fêtée le 1 avril
Il y avait dans un monastère de la Palestine un homme nommé Zosime, qui, ayant dès son enfance été instruit avec très grand soin dans les exercices de la vie monastique et élevé saintement, faisait reluire dans ses paroles et dans ses actions une véritable piété. Sur quoi on ne doit pas s'imaginer que je veuille parler de ce Zosime accusé d'enseigner des erreurs en ce qui regarde la foi; puisque ce sont deux diverses personnes et très différentes encore qu'elles portent un même nom. Celui-ci demeura premièrement en un monastère de la Palestine, et passant par tous les exercices de la vie monastique se rendit très recommandable par la pureté de ses moeurs et par sa ferveur dans la pénitence; car il observait inviolablement toutes les instructions que ceux qui avaient été nourris dès leur plus tendre jeunesse dans cette sainte manière de vivre lui donnaient pour le rendre capable de soutenir les combats qui se présentent dans la pratique exacte de ses règles, et ne se contentant pas de cela, il y ajoutait encore beaucoup de lui-même, par le désir qu'il avait d'assujettir sa chair à son esprit. Ainsi on n'a jamais remarqué qu'il ait manqué en la moindre chose, et il accomplissait si parfaitement tout ce qu'on peut désirer en un moine, qu'on a souvent vu plusieurs autres, tant des environs que des provinces fort éloignées, venir vers lui, et par ses instructions et ses exemples se porter avec beaucoup plus d'ardeur qu'auparavant dans les saints exercices de la pénitence.
Ayant tant d'excellentes qualités, il méditait sans cesse l'Écriture sainte; car soit qu'il fût couché pour prendre quelque repos, ou qu'il fût levé, ou qu'il travaillât de ses mains, ou qu'il mangeât, son esprit s'occupait toujours à cet heureux objet qui lui était devenu si familier, et il ne discontinuait jamais cet ouvrage qu'il avait si à coeur qui était de chanter des psaumes et de méditer l'Écriture sainte. Ainsi s'étant rendu digne d'avoir l'esprit éclairé de Dieu, ceux qui vivaient avec lui assurent qu'il était souvent favorisé de visions; ce qui n'est ni étrange ni incroyable; car puisque notre Seigneur dit que «bienheureux les coeurs purs car ils verront Dieu»; à combien plus forte raison ceux qui ont purifié leur chair, qui sont toujours demeurés dans l'abstinence, et dont l'esprit ne s'est jamais endormi dans le chemin de la piété, peuvent-ils avoir les yeux éclairés de ses divines lumières pour marque du bonheur qui les attend dans l'autre vie, où ils Le verront éternellement dans sa Majesté et dans sa Gloire.
Zosime disait lui-même qu'il avait comme au sortir de la mamelle été mis en ce monastère, où il avait vécu jusqu'à cinquante-trois ans dans l'observance des règles de la vie monastique. Et un jour se trouvant tenté de quelques pensées qui lui faisaient croire qu'il était parfait en toutes choses et qu'il pouvait se passer des instructions de qui que ce fût, il parlait ainsi en lui-même : «Y a-t-il quelque moine dans le monde qui puisse me rien enseigner de nouveau, ou me montrer quelque chose dans cette sainte manière de vivre que je n'aie pas déjà accompli par mes actions ? Et se trouve-t-il quelqu'un qui m'y surpasse ?» Comme il s'entretenait de ces pensées et d'autres semblables, il se présenta un homme devant lui qui lui dit : «Ô Zosime, il est vrai que tu as combattu généreusement, et autant qu'un homme pouvait le faire. Il est vrai que tu as fort bien couru dans la carrière de la vie monastique. Mais il n'y a pas d'homme qui puisse se vanter d'être parfait, d'autant qu'encore que tu ne le saches pas, le combat présent est plus difficile à soutenir que celui qui est passé. Et afin que tu connaisses qu'il y a beaucoup d'autres voies pour arriver au salut que celle que tu as suivie; sors de la maison de ton père ainsi que le patriarche Abraham, et va-t'en au monastère qui est le long du Jourdain.»
Zosime suivant celui qui lui avait ainsi parlé sortit du monastère où il avait été nourri dès son enfance, et étant arrivé au bord du Jourdain qui est le plus saint de tous les fleuves, il fut conduit par ce même homme au monastère où Dieu lui-même avait commandé d'aller. Ayant frappé à la porte et parlé au portier, ce frère alla le dire à son abba, qui vint le recevoir, et connaissant à son habit et à sa contenance que c'était un moine, après que Zosime lui eut fait une métanie selon la coutume des moines, et lui eut demandé sa bénédiction, il lui dit : «D'où viens-tu, mon frère ? Et quel sujet t'amène vers des pauvres moines ?» Zosime lui répondit : «Je n'estime pas nécessaire, mon père, de vous dire d'où je viens, et je pense qu'il suffit que vous sachiez que ce qui m'amène est le désir de trouver ici des sujets d'édification; car j'ai appris des choses si avantageuses de ce monastère et si dignes de louanges, qu'elles sont capables de porter des hommes à s'unir à Dieu.» L'abba lui répondit : «Mon frère, Dieu qui seul peut guérir les infirmités des âmes veuille par sa Grâce vous instruire et nous aussi de ses commandements, et conduire nos pas pour marcher dans ses saintes voies; car il n'y a pas d'homme qui soit capable de faire avancer les autres dans la vertu; mais il faut que chacun veille soigneusement sur soi-même, et sans élever trop haut ses pensées, il fasse ce qui lui est le plus avantageux pour arriver à la perfection, Dieu coopérant avec lui. Toutefois puisque tu dis que l'amour de Jésus Christ t'amène ici pour y voir de pauvres moines, tu pourras demeurer avec nous si c'est ton dessein; et ce bon Pasteur qui a donné sa Vie pour notre salut, et qui appelle ses brebis chacune par leur nom, nous nourrira par la Grâce de son saint Esprit. L'abba ayant achevé ces paroles, Zosime fit encore une métanie, et après avoir reçu sa bénédiction lui répondit : «Amen», et demeura dans ce monastère.
Il vit là des vieillards vénérables de visage, admirables dans leurs actions, fervents en esprit, et qui servaient Dieu sans discontinuation quelconque. Il n'y avait pas d'heure dans la nuit que l'on n'y chantât des psaumes, et durant le jour ils les avaient toujours en la bouche, et travaillaient sans cesse de leurs mains. On ne savait là ce que c'était que d'entretiens inutiles. Ils n'avaient pas la moindre pensée ni du bien ni des autres choses temporelles, et à peine en connaissaient-ils le nom; mais ils employaient toute l'année à considérer quel est le néant de cette vie qui n'est qu'un passage plein de douleurs et de misères, et à méditer des choses semblables. Une seule leur paraissait importante, et ils travaillaient tous avec ardeur pour l'acquérir, qui est de se réputer comme morts au siècle auquel ils avaient renoncé en quittant le monde, et généralement à toutes les choses qui en dépendent. Vivant ainsi comme s'ils ne vivaient plus, ils nourrissaient leur esprit d'une chair qui ne leur manquait jamais, qui est la parole de Dieu, et leur corps de pain et d'eau seulement, afin d'avoir plus de sujet d'espérer en la Miséricorde de leur Maître. Zosime, ainsi qu'il le disait depuis, considérant cette sainte manière de vivre en était extrêmement édifié, et s'excitait par ces exemples à s'avancer dans la perfection, trouvant des personnes qui travaillaient si puissamment avec lui pour l'acquérir, et qui faisaient voir avec tant de bonheur un nouveau paradis sur la terre.
