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CRISE D’OCTOBRE 70
MYTHES ET RÉALITÉS
René Marcel Sauvé
Montréal, vendredi 18 octobre 2002
René-Marcel Sauvé Militaire de carrière, géographe spécialisé en géopolitique et polémologie, l’auteur était en service à la base des Forces canadiennes de Saint-Jean-sur-Richelieu pendant la Crise d’octobre 1970.
Le Front de Libération du Québec a surgi pendant les débuts d’une période de transition. Sa présence et son activisme ont coïncidé avec la Révolution tranquille, la naissance de l’État du Québec, l’Aggiornamento dans l’Église, la sécularisation de la société québécoise, la fin du réalisme classique et son remplacement par le positivisme et les idéologies.
Elle fut aussi caractérisée par la fin de l’ère des premiers chemins de fer, les débuts de la Voie Maritime du Saint-Laurent, la construction des autoroutes, l’arrivée des communications de masse, la télévision, les technologies sophistiquées, la chute des empires coloniaux, l’Expo 67, le métro de Montréal, et la naissance de nouveaux États. Tous ces événements débutèrent vers 1960, année charnière, que les sociologues américains appellent breaking point. Dans ce contexte surchargé d’événements et de nouveautés, le FLQ n’a été qu’un feu de paille. Mais il a fourni aux autorités de l’époque un prétexte attendu pour tenter de briser au Québec la naissance d’un État naturel, en déclarant l’insurrection appréhendée, la suspension des libertés civiles, l’adoption de la Loi des mesures de guerre et l’envoi de l’armée.
Ces mesures arbitraires étaient injustifiées et immorales, car il n’y avait au Québec à cette époque aucun soulèvement d’importance, qui aurait pu aboutir à une rébellion d’envergure, un coup d’État, une guerre de guérilla et encore moins une insurrection, même appréhendée. Les structures du pouvoir mises en place par les United Empire Loyalists pendant le dix-neuvième siècle n’étaient pas en danger au Québec en 1970. Le Front de Libération du Québec n’avait aucun moyen de renverser l’Establishment anglo-canadian. Il a néanmoins réussi quelques coups de théâtre d’une importante envergure politique.
Le FLQ n’avait rien qui lui aurait permis de renverser les pouvoirs de l’époque. Trente-cinq à quarante jeunes gens idéalistes, nerveux, peu ou mal instruits, sans argent ni équipement, sans relations, donc, sans pouvoirs, ne pouvaient faire basculer le système solidement mis en place par les United Empire Loyalists, ces héritiers incontestés du territoire constitué par l’espace continental canadien. Contre leurs pouvoirs, le FLQ était sans défense. S’il avait été puissant, au moins autant que les motards criminels, il aurait pu provoquer une véritable insurrection, sinon une rébellion d’envergure. Il s’est limité à surfer sur la vague de contestations qui surgissaient un peu partout au Québec, surtout dans les milieux étudiants. Il ne pouvait faire davantage. Rien, donc, n’excuse le recours à la Loi des mesures de guerre, la suspension des libertés civiles et l’intervention de l’armée contre le Québec. La réaction des autorités en place a été démesurée et paranoïaque et ce n’était pas la première ni la dernière fois. Ce qu’elles redoutent, ce n’est pas tant une révolution ou insurrection au Québec, que la venue au monde d’un nouvel État, capable d’éliminer l’Amérique Britannique du Nord et créer un nouvel ordre de choses.
NATURE TRANSITOIRE DES POUVOIRS
La nature est changeante; les pouvoirs aussi. Aucune puissance dans le monde ne dure à perpétuité. Il n’est pas nécessaire de le dire, mais devant les manifestations souvent grandioses des pouvoirs existants, on est facilement porté à se laisser illusionner, à s’engager sans réserve à leur service et à leur jurer fidélité éternelle. Il y a des naïfs qui le font, sans savoir que la fidélité consiste aussi à composer avec les événements, à s’adapter aux changements et aux exigences nouvelles qui se présentent, sans jamais sacrifier son intégrité personnelle, ni les principes et règles de vie qu’on s’est donnés. Indissociable de la vérité, la liberté consiste à demeurer conscient en toutes choses, pleinement lucide et responsable de ses pensées, ses paroles et ses actes. Nul n’est appelé à devenir un pion dans un système. Inversement, il est immoral d’exploiter les nécessités de la vie pour piéger les majorités qui en dépendent et pour les soumettre.
Les problèmes graves qui surgissent : injustices, inégalités économiques et sociales, pauvreté, misère, colères collectives, rébellions, insurrections, coups d’État, guerres civiles et étrangères, sont provoqués en partie par des conditions nouvelles et des changements qui s’imposent, confrontés à l’inertie des pouvoirs et des institutions en place. Leur incapacité ou refus de composer et s’adapter, afin de protéger les castes de nantis qui détiennent à la fois le pouvoir et les moyens du pouvoir. Gérant des nécessités par nature, l’État peut facilement devenir l’instrument des exploiteurs qui piègent ces nécessités à leur profit, de sorte que le pouvoir et les richesses peuvent tomber sous le contrôle d’une poignée d’individus. Tel est le cas du Canada des United Empire Loyalists et de ceux et celles qui pensent comme eux. Les majorités s’y résignent, soumises, mais la jeunesse qui s’en rend compte, souvent à la faveur des études entreprises, s’indigne et se révolte, avec de faibles possibilités de succès. Tel était le cas des jeunes gens du Front de Libération du Québec. Certes, ils ont perdu, mais ils ont provoqué un éveil de la conscience québécoise peu fréquent dans l’histoire de notre peuple.
