâce à lui, Rome connaîtra les titres de gloire de notre saint. C'est déjà Paulin qui a fait connaître, non seulement en Italie, mais dans l'Illyricum entier, mon premier livre sur Martin. Paulin n'est pas jaloux de Martin, dont il sait apprécier les gloires et les miracles accomplis au nom du Christ : il ne refusera pas de comparer notre saint évêque à son cher Felix.

« De là, si par hasard tu passes en Afrique, tu iras répéter à Carthage ce que tu viens d'entendre. Carthage sans doute, comme tu l'as dit toi-même, connaît déjà notre grand homme. Mais il est bon que, maintenant surtout, elle apprenne plus de choses sur Martin : cela l'empêchera d'admirer trop exclusivement le martyr dont le sang l'a consacrée, son grand martyr Cyprien.

« Si tu inclines à gauche pour entrer dans le golfe d'Achaïe, c'est Corinthe, c'est Athènes, qui apprendront de toi cette vérité : Martin avait autant de sagesse que Platon dans son Académie, autant de courage que Socrate dans sa prison. Heureuse, sans doute, est la Grèce, qui a mérité d'entendre les prédications de l'Apôtre; mais les Gaules n'ont été nullement délaissées par le Christ, qui leur a donné Martin.

« Quand tu seras parvenu jusqu'en Égypte, ce pays-là, si fier qu'il soit du nombre et des miracles de ses saints, devra se résigner à apprendre de toi ceci : ni à l'Égypte, ni à l'Asie entière, l'Europe ne le cède en rien, à ne leur opposer que Martin.

 

CHAPITRE XVIII

 

ÉPILOGUE

« Enfin, lorsque tu auras de nouveau quitté l'Égypte et mis a la voile pour gagner Jérusalem, voici une mission dont je te charge, mission douloureuse. Si jamais tu touches le rivage de l'illustre Ptolemaïs (Saint-Jean d'Acre), aie soin de t'enquérir de l'endroit où est enseveli notre grand ami Pomponius. Ne manque pas de visiter le tombeau où reposent ses ossements en terre étrangère. Tu y verseras bien des larmes, gage de ton affection comme de nos regrets. Sur le sol même, si vain que soit cet hommage, tu sèmeras les fleurs de pourpre et les herbes parfumées. Tu parleras aussi au défunt, mais sans âpreté, sans aigreur, sur un ton de compassion, non de reproche. S'il avait voulu t'écouter jadis ou s'il m'avait toujours écouté, s'il avait imité Martin et non cet homme que je ne veux pas nommer, jamais il n'aurait été si cruellement séparé de moi : il ne reposerait pas aujourd'hui sous le sable d'une plage inconnue, comme un pirate naufragé, mort en pleine mer et enseveli par grâce à la pointe d'un rivage. Qu'ils voient leur oeuvre, ceux qui se sont vengés sur lui pour me nuire; qu'ils voient leur gloire. Que maintenant, du moins, ils cessent de m'attaquer, puisqu'ils se sont vengés ».

Je disais cela d'une voix plaintive, avec des gémissements et des lamentations qui arrachaient des larmes à tous les assistants. A notre grande admiration pour Martin, se mêlait une tristesse non moins grande, réveillée par nos pleurs.

Alors, on se sépara.