Peu de jours après, le temps s'approcha qui est ordonné aux chrétiens par la Tradition de l'Église pour célébrer le saint jeûne du Carême, et pour purifier leur âme afin de se rendre dignes de voir les jours de la mort et de la résurrection de notre Sauveur. Or ces moines faisaient toutes leurs fonctions sans y être troublés en aucune sorte, parce que l'on n'ouvrait jamais la principale porte de la maison si quelque moine n'y venait pour des affaires nécessaires, à cause que ce lieu était un lieu de solitude; et qui non seulement n'était pas fréquenté, mais n'était pas connu de la plupart de ceux mêmes qui en étaient voisins; et cette règle s'y observait depuis l'établissement du monastère. Ce qui me fait croire que ce fut pour cette raison que Dieu y envoya Zosime.
Je veux ici rapporter l'ordre qu'observaient ces moines. Le premier dimanche de Carême on célébrait selon la coutume les divins mystères, et chacun recevait le Corps et le Sang précieux de notre Seigneur Jésus Christ qui donne la vie aux âmes. Puis après avoir un peu mangé à l'ordinaire, ils s'assemblaient dans l'église, où ayant prié à genoux ils se donnaient les uns aux autres le saint baiser, et faisant encore une métanie ils embrassaient leur abba et lui demandaient sa bénédiction, afin d'être assistés de ses prières dans le combat qu'ils s'en allaient entreprendre. On ouvrait ensuite toutes les portes du monastère, et lors, en chantant tous d'une voix ce psaume : «Le Seigneur est ma lumière et mon salut, qui craindrai-je; le Seigneur est le protecteur de ma vie, qui sera capable de m'épouvanter ?», ils sortaient, ne laissant qu'un ou deux frères dans le monastère, non pas pour garder ce qui y était, puisqu'ils n'avaient rien qui fût propre pour des voleurs; mais afin de ne pas laisser leur église sans que quelqu'un y chantât les louanges de Dieu. Chacun portait avec soi de quoi vivre selon qu'il le voulait ou le pouvait et selon son besoin, les uns des figues, les autres des dattes; les autres des légumes trempés dans de l'eau, et il y en avait qui ne portaient que leur corps, et leur habit, mangeant seulement des herbes qui croissent dans le désert, lorsqu'ils étaient pressés de la faim. Chacun était sa règle à soi-même, et c'était une loi inviolablement observée entre eux de ne pas s'informer de quelle sorte et dans quelle abstinence ils avaient vécu durant ce temps. Pour ce sujet ils passaient aussitôt le Jourdain, et s'éloignant fort les uns des autres ils ne se rejoignaient plus, la solitude leur tenant lieu de toutes les compagnies qu'on pourrait trouver dans les villes. Et s'ils voyaient de loin venir vers eux quelqu'un de leurs frères, ils se détournaient aussitôt de leur chemin et s'en allaient d'un autre côté, vivant ainsi à Dieu seul et à eux-mêmes, chantant très souvent des psaumes, et ne mangeant qu'à certain temps. Après avoir jeûné de la sorte, ils s'en retournaient au monastère avant le jour de la résurrection glorieuse de Jésus Christ notre Sauveur qui est la vie de nos âmes, et s'y trouvaient tous en ce dimanche que la sainte Église célèbre avec des rameaux de palmes. Chacun remportait avec lui le témoignage que lui rendait sa propre conscience de la manière dont il avait travaillé dans sa retraite, et des semences qu'il avait jetées dans son âme pour la rendre forte et généreuse à entreprendre de nouveaux travaux pour le service de Dieu; et ils ne se demandaient jamais les uns aux autres, ainsi que j'ai dit, comment ils avaient passé ce temps de séparation et de solitude.
Voilà quelle était la règle de cette maison, laquelle s'y observait parfaitement, et de quelle sorte chacun de ces moines s'unissait à Dieu dans ce désert, et combattait contre lui-même pour se rendre agréable à lui seul et non pas aux hommes, sachant que toutes les choses qu'on fait pour l'amour des hommes et à dessein de leur plaire nuisent au lieu de servir à ceux qui les font.
Zosime donc selon la coutume de ce monastère passa le Jourdain, ne portant que son habit et quelque peu de chose pour vivre. Ainsi il observait la règle, et en traversant cette solitude il ne prenait de la nourriture que lorsque la nécessité l'y obligeait; il se couchait sur la terre au lieu où la nuit le surprenait pour se reposer et dormir un peu; et aussitôt que le point du jour était venu il commençait à se hâter de marcher, ayant continuellement dans l'esprit, ainsi qu'il le disait depuis, le désir d'entrer plus avant dans ce désert par l'espérance d'y trouver quelque bon père qui y demeurât, et dont il pût apprendre quelque chose; et il avançait sans cesse de la sorte comme s'il fût allé vers quelque personne qu'il eût connue. Après avoir marché durant vingt jours, l'heure de Sexte étant venue il s'arrêta un peu, et se tournant du côté de l'orient fit sa prière ordinaire; car il s'était accoutumé à certaines heures du jour à s'arrêter pour chanter des psaumes étant debout, et prier à genoux.
Lors donc qu'il chantait des psaumes et que d'un regard fixe il avait les yeux élevés vers le ciel, il vit à sa main droite comme l'ombre d'un corps humain; ce qui le remplit d'abord d'étonnement et de crainte, croyant que c'était une illusion du diable; mais après s'être armé du signe de la croix et avoir perdu toute appréhension, étant déjà arrivé vers la fin de sa prière, il vit en tournant les yeux quelqu'un qui véritablement marchait très vite vers l'Occident. Or ce qu'il voyait était une femme, dont l'ardeur du soleil avait rendu le corps extrêmement noir, et qui avait les cheveux aussi blancs que de la laine, mais si courts qu'ils ne lui allaient que jusqu'au col.
Zosime voyant ce que je viens de dire et se réjouissant dans l'espérance de recevoir la consolation qu'il souhaitait, courut de toute sa force vers l'endroit où ce qui lui paraissait se hâtait d'aller; car sa joie était très grande, parce que durant tout le temps qu'il avait marché dans ce désert il n'y avait vu aucune forme ni d'homme ni de bêtes sauvages, ni d'oiseaux, ni d'autres animaux quelconques, ce qui augmentait son désir de savoir ce que c'était qui lui apparaissait, espérant d'en tirer un grand avantage. Mais elle, voyant Zosime qui la suivait commença en fuyant à prendre sa course vers le fond du désert. Sur quoi Zosime oubliant la faiblesse de son âge et ne considérant pas le travail du chemin, courut avec grande vitesse par le désir qu'il avait de voir de plus près ce qui fuyait devant lui; et courant ainsi plus fort qu'elle, il s'en approchait toujours.
