L'homme chasseur-cueilleur a souvent vu dans les (grands) prédateurs des modèles ou des frères, voire des divinités à révérer. Lorsqu'il devint agriculteur et éleveur, tout changea: le carnivore sauvage devint une calamité, une nuisance à éliminer coûte que coûte. Du coup, notre vision de ces animaux reflète une curieuse dualité entre une incontestable fascination pour des "machines à tuer" (supposées), et une aversion profonde pour les pillards qui décimaient les troupeaux - si pas les bergers. Cela se reflète dans notre vocabulaire: rapprocher le comportement d'un soldat de celui d'un lion est flatteur, beaucoup moins s'il s'agit d'un tigre. Les aigles ont toujours été les emblèmes fétiches de nombreux dirigeants et états -plus ou moins démocratiques-, mais les requins sont des financiers aux méthodes et aux murs préjudiciables à leurs semblables. Au figuré, le terme de "prédateur" est synonyme de "destructeur"... mais il n'est pas de bon film sur les guépards de Tanzanie sans assassinat de deux ou trois gazelles.
Autrefois: le prédateur-créature du Diable.
Les temps modernes: le prédateur-patrimoine.
Autrefois: le prédateur-créature du Diable.
La vision négative a longtemps prévalu, au moins dans la culture occidentale. Selon la conception judéo-chrétienne du monde, ce dernier a été créé à l'usage de l'homme, qui en est le maître et qui peut - ou doit- en disposer à sa guise. A cette conception philosophique s'ajoute la nécessité économique de protection des animaux domestiques, ainsi que le développement d'une mentalité où le prédateur sauvage incarne le Mal absolu. "[...]les décideurs d'aujourd'hui [...] ont été élevés [...] dans un environnement social hérité des siècles précédents où l'homme [...] avait l'obligation, le pouvoir, la mission de dominer la nature, les animaux [...]. L'école républicaine a développé jusque dans les années 60 un enseignement s'appuyant sur les différences entre les bons et les mauvais, entre les nuisibles et les utiles.
[...] les journaux cynégétiques, ou plutôt le quasi seul Chasseur français étaient l'unique source d'information, colportant au fin fond du monde rural les justes valeurs du combat des bons, des héros contre les méchants, les puants, les becs-crochus [...]
Du haut de leur chaire, les prêtres n'hésitaient alors pas [...] à rappeler qu'en bon pasteur ils veillaient sur leur troupeau pour lui éviter les conséquences terribles d'une dérive du droit chemin vers les sentiers mal famés des sombres forêts, refuges du Malin aux formes imprévisibles, de préférence cependant noire avec une queue touffue, des yeux jaunes et de grandes dents!" (A. Fayard, Directeur du Muséum de Grenoble, 2000)... Napoléon ne disait-il pas des loups que "ces ennemis de la Nation [devaient] être exterminés?". (Voir Hainard pour une analyse des origines de la mauvaise réputation du loup.) La superstition s'y joignant, c'était le temps des messes et des exorcismes pour protéger les troupeaux, des incantations plus ou moins magiques employées à grands renforts de chouettes clouées sur les portes des granges pour conjurer le mauvais sort (qui en a vu bien d'autres et ne devait pas trop s'en émouvoir...)
Si ce côté folklore-de-chez-nous a disparu, cette vision perdure encore, en particulier dans le monde rural et surtout cynégétique, où le carnivore sauvage est clairement un concurrent responsable de la raréfaction du gibier. C'est ainsi que des espèces indigènes comme le renard, la belette, le putois, la fouine ou la martre sont classées nuisibles au nom de la "protection de la nature" (sic) - position pour le moins discutable. (cf le site entier...). (Pour voir dans quelles conditions -vécues- peut être constituée une liste des nuisibles, allez faire un tour sur notre site frère http://membres.lycos.fr/chernature/opinions/nuisibles.htm")
Ci-contre, renards roux (Vulpes vulpes) exposés dans une rue par un parti politique représentant les intérêts des chasseurs... mais pas ceux des agriculteurs. Un renard adulte élevant une portée moyenne consomme 6 à 10 000 campagnols par an (record connu: 302 dans un seul estomac (!), essentiellement des jeunes capturés par portées entières dans les nids, Berwin 1965). Le tableau exhibé correspond donc à un supplément de 180 000 et 300 000 petits rongeurs dans les champs... Photo prise en 1999. D'après une photo de S. Verdières ( l'Oiseau Magazine n°56, p. 8.) |
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Remarquons toutefois que ces opinions déclinent (la chasse a perdu un million de pratiquants en France en un quart de siècle, et ce mouvement s'accélère alors que leur moyenne d'âge a atteint les cinquante ans. Tous ne partagent d'ailleurs pas cette opinion antédiluvienne: voir sur http://www.roc.asso.fr les fiches consacrées au renard et aux mustélidés).
