Papa est mort en 1970
Les lois sanctionnent les faits. L'éloignement par le travail, les mobilisations par millions lors des guerres
mondiales ont grandement accéléré la décadence de la paternité.
En 14-18, les morts et les rescapés gardaient
au moins une auréole de gloire. En 1945, les prisonniers et les travailleurs du service du travail obligatoire
ont retrouvé des femmes qui s'étaient arrangées sans eux et des enfants qui ont contesté leur pouvoir et leur
courage. Le dernier pater familias est probablement mort avec De Gaulle en 1970, cette même année 1970 où fut
abolie la puissance paternelle légale, remplacée par l' " autorité parentale ". Nos chefs d'Etat sont
désormais des "tontons". Les modèles familiaux s'éteignent, les modèles publics disparaissent, les modèles
religieux sont en voie d'abandon. Même les psychanalystes, qui comptaient jusqu'à présent sur les
"pères sévères" pour faire marche l'Oedipe se mettent à imaginer d'autres figures pour répondre à
la bouillante réalité de ces paternités "polyandriques" (plusieurs pères se succèdent pour le même enfant),
"monoparentales" (un seul père/mère), homosexuelles (un couple d'homosexuelles obtient un enfant grâce
à un donneur), cryospermatiques (à partir de sperme congelé), orthospermatiques (à partir de spermatozoïdes
sélectionnés et traités), avec ou sans rapports sexuels, avec ou sans donneur. La fonction paternelle n'a
donc pas été abolie, mais bel et bien dissoute dans les flux administratifs, culturels et technologiques
d'une société à ce point paternaliste qu'elle n'a plus besoin de pères. Chaque homme se trouve désormais
réduit à inventer sa paternité, dans les espaces libres laissés par l'école, la télévision,
les obligations médicales et bureaucratiques. Quoi d'étonnant dans cette situation, à ce qu'il se
cramponne à sa paternité biologique comme à la dernière planche de l'épave ?
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