Lorsqu'il fut en telle distance qu'elle pouvait entendre sa voix, il lui cria en pleurant : «Serviteur de Dieu, pourquoi fuyez-vous ce pécheur et ce pauvre vieillard ? Qui que vous soyez, je vous conjure par le Dieu pour l'amour duquel vous passez votre vie dans cette affreuse solitude de vouloir bien me souffrir; je vous en conjure par l'espérance que vous avez d'être un jour récompensé de tant de travaux. Arrêtez-vous et ne refusez pas votre bénédiction et vos prières à celui qui vous les demande au Nom de Dieu, qui n'a jamais rejeté personne.» Zosime mêlant ainsi ses conjurations à ses larmes, ils arrivèrent tous deux en courant en un certain lieu que les eaux d'un torrent avaient creusé, et lors ce qui fuyait ainsi devant lui y descendit, et monta après de l'autre côté. Zosime continuant à crier et ne pouvant passer outre demeura en deçà de ce torrent qui était à sec, et redoubla de telle sorte ses pleurs et ses soupirs que l'on entendait encore de plus loin le bruit de ses plaintes.
Alors cette personne qui s'enfuyait ainsi lui dit : «Abba Zosime, je te prie au nom de Dieu de me pardonner de ce que je ne puis me tourner pour parler à toi à cause que je suis une femme, et que comme tu vois je suis toute nue, mais si tu désires assister de tes prières une pauvre pécheresse, jette-moi ton manteau, afin que je puisse m'en couvrir et ainsi me tourner vers toi pour recevoir ta bénédiction.» Zosime fut surpris d'un merveilleux étonnement mêlé de crainte et comme transporté hors de lui-même en entendant ces paroles; car étant un homme excellent et que la Grâce de Dieu avait rempli d'une très grande prudence, il jugea bien que cette femme ne l'ayant jamais vu ni entendu parler de lui, ne l'avait pas ainsi nommé par son nom sans une grâce toute particulière de Dieu. Il exécuta donc très promptement ce qu'elle lui avait ordonné, et après avoir détaché son manteau il le lui jeta en tournant le dos. L'ayant reçu, elle s'en couvrit la plus grande partie du corps, et s'étant enveloppée de la sorte se tourna vers Zosime et lui dit : «Mon père, quel dessein t'a porté à voir une pécheresse, et que désires-tu de savoir et d'apprendre de moi pour n'avoir pas appréhendé un aussi grand travail que celui que tu as souffert à venir jusqu'ici ?»
Zosime se prosternant à terre lui demandait sa bénédiction ainsi qu'on a coutume de la demander, et elle se prosternant de son côté lui demandait aussi la sienne.
Ils demeurèrent ainsi fort longtemps, et enfin elle lui dit : «Mon père, c'est à toi de me donner la bénédiction et de faire la prière, puisque tu es honoré de l'ordre de la prêtrise, et qu'il y a tant d'années que servant au saint autel tu pénètres par la grâce et la lumière que Dieu te donne les secrets et les mystères de Jésus Christ.» Ces paroles ayant augmenté la crainte et l'émotion de Zosime, on voyait trembler ce saint vieillard et la sueur couler à grosses gouttes de son visage. Ainsi n'ayant plus du tout de force et étant comme prêt à rendre le dernier soupir, il lui dit : «Ô ma mère spirituelle, je connais assez par ce peu que je t'ai vue que tu es déjà toute avec Dieu, et que tu ne vis quasi plus sur la terre; et il est aisé de juger qu'Il t'a fait des faveurs très extraordinaires, puisque sans m'avoir jamais vu, tu m'as appelé par mon nom; mais d'autant que dans la dignité des fonctions où l'on est appelé, il ne s'ensuit pas que l'on ait une grâce égale à la charge que l'on exerce, et qu'elle se connaît principalement par les effets merveilleux qu'elle fait produire aux âmes, bénis-moi pour l'amour de Dieu et assiste-moi de tes prières, afin de me rendre digne d'imiter ta vertu.»
Alors, ayant compassion de l'opiniâtreté du saint vieillard, elle dit : «Béni soit le Seigneur qui opère le salut des âmes.» Sur quoi Zosime ayant répondu : «Amen», ils se levèrent tous deux, et elle lui dit : «Qui t'a donc amené vers une pécheresse telle que je suis ? Toutefois puisque le saint Esprit t'a conduit ici par sa Grâce, afin de me rendre quelque assistance proportionnée à ma faiblesse, dis-moi, je te prie, de quelle sorte les chrétiens se conduisent aujourd'hui; de quelle sorte agissent les empereurs; et de quelle sorte le troupeau de Jésus Christ est maintenant gouverné dans la sainte Église.» Zosime lui répondit : «Ma mère, Dieu a accordé à tes saintes prières une paix assurée aux fidèles. Et ne refuse pas, je te supplie, en son Nom, à un moine bien qu'indigne, la consolation que je te demande pour l'amour de Jésus Christ de Le prier pour tout le monde, et particulièrement pour ce pauvre pécheur, afin que je n'aie pas fait inutilement un si long et si laborieux chemin au travers de cette vaste solitude.» Elle lui répondit : «Mon père, je t'ai déjà dit que c'est à toi qui es honoré du sacerdoce de prier pour tout le monde et pour moi aussi, puisque c'est une des fonctions auxquelles ta vocation t'oblige; mais d'autant que l'obéissance est l'une des choses qui nous est la plus recommandée, je ferai de bon coeur ce que tu m'ordonnes.» En achevant ces paroles elle se tourna du côté de l'Orient, et élevant ses yeux vers le ciel et étendant ses mains elle commença à prier en remuant seulement les lèvres, et sans que l'on pût entendre une seule de ses paroles. Zosime, comme il l'a rapporté depuis, demeura tout étonné, et sans dire mot baissa la vue contre terre, puis voyant qu'elle continuait très longtemps à demeurer en prière, il leva un peu les yeux et vit qu'elle était élevée de terre d'une coudée, et qu'elle priait ainsi suspendue en l'air; ce qu'il prenait Dieu à témoin être très véritable. Alors il fut rempli d'une si extrême appréhension, que tout trempé de sueur il se jetait par terre sans oser parler, et disait seulement en lui-même : «Kyrie eleison».
Comme il était en cet état il lui vint une tentation que ce ne fût quelque malin esprit qui fît semblant de prier. Sur quoi cette femme se tournant vers lui, et le relevant lui dit : «Pourquoi, mon père, tes pensées te portent-elles à te scandaliser sur mon sujet, en te faisant croire que je ne suis qu'un esprit, et que ma prière n'est qu'une feinte ? Ne doute pas que je sois une femme et une pauvre pécheresse; mais telle que je suis j'ai reçu le saint baptême, et bien éloignée d'être un esprit, je ne suis que poussière et que cendre, je ne suis que chair, et n'ai pas seulement l'esprit de concevoir les choses spirituelles.» En achevant ces paroles elle fit le signe de la croix sur le front, sur ses yeux, sur ses lèvres, et sur son estomac; et puis elle ajouta encore : «Mon père, Dieu nous délivre, s'il Lui plaît, et du démon et de tout ce qui vient de lui; car il nous porte sans doute une très grande envie.»