Une version particulièrement gratinée de la répulsion anti-prédateurs émane de certains mouvements pour l'égalité entre les animaux, qui estiment que les proies ont le droit d'être défendues et que les prédateurs sont des animaux fascistes (ne riez pas, ca existe! mais ne comptez pas sur nous pour vous donner l'URL...)
Malgré tous ces blocages, l'image de marque des prédateurs s'améliore dans l'esprit de l'opinion: une révolution est en marche...
Les temps modernes: le prédateur-patrimoine.
Cette vision s'estompe progressivement depuis les dernières décennies, sous l'effet conjugué de plusieurs facteurs: Tout d'abord, l'homme remporte (à son avis) une "victoire" éclatante sur la nature. Sa capacité à éliminer les espèces, soit directement, soit en détruisant leurs milieux, atténue la crainte du sauvage agressif, qui est d'ailleurs souvent purement et simplement éradiqué (loup, ours, lynx...) Du coup, ces animaux s'écartent des préoccupations quotidiennes, deviennent plus abstraits et le ressentiment à leur égard s'émousse.
Ceci est accentué par la restructuration du monde agricole et l'augmentation du niveau de vie: les petits élevages sont moins nombreux, et un animal perdu a moins de valeur qu'auparavant. Les assurances et les subventions publiques relativisent aussi la légitimité de la destruction du patrimoine naturel par une petite minorité d'individus. (voir à ce sujet l'intéressante analyse de l'évolution des manuels scolaires par Lambec http://www.inra.fr/dpenv/lambec38.htm)
Dans le même temps, l'exode rural vide les campagnes, et le lutte contre la nature hostile quitte l'esprit des nouveaux citadins. Loin de son contact, ceux-ci la redécouvrent à travers l'il neuf de la télévision: en une heure d'émission, on y observe mieux un animal sauvage que ne le ferait généralement un campagnard durant toute sa vie. Reprenant souvent sur les travaux des zoologues, cette "ré-éducation" contribue à changer les mentalités, en touchant surtout les esprits vierges des nouvelles générations. Friands à la fois d'animaux et de petit écran, les jeunes constituent un auditoire particulièrement disponible et réceptif. Poursuivant plus longtemps leurs études, ils accèdent aussi davantage aux études des scientifiques.
| De cette mutation naît une nouvelle vision des prédateurs, pas toujours bien juste d'ailleurs. Voir par exemple l'imagerie romantique confondant le loup et l'Amérindien au cur des mêmes icônes aux tons pastels, ou la négation contre toute évidence des dégâts -même minimes- que peuvent causer les carnivores. "[...] je me souviens des premières réunions d'information concernant le lynx (Lynx lynx), qui étaient basées essentiellement sur ce que l'on connaissait de son comportement dans les forêts slovaques ou polonaises. L'arrivée du lynx, à partir de la Suisse, dans des régions du Jura où existaient des élevages "modernes" de moutons, sans chiens de garde et sans bergers, a révélé un lynx bien différent!" (Lecomte 2000) |
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De même, les problèmes posés par le retour du loup (Canis lupus) dans les Alpes françaises -nouvelle excellente sur le plan biologique- nécessitent d'être considérés sérieusement et avec objectivité. Une politique de dédommagement systématique des dégâts est évidemment nécessaire, et conditionne la cohabitation durable entre éleveurs et canidé: il ne faut pas perdre de vue qu'à notre époque, les prédateurs ne vivent plus dans la "Grande Nature Sauvage" mais au milieu des hommes."Une population viable de grands prédateurs nécessite toujours une superficie importante. Or en Europe il n'existe aucun territoire qui soit suffisamment vaste et exempt d'activités humaines contraignantes pour ces espèces. La conservation des grands prédateurs ne peut donc pas se réaliser durablement sans une acceptation de ces animaux par les populations locales." (Vignon & &Harta-Sanchez 2001)
Notre société peut se permettre économiquement de rendre leur place aux prédateurs (ceci est indispensable pour une politique efficace de protection de la nature), en ne les percevant plus comme des démons sanguinaires (ce qu'ils ne sont pas), mais sans non plus les considérer comme de gentilles peluches (qu'ils ne sont pas davantage).
Une application intéressante, mais encore assez confidentielle, de cette nouvelle vision de la nature est le développement d'un éco-tourisme utilisant les animaux comme un patrimoine à mettre en valeur. Écoutons M. Terrasse commenter la réintroduction triomphale des vautours fauves (Gyps fulvus) (charognards, mais assimilés dans l'esprit du public à des prédateurs) dans les Cévennes:
| "[...] l'acceptation des vautours par les habitants des Causses allait dépasser toutes nos espérances à travers l'accueil qu'un large public, touristes et promeneurs, allaient leur réserver: Très vite, les gorges du Tarn ont découvert que le vol du vautour pouvait devenir aussi emblématique pour le visiteur que ses paysages sauvages ou le fromage de Roquefort. |
Groupe de vautours fauves |
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D'ailleurs, les années 90 ont vu se développer rapidement une certaine exploitation touristique du vautour, présent sur les cartes portales comme sur les dépliants [...] montrant par là-même son importance croissante dans le développement d'un nouveau tourisme vert, capable de générer des revenus d'un autre ordre, nuitées en gîte sur les fermes du Causse hors période estivale par exemple." |
L'allure souvent spectaculaire de ces animaux, ainsi que leur rareté et de la difficulté de leur observation, fait souvent de leur rencontre un moment "authentique" qui reste dans la mémoire.