Selon les circonstances, les soulèvements réussis contre un pouvoir donné et un ordre établis peuvent être classés en quatre catégories principales, dont la rébellion, le coup d’État, la guérilla et l’insurrection. Une révolution est autre chose. En effet, on peut définir la révolution comme la métamorphose d’une société ou d’un monde sous l’effet de facteurs complexes, dont l’avènement de techniques nouvelles aux effets inattendus. Il y a six millénaires, l’invention de la charrue, de l’attelage, la domestication des graminées et la concentration des populations dans les plaines basses, avaient provoqué la première grande révolution de l’histoire du monde et la naissance des premiers États, organisés par les lois et des pouvoirs responsables d’instaurer une justice propre à maintenir la paix sociale et le développement de la prospérité générale.
À partir du dix-septième siècle, l’invention des machines a de nouveau chambardé le monde, qui n’en est pas encore revenu. La troisième grande Révolution, que nous vivons présentement, est celle des communications et peu sont capables d’en prédire l’issue finale. Dans les trois cas, le nombre d’États qui ont surgi et sont tombés à cause de ces révolutions est difficile à compter. De même que le nombre de rébellions, d’insurrections, de coups d’État et de guerres civiles et étrangères. La nature humaine ne s’adapte pas facilement et la cupidité fait le reste.
En pratique, cependant, lorsque surviennent les temps de rupture et qu’un chaos s’installe, ce à quoi le Québec est peu exposé et encore moins le Canada, rares sont ceux et celles qui savent apprécier correctement les contextes et les situations qui se présentent. On peut le vérifier en examinant le comportement des politiciens pendant la Crise d’octobre 1970, alors qu’il ne se passait rien ou presque d’extraordinaire. Les autorités ont été secouées davantage par leur propre impéritie plutôt que les événements. Un gouvernement colonial, «légal» mais illégitime, est toujours nerveux lorsque confronté à des réalités hors des routines. Il lui faut alors des mots qui n’ont rien à voir avec le réel et qui justifient les exactions et les interventions armées injustifiées. La «protection de la population», pour justifier les mesures répressives, n’était qu’un prétexte. Cela se voit maintenant.
DÉFINITION DE L’INSURRECTION
Parmi les quatre principales formes de soulèvements contre un régime, une autorité, un ordre établi ou une oligarchie, qu’on appelle establishment au Canada et aussi au Québec, l’insurrection est de loin la plus spectaculaire et la plus considérable, tant par le nombre d’individus qui s’y impliquent que l’ampleur des événements qui l’accompagnent, dont les conséquences peuvent être catastrophiques pour les victimes mais aussi pour les insurgés qui risquent massivement leurs vies pour mettre fin à une domination exécrable. Tel est le cas des deux guerres patriotiques de 1837-38, quoique les patriotes ne possédaient pas, eux non plus, les moyens nécessaires à l’action stratégique d’envergure. Les insurgés ne sont ni des rebelles ou des révolutionnaires. Ils ne sont pas antisociaux comme des criminels. Au contraire, les véritables insurgés sont respectueux du droit des gens et défendent sur une grande échelle une cause juste et, en conséquence, méritent d’être reconnus. C’est ce qui les distingue comme insurgés, par opposition aux autres formes de soulèvements, tels les rébellions et coups d’État, souvent le fait d’intérêts mesquins et égoïstes.
Une véritable insurrection est un événement de grande envergure, qui implique généralement plus de la moitié d’une population donnée, souvent davantage, ce qui peut signifier la fin d’un État et d’un ordre établis. En 1837, il y a eu dans l’ensemble du Québec 47 assemblées publiques, organisées par le Mouvement Patriotique, ce qui impliquait en fait une très grande partie de la population. Une véritable insurrection expose un pays aux guerres intestines et aux interventions armées étrangères. Le gouvernement qui déclare l’insurrection admet avoir perdu contrôle par le fait même. Il reconnaît ne plus représenter ce qu’il représentait. Une insurrection crée un vide de pouvoirs qui provoque le chaos et incite à commettre l’irréparable et l’impardonnable. Tout peut arriver : règlements de comptes, meurtres et massacres, guerres civiles et étrangères. La mort, réelle ou appréhendée d’un État, qu’il soit naturel ou arbitraire, peut dégrader peuples et nations au niveau primitif de l’instinct de survie. Tel n’était pas le cas au Québec en 1970. L’État impérial, centralisateur et unitaire d’Ottawa n’était pas en danger et l’État naturel du Québec n’était pas assez avancé pour agir avec force. Car l’État, qui implique à la fois les moyens de l’action et la volonté d’agir, n’était pas arrivé à ce stade final en 1970.
RENVERSEMENT D’UN ÉTAT
Seuls ceux et celles qui connaissent les mécanismes d’un État donné peuvent réussir à le renverser. Les autres ne sont que des spectateurs. La première condition pour renverser un État, à court et à long terme, c’est d’en faire partie, d’y avoir été impliqué, d’en avoir expérimenté les rouages et les fonctionnements. En effet, il faut avoir servi à l’intérieur d’un État pour savoir à quoi s’en tenir et comment il faudra procéder pour le faire tomber. Une vision superficielle de l’extérieur est insuffisante et ne peut résulter qu’en agitations inutiles.