Le vieillard à ces paroles se prosterna à ses pieds et lui dit en pleurant : «Je te conjure par notre Seigneur Jésus Christ notre véritable Maître qui a daigné pour notre salut tirer naissance d'une vierge, et pour l'amour duquel tu t'es revêtue de cette nudité et Lui as fait un sacrifice de ton corps afin de Lui être agréable, ne cache rien, je te supplie, à ton serviteur, mais dis-moi qui tu es, d'où tu es, en quel temps, et pour quelle cause tu es venue dans cette solitude, et généralement toutes les choses qui te regardent, afin de me faire connaître par là la grandeur des oeuvres de Dieu; car quelle utilité peut apporter un trésor caché et une science qu'on ne déclare pas, ainsi que dit l'Écriture ? Dis-moi donc toutes choses pour l'amour de Dieu sans en faire aucun scrupule, puisque ce ne sera pas par vanité, mais pour satisfaire ce pauvre pécheur encore qu'il en soit indigne. Et je prends à témoin le même Dieu pour lequel seul tu vis, et avec lequel tu converses continuellement, que je crois n'avoir été amené en cette solitude que par le dessein qu'Il a eu de rendre manifeste tout ce qui s'est passé sur ton sujet, puisqu'il n'est pas en notre puissance de résister à ses Volontés, et que si notre Seigneur Jésus Christ n'avait eu dessein de te faire connaître et de faire savoir les combats que tu as soutenus pour son service, Il n'aurait jamais permis que personne t'eût vue, et dans la faiblesse où j'étais qui me permettait à peine de sortir de ma cellule, Il ne m'aurait pas donné la force de faire avec tant de diligence un si long chemin.»
Parlant ainsi et ajoutant plusieurs choses semblables, cette femme le releva et lui dit : «Pardonne-moi, mon père, si je meurs de honte de te faire entendre quelle a été l'infamie de mes actions. Toutefois comme tu as vu que j'étais nue, je te les découvrirai aussi à nu, afin que tu connaisses de quelle force mes impuretés ont rempli mon âme de confusion et de honte. Et je suis bien éloignée, ainsi que tu l'as dit, de vouloir raconter par quelque sentiment de vanité les choses qui me regardent; car de quoi me pourrais-je glorifier ayant été un vaisseau d'élection, non pas de Dieu, mais du diable ? Et je suis assurée que si je commence une fois à te faire entendre toute l'histoire de ma vie tu t'enfuiras de moi comme de devant un serpent, tes oreilles ne pouvant ouïr les crimes sans nombre que j'ai commis. Je te les dirai néanmoins avec vérité et sans rien déguiser, après t'avoir supplié de ne discontinuer jamais de prier pour moi, afin que je me rende digne que Dieu me fasse miséricorde, et que je la reçoive au jour du jugement.» Le vieillard à ces paroles versa quantité de larmes, et elle commença ainsi sa narration.
Mon père, mon pays est l'Égypte, et mon père et ma mère vivant encore, je m'en allai contre leur gré à l'âge de douze ans à Alexandrie où je ne puis penser sans rougir de quelle sorte je perdis premièrement l'honneur, et puis me laissai emporter dans le désir continuel et insatiable d'une volupté infâme et criminelle.
Il faudrait beaucoup de temps pour dire tout cela en particulier; mais je le dirai le plus brièvement que je pourrai, et autant qu'il sera besoin pour te faire connaître quelle a été l'ardeur démesurée dont je brûlais pour le péché. Je demeurai publiquement durant plus de dix-sept ans dans cet embrasement funeste; et ce ne fut pas pour des présents que je cessai d'être vierge; car je refusais tout ce que l'on me voulait donner; la fureur dont j'étais agitée et qui me portait dans un tel débordement me faisant juger qu'il y aurait beaucoup plus de presse à venir à moi lorsque je ne désirais pas d'autre récompense du péché, que le péché même. Mais ne t'étonne pas de ce que je me souciais si peu de l'argent, puisque je voulais bien vivre d'aumône, ou de ce que je filais, d'autant que comme je te l'ai déjà dit, je n'avais autre passion que de me plonger continuellement dans la fange de mes horribles impudicités. C'était là la chose qui me plaisait, et je croyais que c'était véritablement vivre que d'abuser ainsi sans cesse du corps que Dieu m'avait donné.
Comme je vivais de la sorte, je vis en un certain jour d'été un grand nombre d'Égyptiens, et de Libyens qui couraient vers la mer. Ayant demandé au premier que je rencontrai : «Où courent si vite tous ces gens-là ?» Il me répondit : «Ils vont à Jérusalem à cause de l'Exaltation de la sainte Croix que l'on doit comme de coutume célébrer dans peu de jours.» - «Penses-tu, lui dis-je, qu'ils me reçoivent si je veux aller avec eux ?" - «Cela est sans difficulté, me répondit-il, pourvu que tu aies de quoi payer le passage.» - «Certes, répliquai-je, je n'ai ni de quoi payer le passage, ni de quoi payer ma dépense; mais je ne laisserai pas d'aller et de monter sur le vaisseau qu'ils ont loué, et s'ils refusent de me recevoir je me donnerai moi-même au lieu d'argent, et ayant ainsi mon corps en leur puissance ils le recevront en paiement.» Or ce qui me faisait désirer d'aller avec eux, pardonne-moi, mon père, si j'ose le dire, c'était d'avoir plusieurs complices de ma fureur.
Je t'en ai assez dit, mon père, souffre, je te supplie, que j'en demeure là, et ne m'oblige pas de continuer à te rapporter ce qui me couvre d'une si étrange confusion. Car Dieu sait que je n'en saurais parler sans trembler, et il me semble que toutes mes paroles sont comme autant de taches qui souillent la pureté de l'air dans lequel elles se répandent.» Zosime lui répondit en arrosant la terre de ses larmes : «Au Nom de Dieu, ma mère, continue et n'omets rien de la suite d'une narration si utile.» Elle continua donc de la sorte :
«Ce jeune homme s'en alla en riant de la réponse que je lui avais faite; et moi jetant le fuseau que j'avais dans la main et dont j'étais de temps en temps obligée de me servir pour vivre, je courus vers la mer ainsi que les autres, et vis debout sur le rivage neuf ou dix jeunes hommes, dont le visage et la taille ne plurent que trop à ma passion déréglée. Il y en avait aussi d'autres qui étaient déjà montés dans le vaisseau; et me jetant au milieu d'eux impudemment selon ma coutume, je leur dis : «Recevez-moi avec vous dans ce voyage, je ne vous serai pas trop cruelle.» A quoi ajoutant d'autres paroles plus libres et pires encore que celles-là, je les fis tous rire. Ces gens voyant mon effronterie me prirent et me portèrent dans un petit vaisseau, et puis nous commençâmes notre navigation.
Ô serviteur de Dieu, comment te pourrai-je conter ce qui arriva ensuite ? Quelle langue peut dire, et quelles oreilles peuvent entendre ce qui se passa dans ce petit vaisseau durant le chemin, et de quelle sorte j'excitais à pécher ces misérables qui ne le voulaient pas ? Il n'y a pas de paroles qui puissent représenter l'image détestable des crimes dans lesquels je me montrai si savante, et que je fis commettre à ces pauvres malheureux. Contente-toi donc, mon père, que je te dise que je ne saurais assez m'étonner de ce que la mer pût souffrir mes iniquités, et de ce que la terre ne s'ouvrît pas pour me faire descendre toute vivante dans l'enfer, moi qui faisais tomber tant d'âmes dans les filets de la mort. Mais Dieu qui ne désire la perte de personne et qui veut que tous soient sauvés, demandait sans doute que je fisse pénitence, car Il ne veut pas la mort du pécheur, mais II attend sa conversion avec une patience sans pareille.