Ci contre, "bear jam" dans un parc national des Rocheuses canadiennes: embouteillage formé par l'arrêt spontané des automobilistes devant un ours noir (Euarctos americanus) broutant près de la route. Une preuve de l'intérêt du grand public pour la faune sauvage, carnivores compris. |
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Plus généralement, les prédateurs, comme les autres animaux sauvages en général, sont de plus en plus considérés comme une source de revenus potentiels, au même titre que les monuments et autres éléments patrimoniaux.
Ci-dessous, ours brun (Ursus arctos) sur une place de nourrissage en Roumanie. |
Le but est ici essentiellement
cynégétique: lorsqu'un ours de taille convenable vient régulièrement, il est vendu
"sur catalogue" (plusieurs milliers d'euros), "cartouche en main" à
un riche chasseur d'Europe de l'Ouest qui vient un soir le tirer à 30 mètres depuis un
affût, avant d'en manger un rôti le lendemain (!) puis de repartir aussitôt, en
attendant que la peau lui soit expédiée... On appréciera la beauté du geste. Au-delà de l'aspect grotesque, on peut y voir un mode d'exploitation économique rationnelle des prédateurs: le nourrissage améliore la survie et la reproduction des animaux, ce qui accroît la "productivité" et permet théoriquement d'en tirer davantage... Le problème est que, le pays manquant de ressources, on a tendance à forcer la dose, et la population ursine -au demeurant mal connue- a diminué de 50 à 70% en 10 ans... Quant à savoir si de tels animaux, qui viennent chaque jour s'empiffrer de maïs, miel et croquettes, peuvent encore être considérés comme sauvages et libres... |
Pour un étude détaillée sur les problèmes posés par la cohabitation entre homme et grands prédateurs en france, voir le dossier d'univers-nature http://univers-nature.com/dossiers/predateur/index.html
Ajoutons que le sentiment général de menace environnementale planétaire (couche d'ozone, effet de serre, etc...) fait considérer avec sympathie toute initiative visant à protéger un patrimoine naturel commun, de plus en plus perçu en tant que tel. La prise en compte des conclusions des scientifiques est donc croissante -du moins là où certains intérêts ou conceptions rétrogrades ne font pas de lobbying efficace.


Ca dit bien ce que ça veut dire... En comptant les parcs mitoyens de Jasper, Yoho et Kootenay, ce sont plus de 20000 kilomètres carrés d'un seul tenant qui sont gérés de cette façon... N'est-il pas également évident que, partout sur la planète, les réserves et parcs naturels où les prédateurs sont protégés, sont comme par hasard les sites où la nature est la plus riche...
D'ailleurs, ils sont de plus en plus utilisés comme "indicateurs biologiques", leur présence étant le signe indiscutable d'un milieu riche et de qualité optimale. "Animal furtif rarement aperçu, le lynx du Canada représente un indicateur important de la santé des espaces naturels dont dépendent d'innombrables espèces." (Apps, Chercheur principal du projet sur le lynx au sud des Rocheuses canadiennes, dans une brochure d'information distribuée aux visiteurs des parcs nationaux canadiens.) Ces "thermomètres de la température de qualité écologique" sont tellement efficaces que, pour créer de nouvelles réserves, on va justement chercher les zones les plus riches en (super)prédateurs...
En effet, présents à de plus faibles densités, dépendant de l'état de tous les maillons de la chaîne alimentaire en amont, ils sont particulièrement fragiles et disparaissent généralement les premiers lorsque l'écosystème se dégrade. Ajoutons que leur position en fin de chaîne alimentaire les rend justement plus sensibles aux pollutions, à cause du phénomène de bioaccumulation.
Rappelons aussi que leur utilité pour l'agriculture, en détruisant insectes et petits rongeurs, est démontrée depuis longtemps (même si elle est curieusement passée sous silence lorsqu'il s'agit d'évaluer leur nuisibilité).
Les prédateurs ne relèvent pas du bien et du mal, ils ne sont ni bons ni mauvais: Ils font partie du fonctionnement normal des écosystèmes, que cela heurte ou non notre vision du monde.
...Laissons le mot de la fin à Théodore Monod:
"Les animaux ne demandent pas qu'on les aime,
ils exigent qu'on leur fiche la paix!"