choix des proies
TOUTE PROIE EST-ELLE BONNE A PRENDRE ?

NON !

 

On le prouve...

...et on peut même vous dire pourquoi.

 

 

Le recensement de milliers de proies (par l'étude de contenus stomacaux, de pelotes de réjection, de déjections, de reliefs de repas, etc...) a montré que chaque espèce de prédateur occupe une niche écologique précise (son "métier" dans la nature en quelque sorte): elle recherche certaines proies, à certains endroits, à certains moments, les capture d'une certaine façon, etc... N'importe qui ne mange pas n'importe quoi n'importe quand).

Exemple : Le régime alimentaire du busard cendré (Circus pygargus) en Europe de l’Ouest (établi d’après 2601 proies identifiées) est constitué à 90% de petits rongeurs, petits oiseaux et insectes des zones ouvertes, ce qui dénote une forte spécialisation (divers = escargots, amphibiens, lombrics, serpents, oiseaux et rongeurs de taille moyenne) (in Génsbol 1999)

L’explication logique ressort directement de la fiche technique de l’animal :

A droite, balbuzard pêcheur (Pandion haliaetus) rapportant une proie à son nid.

Ce rapace se nourrit presque exclusivement de poissons qu'il pêche en plongeant d'une hauteur de plusieurs mètres et en les capturant avec ses serres. Ils doivent donc être assez gros pour pouvoir être facilement saisis, mais assez petits pour pouvoir être soulevés (on a trouvé des balbuzards noyés, emportés par des proies trop lourdes et plus puissantes qu'eux.) La taille des proies est donc assez étroitement limitée. (99% pèsent moins de 600g, dont 75% moins de 200 Gensbol 1999).

Chez la truite fario (Salmo trutta), la taille des proies augmente avec celle du poisson, et n'est pas toujours maximale. Il les choisit également selon un rythme diurne, en tendant à devenir monophage et à se spécialiser de plus en plus lorsqu'une proie devient dominante (Neveu & Thibault 1977)

Même un prédateur " généraliste-opportuniste " comme le renard roux (Vulpes vulpes) est loin de chasser n’importe quoi: campagnols (Microtus et Arvicola sp.) et lapins de garenne (Oryctolagus cuniculus) représentent en moyenne quelques 80% des proies capturées (en nombre et en biomasse). (Suivre Régime alimentaire du renard pour une discussion du cas de cet animal.)

En cas d’absence du lapin, les campagnols arrivent à atteindre ce chiffre à eux seuls –contre 5% seulement pour les mulots au maximum et, sauf cas très particuliers, pas plus de 10 à 15% de " divers " (fruits, insectes, charognes, localement jeunes lièvres, volailles ou placentas d’animaux sauvages ou domestiques). Un extra dans le régime du renard roux, dans une réserve fermée au public: un fond de bol ayant servi à préparer une omelette. L'occasion fait le larron...

Régime alimentaire du renard roux : à gauche, en cas d’abondance du lapin de garenne, à droite en son absence (d'après Von Schantz 1980 et Artois & Stahl 1987, in Artois 1987).

                             

(Certaines proies profitent d’ailleurs astucieusement de la spécificité des prédateurs : Ainsi, les grives litornes (Turdus pilaris) qui nichent à proximité du petit faucon émerillon (Falco columbarius) -inoffensif pour elles- sont moins victimes de prédation que les autres. On a même vu un nid d’écureuil construit… dans une aire de milan royal) Cela dit, c'est une banalité de constater q'une gazelle de Thompson évite les chacals alors qu'un éléphant ne le fait pas.

Il n'est pas exclu que certaines proies puissent également réagir différemment selon l'état de leur prédateur, et ne plus trop l'éviter lorsque celui-ci n'est manifestement pas en chasse (observé chez le vairon Phoxinus phoxinus envers le brochet Esox lucius par exemple)

Ainsi, les rapaces nocturnes découverts en plein jour par d'autres oiseaux se font-ils houspiller et pourchasser avec acharnement... jusqu'au crépuscule, où les importuns filent se cacher alors que leur victime se prépare à passer à table.

A gauche, guiffette moustac (Chlidonias hybridus) "raccompagnant" un busard des roseaux (Circus aeroginosus). Beaucoup d'oiseaux -notamment nichant en colonies- chassent ainsi les kidnappeurs potentiels de leurs petits, sans crainte apparente pour eux-mêmes.