Nous allâmes donc ainsi à Jérusalem, et j'employai tous les jours que j'y demeurai avant la fête à des actions aussi détestables que les premières et encore pires, car ne me contentant pas du mal que j'avais fait sur la mer avec ces jeunes gens, j'en perdis encore plusieurs autres tant de la ville que de dehors, lesquels je sollicitai de prendre part à mes impudicités.
Lorsque la fête de l'Exaltation de la Croix glorieuse de notre Sauveur fut arrivée, je continuais comme auparavant dans le dessein de perdre les âmes des jeunes gens, et aussitôt que le jour commença à paraître, voyant que tout le monde courait à l'église, j'y courus aussi comme les autres, et vins avec eux dans la place qui est au devant du temple. L'heure de la cérémonie étant venue, je m'efforçais de m'avancer, et me sentais comme repoussée. Enfin avec une extrême peine j'arrivai jusqu'à la porte de l'église; mais lorsque je voulus y entrer ainsi que faisaient tous les autres sans aucune difficulté, j'en fus empêchée par quelque Puissance divine qui me repoussait dehors, et ainsi, misérable que j'étais, je me trouvai seule dans cette place qui est au devant de l'église. Sur quoi m'imaginant que cela procédait de ma faiblesse, je me jetai encore parmi ceux qui arrivaient de nouveau, et m'efforçant de tout mon pouvoir d'entrer avec eux, je peinai toujours inutilement.
Car aussitôt que je touchais le seuil de la porte par où tous les autres entraient sans peine, je me trouvais seule rejetée; et comme s'il y eût eu une multitude de soldats qui eussent ordre de me fermer l'entrée de l'église, je sentais soudain quelque puissance cachée qui faisait le même effet, et me retrouvais dans la place comme auparavant.
Cela m'étant arrivé trois ou quatre fois, et voyant que tous mes efforts étaient inutiles, je désespérais de pouvoir entrer, et n'ayant plus quasi la force de me soutenir, tant la presse m'avait froissé tout le corps, je me retirai dans un coin de cette place, où je commençai enfin à considérer quelle pouvait être la cause qui m'empêchait de voir ce saint bois sur lequel un Dieu est mort pour donner la vie aux hommes; et une pensée salutaire m'ayant frappé l'esprit et ouvert les yeux de l'âme, je jugeai que l'abomination de ma vie était ce qui me fermait l'entrée de ce temple. Alors toute fondante en larmes et toute troublée, je me meurtris l'estomac de coups, je jetai de grands soupirs du profond du coeur, et mêlant mes cris avec mes sanglots, j'aperçus au-dessus de moi une icône de la sainte Mère de Dieu.
Aussitôt m'adressant à elle et la regardant fixement je lui dis : "Sainte Vierge qui as conçu selon la chair un Dieu tout-puissant, je sais qu'il n'y a pas d'apparence qu'étant souillée comme je suis de tant de crimes, j'ose adorer ton icône, et jeter les yeux sur toi qui es une Vierge très pure, et dont l'âme aussi bien que le corps est exempte de toute tache; mais qu'au contraire il est très juste que ton incomparable pureté ait en horreur une personne aussi abominable que je suis. Toutefois puisque j'ai appris que ce Dieu que tu as été digne de porter dans ton sein, ne S'est fait homme que pour appeler les pécheurs à pénitence, je te supplie de m'assister dans l'abandon où je suis de toutes sortes de secours. Reçois la confession que je te fais de mes énormes péchés, et permets-moi d'entrer dans l'église, afin que je ne sois pas si malheureuse d'être privée de la vue du bois précieux où ce Dieu-Homme, que tu as conçu en demeurant vierge, a été attaché, et a répandu son Sang pour notre salut. Commande, Reine du ciel, que bien que j'en sois indigne, la porte me soit ouverte pour adorer cette divine Croix, et je te donne pour caution le même Jésus Christ que tu as donné au monde; qu'il ne m'arrivera jamais plus à l'avenir de tomber dans ces détestables impuretés dont j'ai souillé ce corps que je devais avoir tant de soin de conserver chaste, et qu'aussitôt que j'aurai vu ce saint bois où ton Fils a voulu souffrir la mort pour nous, je renoncerai au siècle et à toutes les choses qui en dépendent, et partirai à l'heure même pour aller en tel lieu qu'il te plaira de me mener, ô Vierge sainte, comme étant ma caution et mon guide."
Ayant achevé ces paroles, et l'ardeur de la foi que je commençais déjà à ressentir dans le coeur me donnant quelque consolation, et me faisant avoir confiance en la bonté si tendre et si charitable de la Mère de Dieu, je partis du lieu où j'avais fait ma prière, et me mêlant encore avec ceux qui allaient à l'église, je ne trouvai plus rien qui me repoussât ni qui m'en empêchât l'entrée. Alors, il me prit un si grand tremblement, que comme transportée hors de moi-même, toutes choses m'étonnaient, et les obstacles que je rencontrais auparavant étant cessés, et cette puissance secrète qui me repoussait semblant par un étrange changement me faciliter l'entrée, j'arrivai sans aucune peine jusque dans le coeur de l'église, où je reçus la grâce d'adorer le précieux bois de cette Croix glorieuse qui donne la vie aux hommes.
Connaissant ainsi l'excès incompréhensible de la Miséricorde de Dieu, et comme Il est toujours prêt à recevoir les pécheurs à la pénitence, je me jetai contre terre, et après avoir baisé le sacré pavé de l'église, je sortis et courus vers celle qui avait répondu pour moi. Étant arrivé au lieu où mon obligation est écrite, je fis une métanie devant l'icône de la sainte Vierge, et lui adressai ma prière en cette sorte : «Très miséricordieuse Mère de Dieu, tu m'as bien fait voir les effets de ton incomparable bonté, puisque tu n'as pas rejeté ma très humble supplication, quoi que je fusse indigne d'être écoutée. J'ai vu la gloire que les méchants sont avec justice privés de voir, la Gloire de Dieu tout-puissant, qui par ton intercession reçoit la pénitence de pécheurs. Mais misérable que je suis, qu'est-il besoin de me souvenir et de parler davantage de mes crimes ? Il est temps, Vierge sacrée, d'accomplir avec ton assistance ce que je t'ai promis. Envoie-moi donc où il te plaira, sois mon guide dans le chemin de mon salut; instruis-moi dans la vérité; et montre-moi la voie qui conduit à la pénitence.» Parlant ainsi j'ouïs une voix comme de quelqu'un qui me criait d'assez loin : «Si tu passes le Jourdain tu trouveras un heureux repos.» En entendant ces mots et croyant qu'ils étaient dits pour moi, je m'écriai en pleurant et en regardant l'icône de la Vierge : «Reine de l'univers par qui le salut est arrivé aux hommes, ne m'abandonne pas, je te supplie.» Après ces paroles, je sortis de cette place et m'en allai en grande hâte. Sur quoi quelqu'un qui me vit me donna trois pièces d'argent et me dit : «Reçois ceci.» Les ayant prises j'en achetai trois pains propres pour le voyage que j'allais entreprendre avec la Grâce de Dieu, et ayant demandé au boulanger le chemin du Jourdain, et su de lui par quelle porte de la ville il fallait sortir, je m'en allai en courant et en pleurant.