D’où également l'importance de la pertinence de l’instruction acquise, ce qui n’est pas toujours le cas chez les diplômés, qui reçoivent souvent dans les universités une formation hors contexte et peu apte à l’action d’envergure. Les jeunes gens du Front de Libération du Québec n’avaient reçu aucune formation qui les auraient rendus aptes à renverser les deux États présents au Québec; l’État centralisateur et unitaire d’Ottawa et l’État naturel du Québec. D’ailleurs, personne ou presque au Québec n’avait le savoir nécessaire pour construire un État neuf.
L’État du Québec s’est construit par le fait de gens ordinaires comme ceux qu’on rencontre tous les jours. C’est par l’action quotidienne que se réalise un œuvre de grande envergure, comme la construction d’un État, et il est rare que les savants en soient capables. Ils sont surtout connus pour profiter des États en place, afin de faire « avancer la science» comme ils le disent. Pour réussir, il faut vivre en contact avec le réel, parce que l’État est ontologique et qu’on ne peut le réaliser que dans le réel connu des gens qui s’impliquent chaque jour dans les choses concrètes.
Ces réalisations prennent du temps et le peuple québécois, qui a réussi avec quatre siècles de travail ardu, est peu favorable aux décisions brusques. Depuis 1960, la majorité des gens ordinaires savaient que l’État du Québec était en train de venir au monde. Ils l’avaient appris, non des «séparatisses» mais de Jean Lesage. Donc, ni le FLQ, les classes moyennes, les intellectuels, les ouvriers et le peuple n’étaient en mesure de renverser un État en octobre 1970 et il est faux de prétendre le contraire.
QUELQUES EXEMPLES
Il y avait insurrection dans les Treize colonies aux débuts de la Révolution américaine en 1776, à la Révolution française en 1789 et à la Révolution russe en 1917. Dans les Treize colonies, une classe moyenne composée de nationalistes américains, les Yankees, s’était instruite et avait servi chez ses adversaires britanniques, ce qui n’est rien de nouveau dans l’Histoire. Tous les peuples inféodés, dominés ou opprimés ont fait de même lorsque l’occasion s’est présentée. On en retrouve un cas remarquable dans l’Exode, Deuxième Livre de la Bible.
En remontant loin en arrière, on constate que les Francs, qui sont à l’origine de la fondation de deux grands États : le Royaume de France et l’Allemagne, étaient originaires du Bas-Rhin et s’étaient instruits chez les Romains, qui dominaient le Rhin jusqu’à son embouchure chez les Bataves. Après quelques siècles, se retrouvant en position de force en face des «maîtres» romains, les Francs n’ont pas hésité à les chasser d’abord du Rhin, puis, des plaines gauloises jusque dans le Midi. La politique est affaire d’intérêts, de rapports de forces et d’effectivité. Froide comme le iceberg qui a coulé le Titanic, elle exploite la force d’inertie des choses que personne ne peut voir dans l’immédiat et les apparences.
Comme l’enseigne Machiavel, nous suivons la nature qui est changeante, et qui suit la nature ne peut encourir le blâme. Tous les régimes politiques doivent savoir qu’il leur faut absolument composer avec des conditions nouvelles et faire preuve de réalisme et de flexibilité s’ils veulent durer longtemps. La flexibilité est un principe de stratégie que les pouvoirs en place ignorent fréquemment. Or, l’Empire britannique n'est pas reconnu pour ses capacités d’adaptation, sans doute à cause des Loyalistes, plus britanniques et plus monarchistes que les autres. Ces réalités étaient évidentes lorsqu’éclata la guerre de l’Indépendance américaine, provoquée par le refus obstiné et borné de l’Angleterre de reconnaître la nouvelle nation Yankee et l’État naturel nouveau qui surgissait, à la fois réel et potentiellement puissant. Il faut, pour s’en rendre compte, une vision que ne possèdent ni les pouvoirs en place ni les milieux d’affaires, avec qui ils sont de connivence.
Deux siècles plus tard, le Québec n’était pas arrivé à des développements équivalents à ceux des Yankees de Nouvelle Angleterre en 1774. Plus réduite en nombre et limitée dans ses communications avec le monde extérieur, la société québécoise ne peut progresser que beaucoup plus lentement vers le statut d’un État. Elle était incapable d’insurrection ni autres soulèvements de grande envergure. Cela se voyait en 1837-38. Alors pourquoi décréter l’insurrection appréhendée, avec suspension des libertés civiles, Loi des mesures de guerre et envoi de l’armée? Par ignorance, incompétence, petitesse, bassesse, malice, méchanceté, outrecuidance et esprit chagrin? Il est difficile de ne pas le voir ainsi.