A droite, milan noir (Milvus migrans) et pigeon ramier (Columba palumbus) côte à côte. Le pigeon est arrivé alors que le rapace soignait son plumage. Ils sont restés plusieurs minutes à deux mètres l'un de l'autre, puis le pigeon est reparti. Bien que capable de capturer des oiseaux petits à moyens (essentiellement des jeunes), le milan est beaucoup trop lent pour avoir une chance de surprendre le ramier, qui est tout à fait indifférent à sa présence. Il n'en serait peut-être pas de même face à un autour des palombes...

Observation réalisée à l'île d'Olonne (Vendée), le 23 juillet 2000.

Variantes...

... geai des chênes(Garrulus glandarius) et faucon hobereau (Falco subbuteo)

Un grand classique: Buse variable (Buteo buteo) et corneille noire (Corvus corone)

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Pourquoi une telle sélectivité ?

Pour les prédateurs, l’attaque d’une proie n’est jamais " gratuite ": elle coûte de l’énergie, et elle n’est pas sans danger (risque de blessures lors de la poursuite, ou par la proie qui se défend.) Un prédateur est donc obligé de rechercher une rentabilité maximum de ses attaques: un renard ne dépensera pas 1000 calories pour courir après une libellule qui lui en rapportera 50.

Dans l’expérience ci-dessous, on présente à une bergeronnette (oiseau) des mouches de taille différente (premier graphique). Plus une mouche est grosse, plus elle rapporte d’énergie, mais plus elle vole vite, et donc plus sa chasse est coûteuse en cette énergie.

Bergeronnette grise(Motacilla alba)

 

 

 

On voit que la bergeronnette prélève surtout les insectes dont la capture est la plus avantageuse (7mm) (graphique du bas), même lorsque ceux-ci ne sont pas les plus abondants: 60% d’ entre eux sont prélevés au cours de l’expérience, contre 30% seulement de ceux de 8 mm, pourtant plus nombreux (Davies 1977)

LES PRÉDATEURS NE SONT DONC PAS DES " MACHINES A TUER " STUPIDES ET SANGUINAIRES: ILS RECHERCHENT TOUJOURS LES PROIES DONT LA CAPTURE EST POUR EUX LA PLUS AVANTAGEUSE.

Par exemple, les oiseaux piscivores de Camargue (Héron cendré Ardea cinerea, Aigrette garzette Egretta garzetta, etc...) consommant des gambusies (Gambusia affinis) (petit poisson ovovivipare dont les femelles incubent les oeufs dans leur organisme et mettent bas des alevins formés) prélèvent préférentiellement des femelles mûres et gravides: une telle capture représente un gain énergétique 5 à 25 fois supérieur à celui procuré par la pacture d'un mâle... Ce choix des piscivores induit d'ailleurs un sex-ratio fortement déséquilibré en faveur des poissons mâles (Britton & Moser 1982)

Ci-contre, relation entre profitabilité des aliments ingérés et préférence chez le blaireau européen (Meles meles). Plus un aliment rapporte d'énergie par unité de temps, plus il est consommé.

Par ailleurs, lorsqu'un aliment apprécié est disponible (ex: lombrics), le blaireau prospecte essentiellement les zones où il est le plus abondant. Lorsqu'il est indisponible en revanche (neige, gel) et que seuls des aliments moins appétents sont disponibles (glands), l'animal parcourt également toutes les portions de son espace vital. (Lambert & Henry 1992)

Cette théorie fondamentale de l’optimal foraging (" recherche optimale de nourriture") a été vérifiée chez quantité d’espèces, du crabe vert aux oiseaux, en passant par des insectes, des étoiles de mer, etc... Elle est capitale pour la compréhension des mécanismes de prédation.

Remarque: Ce choix observé est un comportement sélectionné au cours de l'évolution -pour autant qu'un comportement soit héritable-, car présentant un avantage pour les animaux qui le présentent. Ceux-ci se nourrissant plus efficacement, ils se reproduisent mieux que les autres et les supplantent: il ne faut pas y voir de manifestation d'une conscience animale.