J'employai ainsi le reste de la journée, faisant sans cesse des réflexions sur moi-même. Or il était environ la troisième heure du jour lorsque j'avais eu le bonheur de voir la sainte et précieuse Croix de notre Sauveur; et le soleil étant prêt à se coucher, j'aperçus l'église de saint Jean Baptiste, qui est assise le long du Jourdain. Après y être entrée et y avoir adoré Dieu, j'allai aussitôt au fleuve, et me lavai les mains et le visage de cette eau sainte, puis je retournai dans la même église, où je reçus le précieux Corps de notre Seigneur Jésus Christ qui donne la vie aux âmes. Après, ayant mangé la moitié d'un de mes pains et bu de l'eau du fleuve, je me reposai la nuit sur la terre.
Le point du jour étant venu, je passai de l'autre côté du Jourdain, et là je demandai encore à la sainte Vierge comme à mon guide de me conduire en tel lieu qu'il lui plairait, et vins ainsi dans cette solitude, où depuis ce temps jusqu'à aujourd'hui je me suis toujours éloignée le plus que j'ai pu, évitant la rencontre de qui que ce soit, et attendant la venue de mon Dieu, qui sauve les petits et les grands qui se convertissent à Lui.»
Alors Zosime lui dit : «Ma mère, combien y a-t-il d'années que tu demeures dans cette solitude ?»
Elle lui répondit : «Selon le compte que j'en ai fait, il y a quarante-sept ans que je sortis de la Ville sainte.» - «Et qu'as-tu trouvé depuis et que peux-tu trouver tous les jours, répartit Zosime, dont tu puisses te nourrir ?» Elle lui répliqua : «Lorsque je passai le Jourdain j'avais encore deux pains et demi, qui s'étant bientôt séchés devinrent aussi durs que des pierres, et durant quelques années j'en mangeais un peu à chaque fois.» Sur quoi Zosime lui dit : «As-tu pu passer ainsi tant de temps sans souffrir beaucoup de peines, et ressentir plusieurs troubles dans ton esprit par un si grand changement ?»
«Tu me fais une question, lui répartit-elle, à quoi je ne saurais répondre sans trembler, par le souvenir de tant de périls qui par ma méchanceté n'ont que trop agité mon âme; car je crains qu'en te les rapportant elles ne m'inquiètent encore. « - «Dis-moi tout, je te supplie, ma mère, lui répondit Zosime, sans oublier aucune chose, puisque Dieu ayant voulu te faire connaître à moi, tu ne dois rien me cacher.»
Alors elle reprit ainsi la parole : «Il est vrai, mon père, que j'ai passé dix-sept ans en combattant toujours contre ces désirs violents, importuns et déraisonnables quand je commençais à manger; car je souhaitais de la viande, je regrettais les poissons d'Égypte et j'eusse fort voulu du vin, l'ayant tellement aimé que j'en buvais dans le monde avec excès, et jusqu'à perdre la raison; au lieu que je me trouvais lors sans avoir seulement une goutte d'eau; ce qui allumait dans mes veines une soif si ardente qu'elle me réduisait à l'extrémité. Je mourais aussi d'envie de chanter de ces chansons dissolues qui sont les chansons du diable, que j'avais apprises étant dans le siècle, qui me revenant en mémoire me remplissaient l'esprit de trouble; mais soudain, commençant à pleurer et frapper mon estomac, je me représentais cette promesse si solennelle que j'avais faite en venant dans cette solitude, et me mettant en esprit devant l'icône de la sainte Mère de Dieu qui m'avait prise sous sa protection, je la suppliais avec larmes d'éloigner de moi ces pensées qui affligeaient ainsi mon âme. Après que toute comblée de douleur, j'avais extrêmement pleuré, et m'étais meurtrie de coups, je voyais une lumière resplendissante m'environner de toutes parts, et mon esprit rentrer dans le calme.
Pardonne-moi, mon père, si je ne puis te raconter par le menu toutes les pensées qui m'agitaient encore pour me porter dans le désir du péché. Je me sentais brûler d'une ardeur malheureuse qui me traînait comme par force dans l'envie de le commettre; mais lorsque ces tentations me persécutaient, je me prosternais contre terre, je l'arrosais de mes larmes, et croyant voir véritablement devant mes yeux celle qui avait répondu pour moi, il me semblait qu'elle me reprochait avec menaces l'excès de la fureur qui m'agitait, et que pleine de colère, elle me faisait voir quels seraient les châtiments épouvantables de mon horrible infidélité; et je ne me relevais jamais qu'après que cette lumière si douce et si favorable m'avait éclairée comme auparavant, et chassé ces troubles de mon esprit. C'est ainsi que j'élevais incessamment mon coeur vers cette sainte Vierge qui a porté dans son sein l'Auteur de la chasteté, et que j'avais prise pour ma caution vers Dieu, en la suppliant de m'assister dans cette solitude et dans ma pénitence; à quoi elle n'a jamais manqué.
Voilà, mon père, comment j'ai passé ces dix-sept années dans un combat perpétuel contre tant de tentations et de périls. Depuis, cette heureuse Mère de Dieu qui est tout mon recours et toute mon aide ne m'a jamais abandonnée, et m'a servi de guide généralement en toutes choses.»
Alors Zosime lui disant : «De quoi t'es-tu nourrie et vêtue ? «Elle répondit : «Ces pains, comme je te l'ai déjà rapporté, me durèrent dix-sept ans; et depuis ce temps j'ai vécu des herbes que j'ai trouvées dans le désert. Quant aux habits, ceux que j'avais en passant le Jourdain s'étant entièrement usés, j'ai souffert d'extrêmes peines; l'ardeur excessive de l'été me brûlant et les froids insupportables de l'hiver me réduisant en tel état que toute tremblante et toute transie je tombais souvent par terre et demeurais comme morte sans pouvoir me remuer, combattant ainsi contre tant de nécessités et de tentations diverses. Mais au milieu de ces peines, la Puissance de Dieu par mille manières différentes a conservé jusqu'aujourd'hui mon corps et mon âme; et repassant par mon esprit de quels maux le Seigneur m'a délivrée, je me nourris d'une chair qui ne me manque jamais, et me trouve rassasiée par l'espérance que je conçois de mon salut. La Parole de Dieu qui contient toutes choses me sert aussi de nourriture et de vêtements. Car l'homme ne vit pas du seul pain. Et lorsque ceux qui se sont dépouillés des afflictions du péché manquent d'habits, ils trouveront des rochers qui les couvrent.»
Zosime voyant qu'elle alléguait des passages de l'Écriture sainte tirés de Moïse, de Job et des psaumes, lui dit : «Ma mère, as-tu appris les psaumes, et lu quelques autres livres de l'Écriture sainte ?» Elle répondit en souriant : «Je t'assure que depuis que j'ai passé le Jourdain pour venir dans ce désert, je n'ai vu homme du monde que toi, ni rencontré une seule bête sauvage, ni aucun autre animal. Je n'ai aussi jamais rien appris, ni jamais écouté personne qui chantât des psaumes ou qui en lût : mais la parole de Dieu qui est vivant et efficace, en pénétrant le fond de l'esprit humain l'instruit et l'enseigne d'une manière toute particulière. Or maintenant que j'ai achevé de te rendre compte de tout ce qui me regarde, je te conjure par l'incarnation du Verbe éternel de prier pour moi que tu vois avoir commis tant de crimes.»