LES LOYALISTES AU SECOURS DE L’EMPIRE
Dans les Treize colonies, les Anglais savaient qu’ils pouvaient toujours compter sur les Loyalistes pour protéger les intérêts de l’Empire britannique partout dans le monde. En Amérique du nord, en résulta une guerre féroce entre Yankees opposés aux forces combinées des Loyalistes et des troupes britanniques. Le Québec en comparaison pesait de peu de poids. Si important était l’investissement militaire des Anglais que les Yankees n’avaient presqu’aucune possibilité de gagner cette guerre. Sans l’aide d’une armée et d’une flotte de guerre françaises, commandées par le général La Fayette et l’amiral De Grasse, les Yankees auraient perdu leur guerre d’indépendance. Dans une telle éventualité, Washington et ses révolutionnaires auraient été accusés de haute trahison, pendus sur les places publiques, leurs proches dépossédés, les villages et les fermes incendiés, comme en Irlande pendant les cinq siècles précédents. En comparaison, les mauvais traitements infligés aux Acadiens, aux Métis de l’Ouest et aux Québécois, n’avaient pas autant d’importance.
La politique est affaire d’intérêts, de rapports de forces et d’effectivité et la géographie y joue un rôle majeur, que les peuples dominés ne connaissent pas. Pour renverser une puissance, il faut en connaître les possibilités et les limites, qu’on ne peut observer que dans des cadres géographiques précis. Lorsque le Saint-Laurent a été abandonné et que la France a dépêché une armée et une flotte de guerre pour aider les Yankees contre l’Angleterre en attaquant par le sud, les stratèges français savaient ce qu’ils faisaient. Mais ils n’ont pas réussi à reprendre la Nouvelle France, Washington s’y étant opposé.
Toute stratégie a ses limites. Les Français le savaient. Les Anglais aussi le savaient, comme ils savaient que le Saint-Laurent représentait beaucoup moins que les colonies de l’Afrique du Sud, des Indes et de l’Océanie. D’où leur propension à laisser le Québec et le Canada se débrouiller seuls et à prendre leurs distances vis-à-vis l’Angleterre et vis-à-vis eux-mêmes. SM la Reine Élisabeth II ne peut manquer de savoir que peu à peu, elle ne représente plus ce qu’elle représentait. Son départ marquera la fin d’une époque, qui a commencé pour nous en 1760 et n’était pas encore arrivée à son terme en 1970.
Nouvelle puissance, les Yankees ont cru que the sky is the limit. Eux aussi commencent maintenant à voir le monde autrement. Connaître ses limites et arriver à l’âge adulte sont une seule et même chose. Seuls avec nous-mêmes dans le Québec, nous avons fait l’inverse, en ce sens que nous n’avons pas encore réalisé que la nature nous offre des possibilités qui dépassent de beaucoup notre fausse perception des événements, notre ignorance résultant en grande partie du contrôle des Loyalistes sur nos vies. Nous ne connaissons ni nos possibilités ni notre force mais les Loyalistes les connaissent, ainsi que j’ai pu le constater au cours de mes années d’enseignement à Toronto. D’où leur tendance à s’énerver dès qu’il semble se passer quelque chose au Québec.
Après avoir perdu la guerre de l’indépendance américaine, les Loyalistes qui vivaient dans les Treize colonies sont venus s’installer dans l’Amérique Britannique du Nord, y compris au Québec, notamment dans l’Estrie. En Irlande, d’autres Loyalistes, qui avaient travaillé plus de cinq siècles pour détruire les Irlandais celtiques, vinrent prêter main-forte à la consolidation de l’Amérique Britannique du Nord et préparer une reconquête des Etats-Unis par l’Angleterre. L’entreprise était vouée à l’échec. Plus proches de la Couronne britannique et plus agressifs que leurs confrères venus des Treize colonies, les Loyalistes irlandais ont occupé et dominé la scène politique, économique et sociale de l’espace canadien depuis les débuts du dix-neuvième siècle jusqu’à nous jours. Ils sont toujours en place et en position de force. Le FLQ n’avait pas les moyens de les réduire et le Québec n’avait ni les dispositions nécessaires ni la cohésion pour réduire le pouvoir des United Empire Loyalists, ce qui aurait été toutefois possible pour un État québécois fortement constitué. À cette époque, et aujourd’hui dans les institutions fédérales, les Loyalistes tiennent encore les rênes du pouvoir.
En effet, on les voit partout : dans les services publics, les banques et institutions financières, dans l’armée, la marine, l’aviation, la GRC, les services diplomatiques et secrets, les institutions d’enseignement du Canada anglais et les offices des pouvoirs fédéraux au Québec. Dans l’armée canadienne, où j’ai servi pendant 28 ans, je les ai bien connus. Leur cohésion n’est plus à faire. Ce sont eux qui ont préparé le Union Act de 1841, calqué sur celui de 1801 en Grande Bretagne, qui fossilisait l’Irlande, le Pays de Galles et l’Écosse. Dublin, Edinbourg et Cardiff furent abolies comme capitales, au profit de Londres uniquement.
Comme ces pays ont survécu malgré la décision finale de les effacer de la carte, Londres doit maintenant leur retourner les pouvoirs usurpés et laisser ces peuples reconstituer leurs États et leurs capitales. C’est ce qu’en Grande Bretagne, on appelle « devolution of power », au grand dam des entreprises qui doivent s’adapter en conséquence, mais qui n’en souffrent pas et n’en meurent pas non plus. L’adaptation est une garantie de survie et de progrès à long terme, non de profits rapides, peu importent les conséquences.