Ce comportement n'est pas non plus totalement inné: les jeunes putois apprennent à reconnaître l'odeur des proies rapportées par leur mère, et sélectionnent ensuite la nourriture d'odeur identique: des proies différentes pouvant ne pas déclencher d'activité de recherche ou de chasse chez le juvénile. L'expérience individuelle et l'imprégnation peuvent ainsi conditionner le comportement alimentaire, au moins chez l'animal jeune. (Apfelbach 1973)

Bref, ce n’est pas parce qu’il ont des griffes, des dents pointues ou un bec crochu que ces animaux sautent sur tout ce qui bouge –ou, comme disait un polémiste de la Belle Époque accusé de port d’arme illégal : " J’ai aussi sur moi tout ce qu’il faut pour faire un attentat à la pudeur, et l’idée ne m’en effleure même pas ! "

 

Quant à la sempiternelle accusation de " manger chaque jour leur propre poids de nourriture ", elle est absurde pour plusieurs raisons :

-La plupart des prédateurs sont incapables d’attraper autant de proies (ils échouent en général trois fois sur quatre, voire plus; la réussite d'un coyote dans la chasse aux rongeurs est de 10 à 50% -Bekoff & Wells 1980), et a fortiori de les ingurgiter et de les digérer. Imaginez votre chien ou votre chat avalant et évacuant chaque jour un volume de pâtée égal au sien !

-L’absorption quotidienne d’une telle quantité d’énergie ferait des animaux de véritables chaudières; seuls les minuscules (qui se refroidissent plus vite), tels que musaraignes ou chauve-souris, sont capables de la brûler et de la dissiper aussi vite.

En fait, la consommation (mesurée en laboratoire) est proportionnellement la plus élevée chez les animaux " à sang chaud " les plus petits: si la belette (75g) absorbe quotidiennement 1/3 à 1/4 de son poids, la martre n’en prend que 20% et le renard 6 à 7%.

…Dans le même registre, pensez-vous qu’un aigle (2,8 à 6,6 kg) puisse enlever une brebis (50 à 70 kg) pour la dévorer ?..

… ou encore qu’une belette puisse saigner un lièvre à blanc, alors que son estomac ne peut contenir plus d’une vingtaine de grammes et qu’aucun scientifique n’en a jamais disséqué une dont l’estomac soit rempli de sang ?..

Remarquons toutefois que de jeunes animaux inexpérimentés, souvent peu après leur émancipation, peuvent attaquer des cibles "non conventionnelles" (et parfois même non comestibles!), parfois de façon répétée. Il s'ensuit logiquement un taux d'échec très élevé, donc un fort gaspillage d'énergie (et de temps), qui, à la longue, finit par lasser le jeune optimiste. Ajoutons que des proies vindicatives peuvent précipiter cette conclusion en infligeant à l'importun des corrections brutales... mais pédagogiques: le carnivore ne peut alors parvenir à se construire une image de la proie en tant que telle, et finit par chercher autre chose.

Ce comportement aberrant peut toutefois apparaître dans des circonstances particulières, comme une disette prolongée, ou oportunément face à une vulnérabilité inhabituelle de la proie (enfermement dans un enclos non protégé par exemple). Quoi qu'il en soit, son caractère individuel et erratique n'entraîne pas de conséquence significative sur l'écosystème local, et il ne doit pas être considéré comme significatif de l'action habituelle du prédateur. De même, les comportements de "carnages" et de "frénésie alimentaire" que présentent certaines espèces, sont généralement très rares en nature.

Cugnasse & Golliot 2000 mentionnent ainsi plusieurs attaques infructueuses d'un aigle royal Aquila chrysaetos immature contre des mouflons adultes en liberté et des agneaux protégés par leur mère, mais réussies sur d'autres confinés dans des enclos sans protection. Remarquons que les conditions habituelles d'élevage des animaux domestiques peuvent favoriser de telles tendances.

Aigle royal

La situation peut être infiniment plus grave lorsque le prédateur arrive dans un écosystème dont il ne fait pas naturellement partie, car il peut alors décimer des espèces que l'évolution n'a pas préparées à cette confrontation. Taborsky 1988 (cité par Gould 1993) relate ainsi le cas d'un chien berger allemand ensauvagé qui, en seulement 6 semaines, a tué environ 500 kiwis bruns Apteryx australis, sur une population locale estimée de 800 à 1000 oiseaux... Cette espèce menacée ne pondant au mieux qu'un oeuf par an, l'auteur estime que "la population aura probablement besoin de dix à vingt ans et d'une rigoureuse protection pour pouvoir retrouver les niveaux de densité antérieurs."

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Mais les prédateurs ne risquent-ils pas de faire disparaître leurs proies?