A ces paroles le vieillard se mit à genoux, et se prosterna contre terre en disant à haute voix : «Béni soit le Seigneur qui seul fait des merveilles sans nombre si grandes, si admirables et si glorieuses qu'elles remplissent l'esprit d'étonnement. Béni sois-Tu, mon Dieu, qui m'as fait voir aujourd'hui quelles sont les faveurs dont tu combles ceux qui Te craignent. O Seigneur, il est bien vrai que Tu n'abandonnes jamais les personnes qui Te cherchent.» La sainte le prenant par la main ne lui permit pas de demeurer davantage contre terre, et lui dit en le relevant : «Je te conjure par Jésus Christ notre Sauveur de ne parler à qui que ce soit des choses que je t'ai dites jusqu'à ce que Dieu m'ait délivré de la prison de ce corps; mais conserve-les sous le sceau du secret; et avec la Grâce de Dieu tu me reverras encore l'année prochaine dans le même temps où nous sommes. Je te demande aussi en son Nom de ne pas manquer à la prière que je t'ai faite, qui est que le Carême prochain tu ne passeras pas le Jourdain selon la coutume du monastère où tu es.» Zosime épouvanté de voir qu'elle savait cette coutume et qu'elle en parlait comme une personne qui en aurait été informée, criait sans cesse : «Gloire à Dieu qui accorde à ceux qui L'aiment beaucoup plus qu'ils ne Lui demandent.»
Sur quoi elle continua ainsi : «Mon père, ne sors donc pas, je te supplie, durant ce temps du monastère, d'où quand tu le voudrais il ne serait pas en ton pouvoir de sortir, et le soir de la très sainte Cène de notre Seigneur, apporte-moi dans un vase sacré et digne d'un si grand mystère, le divin Corps et le Sang vivifiant de notre Sauveur et attends-moi du côté du Jourdain qui joint les pays habités par les gens du siècle, afin que lorsque j'arriverai je reçoive ces riches présents qui donnent la vie aux fidèles. Car depuis qui j'ai communié dans l'église du Bienheureux-Précurseur avant de passer le Jourdain, je n'ai pas reçu cette très sainte nourriture; ce qui me fait te conjurer avec tant d'insistance de ne pas me refuser ma prière; mais apporte-moi, s'il te plaît, ce divin Sacrement qui est la vie de nos âmes, en la même heure que notre Seigneur faisant la Cène avec ses disciples les en rendit participants. Dis à Jean, l'abba du monastère où tu demeures, qu'il veille sur lui-même et sur son troupeau, d'autant qu'il s'y passe des choses qui ont besoin de correction. Je ne désire pas néanmoins que tu lui donnes cet avis présentement, mais lorsque Dieu te l'ordonnera.» Ayant achevé ces paroles et demandé la bénédiction du saint vieillard, elle s'en alla avec grande vitesse dans le fond du désert.
Zosime se jetant à terre baisa la trace des pas de la sainte, et puis s'en retourna en glorifiant Dieu et Lui rendant d'infinies actions de grâces. Ayant repassé par le même chemin qu'il avait déjà fait dans ce désert, il se rendit au monastère en même temps que les autres, et demeura toute l'année suivante dans le silence, n'osant rien dire de ce qu'il avait vu; mais il priait Dieu de lui faire voir encore cette personne pour laquelle il avait tout ensemble tant de respect et d'admiration; et le temps lui durait de telle sorte qu'il soupirait en pensant combien cette année était longue.
Quand le saint jeûne fut arrivé, et que les autres moines après la prière accoutumée sortirent le premier dimanche de Carême en chantant des psaumes, il fut arrêté par une petite fièvre qui l'obligea de demeurer au monastère. Alors il se souvint de ce que la sainte lui avait dit, que quand même il le voudrait, il ne pourrait en sortir, et quelques jours après il se trouva soulagé de son indisposition. Les moines étant de retour, il accomplit le soir de la Cène ce qui lui avait été ordonné, en mettant dans un petit calice le Corps et le précieux Sang de notre Seigneur Jésus Christ, et emporta dans un panier d'osier quelque peu de figues, de dattes, et de lentilles trempées dans de l'eau. Puis arrivant vers le soir, il s'assit sur le bord du Jourdain pour y attendre la sainte, laquelle tardant à venir il ne se laissa pas aller au sommeil, mais regardait attentivement du côté du désert dans l'attente de ce qu'il avait tant d'envie de voir, et disait : «Ne serait-elle pas venue, et ne m'ayant pas trouvé, ne s'en serait-elle pas retournée ?» Il accompagnait ces paroles de ses larmes, et levant les yeux vers le ciel faisait avec ardeur cette prière : «Mon Dieu, ne me refuse pas de voir encore celle que Tu m'as déjà fait la faveur de voir; mais je crains que mes péchés me rendent indigne de recevoir cette grâce.»
Priant ainsi en pleurant, il lui vint une autre pensée et il disait en lui-même : «Mais si elle vient, que fera-t-elle, et comment passera-t-elle le Jourdain pour venir à moi pauvre pécheur, puisqu'il n'y a pas ici de bateau ? Hélas ! Malheureux que je suis, qui m'a fait perdre le bonheur que j'avais tant de sujet d'espérer ?» Le vieillard étant dans cette peine, la sainte arriva et se tint debout de l'autre côté du fleuve. Zosime la voyant se leva, et tout transporté de joie rendait des actions de grâces à Dieu. Mais comme il était toujours dans cette extrême inquiétude de ce qu'elle ne pourrait passer le Jourdain, il lui vit faire le signe de la croix sur le fleuve (car la lune étant lors dans son plein, ses rayons rendaient toute cette nuit extrêmement claire) et aussitôt après marcher sur les eaux comme elle aurait marché sur la terre ferme, ce qui l'étonna de telle sorte qu'il voulait faire une métanie, mais elle l'en empêcha en lui criant : «Que fais-tu, mon père ? Ne te souviens-tu pas que tu es prêtre de Dieu, et que tu portes ses divins Mystères ?» Il obéit à ces paroles, et elle, après avoir passé le fleuve, lui dit : «Mon père, donne-moi ta bénédiction.» A quoi il répondit dans l'étonnement extrême où l'avait mis un si grand miracle : «Certes Dieu est bien fidèle lorsqu'Il promet de rendre semblables à Lui ceux qui se purifient avec tant de soin pour son amour. Mon Dieu et mon Maître, sois glorifié à jamais de ce qu'il T'a plu me faire voir en la personne de ta servante combien je suis éloigné de la véritable perfection.» Elle le pria ensuite de réciter le Credo, et de commencer la prière dominicale. Après qu'elle fût achevée, la sainte selon la coutume donna au vieillard le baiser de paix, et puis recevant le très saint sacrement, elle étendit ses mains vers le ciel, et mêlant ses soupirs à ses larmes, proféra ces mots à haute voix : «Et maintenant, Seigneur, Tu laisses ta servante, selon ta parole, s'en aller en paix, parce que mes yeux ont vu le salut qui vient de Toi»; et se tournant vers le vieillard elle lui dit : «Pardonne-moi, mon père, la peine que je t'ai donnée et accorde-moi encore cette autre prière : Retourne maintenant sous la conduite de Dieu dans ton monastère, et lorsque l'année sera accomplie, trouve-toi à ce torrent où je te parlai la première fois; mais au Nom de Dieu n'y manque pas; et tu me reverras là en la manière qu'il Le voudra.» Le vieillard lui répondit : «Plût à Dieu qu'il fût en mon pouvoir de te suivre, et de jouir du bonheur de ta présence; mais je te supplie, ma mère, de ne pas me refuser une petite prière que j'ai à te faire, qui est de vouloir bien manger quelque chose de ce que j'ai apporté.» Alors elle prit seulement trois grains de lentilles qu'elle mit en sa bouche en disant que la Grâce du saint Esprit suffisait pour conserver l'âme dans sa pureté, et ajouta en s'adressant au vieillard : «Je te prie, mon père, au Nom de Dieu, de Le prier pour moi, et de n'oublier jamais mes misères.» Zosime, baisant ses pieds saints, la conjura avec larmes de prier pour l'Église, pour l'empire, et pour lui. Et pleurant et soupirant, il la laissa aller; car il n'osait pas l'arrêter beaucoup, et quand il l'aurait voulu, il ne l'aurait pu.