BOURGEOISIE COLONIALE ET CONTINUITÉ
Après s’être donnés les moyens pseudo légaux de nous inféoder et nous diviser à perpétuité, par l’Acte d’Union de 1840, les Loyalistes exploitèrent une bourgeoisie de collaborateurs qui a surgi chez notre peuple comme chez tous les peuples inféodés. Appelée Petite Loterie par Stéphane Kelly dans une thèse maintenant connue, cette pseudo-bourgeoisie coloniale a créé au Québec une atmosphère de stabilité sur laquelle les Loyalistes pouvaient compter, afin de concentrer leurs efforts vers la colonisation de l’Ontario méridional et de l’Ouest, sans se préoccuper du Québec. Cependant, cette politique nous a été profitable de plusieurs manières.
En effet, pour mettre leurs intentions en pratique, les Loyalistes ont consacré d’importants moyens pour aménager les canaux et chemins de fer afin de déménager leurs pénates des bases-terres du St-Laurent vers les bases-terres des Grands Lacs et les plaines de l’Ouest, avant que les Américains ne s’en emparent. Ce mouvement migratoire de vaste amplitude a joué un rôle majeur dans notre survivance collective, notre conquête territoriale du Québec, et, l’aménagement des assises de notre État naturel. Voilà ce qui, pour les Loyalistes, représente le seul véritable danger.
De plus, les Loyalistes de l’Amérique Britannique du Nord préparèrent un coup politique plus décisif. Avec le British North America Act de 1867, ils créeraient, avec la fondation d’Ottawa, un État centralisateur et unitaire, prélude à une puissance capable de faire contrepoids aux Américains. Pour endormir les résistances, le projet reçut l’euphémisme de Confédération. Or, une Confédération est une union d’États souverains. Donc, avec le développement des canaux, chemins de fer et lignes télégraphiques, les provinces de l’Amérique Britannique du Nord étaient destinées à devenir des États?
C’était faux. Les Loyalistes avaient décidé en partant qu’Ottawa deviendrait capitale unitaire, centralisatrice et arbitraire, comme Londres en Grande Bretagne. Devenu une puissance, le Canada pourrait aider l’Angleterre à reconquérir les États Unis. En effet, jamais les Anglais n’ont accepté la perte des Treize colonies, dont la valeur économique et stratégique dépassait sans comparaison les possibilités de la vallée du Saint-Laurent. Toute stratégie, commerciale et militaire, a ses priorités et surtout ses principes, qu’on peut brièvement énoncer comme suit : appréciation du contexte et de la situation; détermination d’objectifs praticables; maintien du moral; concentration et économie de l’effort; simplicité et souplesse; sécurité et surprise; coopération, coordination; administration et logistique. À partir de cette base, le Québec n’est pas une terre convoitée comme la côte atlantique, l’Afrique du Sud, les Indes ou l’Australie, ou même l’Irlande. La création d’un État du Québec était donc possible par nous, mais cet État n’est pas arrivé à pleine maturité.
LE CONGRÈS DE VIENNE
L’Angleterre et l’Autriche, victorieuses après les guerres napoléoniennes, ont profité de leur position de force au Congrès de Vienne de 1815, pour agrandir leurs possessions. L’Angleterre tenta de récupérer les États-Unis, perdus avec la guerre d’indépendance américaine et l’Autriche tenta de reprendre la Suisse, perdue en 1291, contre les patriotes des cantons d’Uri, de Schwytz et d’Unterwald, qui avaient battu les Autrichiens à Morgarten et à Sempach. Les anciennes possessions étant capables de se défendre, ni l’une ni l’autre ne réussirent.
L’Angleterre commença alors à se désintéresser du Canada, qui n’était pas économiquement profitable et les United Empire Loyalists décidèrent qu’il ne leur restait qu’à faire de l’Amérique Britannique du Nord leur fief exclusif, conscients du fait qu’il leur faudra plus de 150 ans et davantage pour y arriver. Ce travail est toujours en marche alors que le Canada n’est pas encore un pays, puisque les titres sur le territoire et le chef d’État n’appartiennent qu’à la Couronne britannique, qui a toujours droit de regard et de désaveu sur tous les Canadiens, qui, au fond, demeurent des «British Subjects», Québécois inclus. Si les Québécois comprenaient seulement un peu, ils auraient depuis longtemps créé la citoyenneté québécoise, ce à quoi personne ne peut s’opposer.
LE SENS DE LA CONTINUITÉ
Le Congrès de Vienne de 1815 prouve encore une fois le sens de la continuité des puissances impériales qui possèdent à fond leurs classiques et s’instruisent de l’Empire romain plutôt que leur propre expérience afin de gagner du temps. C’est ce que, nous aussi, nous devons faire et pourtant, les études classiques faisaient partie intégrale de la formation des élites québécoises jusqu’à très récemment. Pourquoi les avoir abandonnées?
La technologie s’apprend très vite mais les leçons de l’Histoire peuvent exiger une vie entière à comprendre. Autrement, pourquoi se référer à un événement qui s’est produit il y a maintenant 187 ans et très loin du Québec, pour expliquer la Crise d’octobre 1970? Parce que le Congrès de Vienne prouve l’extrême ténacité des pouvoirs impériaux, qui, grâce à leurs bureaucraties, suivent les mêmes dossiers d’une génération à l’autre pendant des siècles et reviennent à charge longtemps après que les peuples, qui ont la mémoire courte, ont oublié leurs acquis et les facteurs par lesquels ils y sont parvenus. Certes, les Loyalistes voient loin en arrière pour tout ce qui nous concerne mais ils ne voient pas tout et nous pouvons nous rattraper.
