| le radeau de la mémoire / Marcel Mariën. - Bruxelles, éd. de l'auteur, 1988. |
“ que l’homme aille où il n’a jamais été, éprouve ce qu’il n’a jamais éprouvé, pense ce qu’il n’a jamais pensé, soit ce qu’il n’a jamais été. Il faut l’y aider, il nous faut provoquer ce transport et cette crise, créons des objets bouleversants ” (P. Nougé) ...
Créer des objets bouleversants, pour mieux se libérer de la dictature de l’objet, ce mot d’ordre, Marcel Mariën l’a intériorisé mieux que quiconque. Mariën est un poète, un homme du verbe sans illusion sur le pouvoir du verbe et qui, voulant concrétiser sa poésie, l’inscrit dans le monde en se jouant du réel et, pour ce faire, il s’approprie, détourne, manipule, transforme des objets, les objets les plus quotidiens, pour en faire les armes de sa propre révolution culturelle.
Car notre Mariën, tout paisible qu’il soit, est un subversif : en témoigne, autant que ses oeuvres, les réactions indignées d’un certain public, réaction auquel l’artiste montre la plus profonde indifférence... ainsi la DOCIP, organisme catholique de la censure cinématographique qualifiait en 1960 “ L’imitation du cinéma ” de “ film ignoble et infâme [ ...] sans doute l’oeuvre d’un psychopathe ”. L’oeuvre, réalisée sans grands moyens et sans prétention, ironise sur le fétichisme de la croix et sur l’obsession du sacrifice, en une suite de séquences où un jeune homme désoeuvré s’inspire de la passion du christ pour se suicider... l’oeuvrette fait scandale et se voit interdite à Paris.
Détournement d’objet, détournement de sens, méthode de lutte contre le fétichisme : les tableautins, les collages et les montages que Mariën propose modifient notre regard, sans heurter, ni même (en dépit de l’injonction de P. Nougé) bouleverser son public, en se jouant des mots et des conventions : la scie devient de bois, l’étoile de mer se chausse telle une ballerine, la foudre arborescente se pare d’une feuille, les kangourous sont montés sur ressorts... le titre, souvent, devient un élément constitutif d’une oeuvre qui ne saurait dès lors en être privé : le petit cheval de bois, orné de deux plumes en guise d’ailes, devient la “ lettre à un jeune poète ”, le taureau de “ l’année mondiale de la vache ” porte sa compagne sur le dos.... oeuvre et contexte se mêlent, tout comme se mêle chez Mariën, l’art et l’existence.
Contrairement à d’autres surréalistes, Mariën n’a jamais bénéficié de cette notabilité qui fait les fortunes et génère les trahisons : fidèles aux idéaux d’origine, Mariën l’est resté jusqu’au bout, et jusque dans les années septante, l’artiste vit de peu, tantôt bouquiniste, tantôt dactylographe, voire correcteur à Pékin pour le compte des propagandistes de Mao, et réalise sa première exposition personnelle en ... 1967 ! Parce qu’il décrit ses compagnons surréalistes comme des hommes, faiblesses, turpitudes et mesquineries comprises, il essuie l’un ou l’autre procès (qu’il gagne d’ailleurs) et poursuit tout au long d’une existence qui s’achève en 1993 une oeuvre à la fois discrète et profuse : celle-ci, pour sa partie plastique, fait l’objet d’une monographie éditée par le Crédit communal, un ouvrage richement illustré, tandis que l’existence se dévoile dans “ le radeau de la mémoire ” réédité par l’auteur - une “ édition pirate parce que complète ” en 1988, un livre assez rafraîchissant en ces temps plutôt sombres.
P. Deramaix