La sainte ayant fait encore le signe de la croix sur le Jourdain, et puis marchant sur ses eaux, elle le traversa de la même sorte qu'elle avait fait en venant, et Zosime s'en retourna plein de joie et d'étonnement tout ensemble, et avec beaucoup de regret de ce qu'il ne lui avait pas demandé son nom. Mais il espérait réparer cette faute l'année suivante; laquelle étant accomplie et les coutumes ordinaires du monastère ayant été observées, il retourna dans le désert qui est au-delà du Jourdain, et marchait en grande hâte, poussé par le désir de jouir du bonheur de revoir cette glorieuse sainte. Mais en s'avançant dans cette grande solitude, et regardant et cherchant de tous côtés pour trouver quelque marque qui pût le conduire au lieu où il souhaitait avec tant d'ardeur de se rendre, ainsi que font les veneurs pour trouver les bêtes qu'ils veulent chasser; enfin ne voyant aucune trace, il trempa de larmes son visage, et dit en élevant les yeux au ciel : «Je Te supplie très humblement, mon Dieu, de me faire voir cet ange dans un corps mortel, auquel tout le monde ensemble n'est pas digne d'être comparé.»
Ayant achevé cette prière, il arriva au torrent; et tout le haut de cet endroit étant éclairé des rayons du soleil, il aperçut sur la terre le corps mort de la sainte qui avait le visage tourné vers l'Orient, et les mains croisées. Y étant couru aussitôt, il lava ses pieds de ses larmes, sans oser toucher aucune autre partie de son corps. Ayant ensuite chanté des psaumes et récité les prières accoutumées en semblables occasions, il dit en lui-même : «Possible que la sainte n'agrée pas ce que je fais.» Comme il était dans cette pensée, il vit ces paroles écrites sur la terre : «Mon père Zosime, enterre le corps de la misérable Marie, rends à la terre ce qui est à la terre, ajoute la poussière à la poussière. Et au Nom de Dieu, prie pour moi, ce dixième jour d'avril, la veille de la passion de Jésus Christ notre Sauveur, et après avoir été rendue participante de son très saint et divin Corps.»
Le vieillard ayant lu ces paroles pensait en lui-même qui pouvait les avoir écrites puisque la sainte lui avait dit qu'elle ne savait pas écrire, et reçut une extrême joie d'avoir en cette sorte appris son nom. Il connut aussi par là qu'à l'instant qu'elle eut reçu le saint sacrement sur le bord du Jourdain, elle était venue en ce lieu, et passée dans le ciel; et qu'ainsi elle avait fait en un moment le même chemin auquel il avait employé vingt jours entiers en marchant sans discontinuation. Ce bon vieillard ayant rendu d'infinies actions de grâces à Dieu, et trempé de ses larmes le corps de la sainte, commença à dire : «Il est temps, Zosime, d'exécuter ce qui t'a été ordonné. Mais hélas, que ferai-je puisque je n'ai pas de quoi fouiller la terre; n'ayant ici ni bêche ni autre chose quelconque.» Comme il parlait de la sorte, il vit un petit morceau de bois qu'il prit, et commença d'en vouloir ouvrir la terre; mais elle était si dure, et il était si extrêmement faible à cause de ses jeûnes et de la peine d'un si long chemin, qu'il lui fut tout impossible. Alors, tout trempé de sueur par les efforts qu'il avait faits inutilement, il jeta de profonds soupirs, et levant les yeux, il aperçut auprès du corps de la sainte un fort grand lion qui lui léchait les pieds, ce qui le remplit d'abord d'une merveilleuse frayeur et principalement à cause que la sainte lui avait dit qu'elle n'avait jamais vu aucune bête sauvage dans tout ce désert. Mais il se rassura par le signe de la croix et par la créance que ce saint corps le pouvait garantir de tous périls. Et le lion commença à lui faire des caresses, comme s'il l'eût voulu saluer. Alors Zosime lui dit : «Roi des animaux, puisque Dieu t'a envoyé ici afin que le corps de sa servante ne demeure pas sans sépulture, acquitte-toi de ta charge pour me donner le moyen de le mettre dans la terre; car outre que ma vieillesse m'ôte la force de la fouiller, il n'y a rien ici qui y soit propre, et je ne saurais pour en aller chercher faire un aussi long chemin que celui que j'ai déjà fait; mais puisque tu en as reçu le commandement de Dieu, emploie tes ongles à cet ouvrage.»
Le lion obéissant au vieillard creusa soudain une fosse suffisante; et Zosime après avoir arrosé de ses larmes les pieds de la sainte, et par plusieurs prières imploré son assistance pour tout le monde, et particulièrement pour lui, il couvrit son corps de terre, le laissant en la même sorte qu'il l'avait trouvé, et étant seulement enveloppé en partie avec ce vieux manteau tout déchiré qu'il avait jeté à la sainte deux ans auparavant. Le lion durant cela était toujours demeuré ferme, et quand cet office de piété fut achevé, ils se retirèrent tous deux en même temps. Ce superbe animal ainsi qu'une douce brebis s'en alla dans le fond du désert, et Zosime s'en retourna en bénissant Dieu et chantant un cantique de louange à Jésus Christ notre Seigneur.
Lorsqu'il fut de retour au monastère, il leur conta depuis le commencement ce qui lui était arrivé, sans leur rien cacher de tout ce qu'il avait vu et entendu, afin qu'apprenant les effets miraculeux de la Toute-Puissance de Dieu, ils fussent remplis d'admiration, et qu'ainsi ils célébrassent avec crainte et avec amour le jour du passage bienheureux de cette glorieuse sainte, selon l'avis de laquelle l'abba Jean trouva que quelques-uns de ses frères avaient besoin de correction, et les convertit par l'assistance de la Miséricorde de Dieu. Quant à Zosime, après avoir vécu jusqu'à l'âge de cent ans dans ce monastère, il s'en alla en paix jouir de la présence de Dieu par la Grâce de Jésus Christ notre Seigneur, auquel avec son Père et l'adorable saint Esprit vivificateur des âmes, l'honneur, la puissance et la gloire appartiennent aux siècles des siècles. Amen.