LA FRANCE, GRANDE PERDANTE
La participation française à la guerre de l’Indépendance américaine a probablement été un facteur important dans la ruine du trésor de la France, déjà lourdement grevé par les gaspillages de la Monarchie. N’ayant pu convaincre George Washington de monter au nord avec son armée et reprendre le Québec au nom de la France, La Fayette rentra à Paris. En 1789, aux débuts de la Révolution française, caractérisée par une insurrection générale, l’État français n’était pas un pays neuf. C’était déjà un pays adulte. Ses premières fondations datent du cinquième siècle, sous Charles Martel, et il arriva à maturité vers 1660, sous Louis XIII et son ministre Richelieu, homme d’État s’il en était un, connu pour avoir créé en Nouvelle-France les fondements du futur État du Québec.
En 1789, l’État français avait donc plus de douze siècles d’existence et les Français avaient acquis le sens de l’État au point de renverser le pouvoir si nécessaire, sous la gouverne d’une classe moyenne douée d’un immense savoir. Au Québec en 1970, l’État du Québec venait à peine au monde. Les Québécois, qui vivaient inféodés aux Anglais et aux Loyalistes depuis deux siècles, n’avaient ni la mentalité, le savoir, le champ de conscience, la volonté et les moyens nécessaires pour s’insurger. Dans ce contexte, déclarer l’insurrection appréhendée procédait de l’absurdité, la mauvaise foi ou la peur.
UN AUTRE EXEMPLE ; LA RUSSIE
En Russie, l’État, tel que nous le connaissons aujourd’hui, est né au quinzième siècle, avec la guerre de libération des Russes contre les Tatares mongols. L’initiative à cet effet a été prise par Ivan Grozny, prince de Moscou, devenu le premier Tsar, qui prit le nom d’Ivan IV, dit le Terrible. La guerre contre les Tatares mongols a fourni au prince de Moscou tous les prétextes nécessaires pour intervenir chez les autres cités russes et les inféoder. C’est pourquoi Moscou est devenue capitale de toutes les Russies. Sous Pierre Le Grand, la capitale s’est déplacée vers le nord, sur les rives du golfe de Finlande, afin de donner aux Russes une tête de pont maritime vers l’Europe. Comme en France, les luttes de classes ont abouti à la Révolution de 1917, sous la conduite de Trotsky, sur fond d’une insurrection immense, avec coup d’État et prise en charge du pouvoir par les Bolcheviques, conscients de ce qu’ils faisaient. La Russie n’était pas un État neuf en 1917, au moment de l’insurrection bolchevique, alors que le Québec de 1970 n’était pas encore un État au sens fort du terme.
AUTRES EXEMPLES UTILES
On pourrait pousser l’investigation plus loin et prendre l’exemple d’États plus modestes, notamment le Portugal, né en 1262, la Suisse, née en 1291, que nous venons brièvement de mentionner, la Suède, née en 1525 et la Finlande, née entre 1919-1921. Le Portugal est né à la faveur d’une guerre de libération contre les Maures, alors que l’Espagne n’en a été libérée qu’en 1492. La Suisse est née à la faveur d’une guerre de libération contre l’Autriche des Habsbourg. La Suède est née à la faveur d’une guerre de libération contre la domination danoise, qui s’était établie sur place en 1397, avec le coup de force de la reine Marghrete du Danemark, sous prétexte de combattre les Hanses germaniques. Dans chaque cas, il existait sur place une classe moyenne, consciente, volontaire et déterminée, capable de soulever le peuple et le diriger, sachant que l’échec se paie extrêmement cher, mais les peuples concernés n’avaient pas toujours la maturité, la détermination et la conscience nécessaires pour se rallier.
LES SUÉDOIS ONT DÉJÀ REFUSÉ
Par exemple, en Suède, Gustave Vasa, fondateur et artisan de l’indépendance suédoise, a eu beaucoup de difficultés à convaincre le peuple suédois à le suivre contre le Danemark, sans doute parce qu’il y avait aussi une importante minorité danoise et régnante sur le territoire suédois. Le père de Gustave Vasa avait été décapité sur ordre des princes danois et lui aussi risquait le même sort. Déprimé et découragé, il partit se réfugier en Norvège, lorsque le peuple, qui avait fini par comprendre, le suivit et le ramena en Suède avant qu’il ne franchisse la frontière.
Un siècle plus tard, sous Gustave Adolphe, la Suède, qui possédait la meilleure armée en Europe, se rua sur les territoires du sud, que les Danois avaient retenus et refusaient de rendre, notamment le Blekinge, le Halland et la Scanie. La Suède devint la première puissance dans la Baltique alors que personne ne l’aurait cru un siècle auparavant. En 1970, le Québec est à peine parvenu à de tels seuils historiques. Alors comment les politiciens ont-ils pu accuser les Québécois d’insurrection appréhendée, sinon par ignorance, bassesse, petitesse, cupidité, malice, méchanceté, outrecuidance et esprit chagrin, avec une intelligence des faits concrets et un sens de la continuité.
