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Picardie
Maritime |
A 32 ans, Gilles Fabre n'a
pas perdu son temps. Après un BEP de tailleur de pierre, à Amiens en 1986, il
revient dans sa Normandie natale où il entre à l'atelier HOOG, bien connu dans
le milieu des Monuments Historiques. C'est une aubaine. Hoog lui donnera sa
chance. De l'artisanat, Gilles Fabre passera à l'œuvre d'art. Un apprentissage
à la dure, sans concessions, mais qui amène toutes les connaissances nécessaires
à l'exercice du métier. Avec Hoog, il parcourt la France de chantier en chantier,
goûtant à tous les styles, peaufinant son savoir-faire dans les flamboyances
du gothique comme dans la pureté austère du roman. Ce périple l'amène en Picardie.
Il y voit d'innombrables vieilles pierres qui nécessiteront tôt ou tard les
mains de l'artiste pour retrouver leur lustre d'antan.
Quand Hoog prend sa retraite, Gilles s'installe à Saint-Riquier. D'abord il
sous-traite puis se met à son compte, comme artisan. Les Monuments historiques
exigent ce statut, pas d'artiste libre en haut des clochers, la loi l'interdit.
Et des clochers, ma foi, il en a vu et grimpé plus d'un. Saint-Etienne de Caen,
Bonsecours près de Rouen, Saint-Riquier, Saint-Vulfran, Saint-Leu et tant d'autres
sur les bords de Loire ou en Charente, pour enfin s'attaquer à la restauration
de la cathédrale d'Amiens.
La pierre, son grain, ses spécificités selon l'origine, n'ont pas de secrets pour lui. Du Saint-Maximin au Richemont en passant par le Lavaux, la Savonnière ou le Minier, il les touche, les palpe, reconnaît instantanément leur tendresse ou leur dureté, apprécie leur blondeur plus ou moins dorée d'un œil connaisseur et choisit avec soin les outils pour ébaucher, tailler, rendre les rondes bosses, bas-reliefs ou dégager de leur gangue personnages ou gargouilles. Si l'architecte fournit un modèle, il en estime les différentes épaisseurs avec des compas particuliers au métier pour se rapprocher le plus possible du rendu initial, et si le modèle est perdu, il le crée. Généralement en polystyrène recouvert ou non de plâtre ou bien en terre. Le dessin est important pour le sculpteur, bien qu'en dehors des limites des savoir-faire liés à sa profession, un bon coup de patte aide considérablement à donner à la pierre la forme souhaitée. " Dans la sculpture, explique Gilles Fabre, on avance plan par plan, on essaie d'aller par paliers pour approcher petit à petit le dessin ".
Ses outils s'apparentent à ceux des ébénistes, les méplats, sortes de ciseaux à bois avec un affûtage différent, les gradines dentées qui servent à épalmer, les griffes pour les finitions, qui permettront en creusant de légers sillons d'accrocher la lumière aux parties en saillie et les éperons pour les arêtes. Des dizaines de boites contenant les précieux instruments s'alignent sur les planches en bois brut des étagères de l'atelier qui ressemble à un chaos géologique. Un métier, comme une passion, qui vous fait travailler les pieds sur terre, arrimés à la pierre, et la tête dans les nuages qui s'effilochent à la pointe des clochers, entre réalité et chimère, réalité d'un travail âpre et dur, où l'on cogne et frappe sans cesse, et le rêve, déjà peut-être contenu dans le caillou dont il le fera sortir. (J. LLOP - Journal d'Abbeville du 8 juin 2000)