Il est évident que la souveraineté et le statut reconnu d’État sont des facteurs majeurs de progrès pour un peuple qui en possède les assises naturelles, comme c’est le cas du Québec. Inversement, l’inféodation, même bénigne et bienveillante, est une ignominie, un déshonneur et un non-être. Par peur et par ignorance, le peuple québécois a refusé à deux reprises de se reconnaître comme peuple, nation et État, lors des deux référendums, celui de 1980 et le suivant en 1995. En le faisant, il se rendait ridicule devant la communauté des nations du monde actuel.
Jamais aucun peuple n’a regretté la souveraineté et l’indépendance obtenues, d’abord par la fondation de leur propre État. Se faire reconnaître demeure la seule manière de se faire respecter et considérer. En politique, il ne s’agit pas d’affection stérile, seulement être reconnu, et c’est l’essentiel. Les Autrichiens reconnaissent et respectent les Suisses, même s’ils ne les aiment pas. Les Danois reconnaissent et respectent les Suédois, même s’ils ne les aiment pas. D’ailleurs, l’amour vrai commence par la reconnaissance et le respect de l’autre, à ne pas confondre avec ces manifestations étriquées qui tiennent lieu d’amour dans le monde superficiel où nous vivons.
Entre Québécois et Canadians, on n'en était pas là en 1970 et peut-être pas davantage aujourd’hui. La récente visite de la reine d’Angleterre au Canada, en octobre 2002, a cependant révélé qu’un changement de comportement commençait à poindre au Canada anglais, comme d’ailleurs en Angleterre, en Australie et en Nouvelle Zélande. Pour employer une formule consacrée en diplomatie, la Monarchie britannique ne représente plus ce qu’elle représentait.
Il est probable que cette récente visite de la Reine au Canada avait pour objet d’apprécier son statut actuel et à venir dans ce qui reste de l’Empire britannique. Lucide, elle a déclaré, lors du dîner d’État qui lui avait été offert à Ottawa dimanche soir, 13 octobre 2002 : « Peu importe ce que l’avenir nous réserve, mon admiration et mon affection pour le Canada et tous les Canadiens sont et resteront toujours claires, solides et sûres. » (Rapporté dans Le Devoir du 15 octobre 2002, page A3. Sous-entendu : Cessez de vous comporter comme des enfants et prenez les décisions adultes qui vous conviennent et je les respecterai. Trop avancé pour beaucoup de monde, surtout celles et ceux qui n’ont que l’arbitraire en tête).
Cette visite a provoqué plus de remous au Canada anglais qu’au Québec, où on ne reconnaît plus la Couronne britannique de facto, bien qu’elle s’impose encore de jure, en tant que seule détentrice des titres sur le territoire, qui remontent au Traité de Paris du 10 février 1763 et qu’aucun changement constitutionnel n’a modifié par la suite. C’est ainsi que la Reine, par l’entremise de la Gouverneure Générale du Canada et des lieutenant-gouverneurs des provinces, exerce envers les gouvernements élus les droits de regard et de désaveu que seul possède un chef d’État.
Au Québec, les lieutenant-gouverneurs appointés par le Gouvernement fédéral n’ont jamais manqué une occasion de faire sentir au gouvernement du Québec qu’il n’est pas un gouvernement d’État, seulement une administration provinciale, alors que le Canada lui-même n’est pas un vrai pays, puisqu’il est encore dominé de l’extérieur. Une majorité de Québécois et de Québécoises ne savent pas encore de quoi il s’agit. Ils ignorent encore le fait que l’État est l’instrument d’une volonté et que personne, ni au Canada ni au Québec, ne possède un tel instrument. C’est par l’État qu’une volonté d’envergure s’impose à une autre de moindre envergure et c’est en créant son propre État que la volonté québécoise finira par s’imposer. La Loi des mesures de guerre, adoptée en hâte par Ottawa, la suspension des libertés civiles et l’envoi de l’armée au Québec, ne prétendaient pas davantage que de briser une volonté collective naissante chez les Québécois. La propagande actuelle, effrénée, pavlovienne, poursuit le même but. Combien de Québécois et Québécoises en ont conscience?
La détermination, cette vertu de la volonté, manque aux Québécois et leur attire plus de mépris que d’affection, de considération ou de reconnaissance de la part du Canada anglais, de la Monarchie britannique et aussi du reste du monde actuel, qui ne peut avoir aucun respect pour les pusillanimes et les veules. On le voit avec le ridicule dont s’entourent les politiciens du Québec lorsqu’ils vont montrer patte blanche à Toronto... mais les Québécois ne semblent pas s’en rendre compte. Comme des enfants, ils croient naïvement qu’on les aime parce qu’on leur fait des sourires et ne comprennent pas que sourire est souvent une forme élevée du narcissisme.
Avec les Anglais et les Loyalistes, les Québécois ne comprennent pas que même la pensée d’une libération collective est déjà une offense grave et punissable. Et après? Ce n’est pas une raison pour lâcher prise. Comme le FLQ témoignait en 1970 d’une pensée libératrice latente mais progressive chez beaucoup de Québécois, alors la répression brusque et immédiate ne pouvait avoir d’autre objectif que tuer dans l’œuf toute velléité indépendantiste au Québec. Raison de plus pour continuer et réussir. Nous faisons peur, donc nous existons. Alors poursuivons jusqu’au bout et nous existerons davantage. Qui ne risque rien n’a rien et n’est rien.
Pour Ottawa, dont on ne peut dire qu’il est l’allié du Québec, le danger ne peut venir que d’un peuple québécois déterminé à se prendre collectivement en charge par le moyen de son propre État. Ce seuil approche, d’où nécessité pour Ottawa de faire régresser le Québec par tous les moyens disponibles, propagande et conditionnement psychologique, désinformation, campagnes de peur, intimidation, menaces d’interventions armées et préparatifs militaires à cet effet. L’acharnement d’Ottawa contre le Québec ne peut avoir pour objet que d’abattre l’État québécois naissant, en discréditant les classes moyennes, montantes.
À partir de 1960, il était évident avec la sécularisation de la société québécoise, que ces nouvelles classes moyennes concentreraient leurs efforts au développement continu de l’État du Québec, jusqu’à son statut définitif avec la reconnaissance de droit (de jure) par la communauté internationale. Ce stade n’était pas atteint en 1970 et Ottawa a saisi l’occasion d’intervenir par la force pour faire régresser tout le Québec vers le statu quo ante, équivalent à la non-existence. Néanmoins, le Ralliement pour l’Indépendance Nationale a poursuivi sa progression jusqu’à la fondation du Parti Québécois en 1968 et sa victoire électorale le 15 novembre 1976.
Au Québec en 1970, il n’existait aucune condition qui aurait pu provoquer une insurrection, ni même une rébellion d’envergure, contre l’oligarchie en place. La seule faction qui aurait pu organiser une rébellion ou insurrection aurait pu être le clergé, mais son ascendant sur le peuple avait faibli depuis les débuts de la Révolution tranquille. Même en supposant qu’il soit resté fort, le clergé québécois ne s’est jamais soulevé contre les Anglais et les Loyalistes, exception faite de quelques clercs du bas-clergé, plus proches du peuple.
Soudoyé par les Anglais depuis les débuts de l’occupation, le haut-clergé prêchait la soumission tranquille au Souverain britannique, par opportunisme, par mesure d’apaisement et sans doute pour s’opposer à l’athéisme des révolutions américaine et française; aussi pour gagner du temps. La stratégie de l’Église a toujours refusé la précipitation en toutes choses, car le temps ne respecte pas ce qui se fait sans lui. Ajoutons que cette mentalité occupe une place importante dans la conscience stratégique québécoise. Ce n’est pas une mauvaise chose, mais à la condition de ne pas basculer dans la léthargie. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre le fait qu’il n’y avait pas ou très peu d’agitation au Québec en 1970.
PAS D’AGITATION DANS LA BOURGEOISIE NON PLUS
Dix ans après les débuts de la Révolution tranquille, la sécularisation de la société québécoise n’avait pas suffisamment progressé pour constituer une classe moyenne en osmose avec la population. L’effectivité d’un tel processus demande plus de temps. Avant cette sécularisation qui créait de nouvelles classes moyennes, il existait au Québec, depuis un siècle et demi environ, une bourgeoisie locale, constituée de professionnels, membres du clergé, médecins, avocats, notaires, professeurs, ingénieurs et gens d’affaires. Soumise à l’occupant, souvent jusqu’à la servilité, par opportunisme et non sans ambiguïté, cette bourgeoisie, probablement unique au monde, les Anglais et Loyalistes en avaient besoin, puisqu’ils avaient été incapables, dans les conditions géographiques et historiques du Saint-Laurent et des autres régions du Canada, de dominer de facto comme de jure un espace continental aux dimensions gigantesques.
Le Québec à lui seul est aussi étendu que la Scandinavie. Les Loyalistes ne pouvaient manquer de se rendre compte qu’ils n’avaient pas affaire à la minuscule Irlande. La vallée du Saint-Laurent offrait autrement plus de difficultés d’accès que la vallée de l’Annapolis des Acadiens. Pour les Loyalistes, le compromis avec les colons du Saint-Laurent devenait nécessaire, d’autant plus que le clergé avait les moyens de fonder une nouvelle classe moyenne à partir de la population sur place, sans faire venir personne de France comme autrefois. Anglais et Loyalistes ont donc cédé en conséquence. Il en a résulté une bourgeoisie de collaborateurs dans laquelle l’Empire britannique a trouvé ses plus fidèles serviteurs. Donc, aucun danger d’insurrection ou de rébellion de ce côté.
Tous ces facteurs entrent dans ce qu’on appelle, en stratégie, l’appréciation du contexte et de la situation. C’est le premier principe en cause avant de prendre la moindre décision. À tout ce qui est déjà mentionné, il faut ajouter la présence au Québec de l’ancienne bourgeoisie de marchands et d’industriels venus en majeure partie de l’Irlande et de l’Écosse loyaliste. Ces gens impitoyables n’ont jamais manqué de nous surveiller de près et d’en appeler à l’armée pour nous écraser, avant même d’avoir posé le premier geste dans le sens d’une émancipation collective. Nous sommes maintenant en train d’avoir le dernier mot sur cette caste, grâce à l’action énergique du Parti Québécois après 1976, mais tel n’était pas le cas en 1970, alors que cette minorité se comportait avec une arrogance insultante, héritée de la puissance britannique.
NAISSANCE DE L’ÉTAT DU QUÉBEC; LE VRAI DANGER POUR OTTAWA
Cependant, au cours des deux siècles précédents, des conditions favorables pour le peuple de colons laissés sur place dans le Saint-Laurent s’étaient traduites par l’éclosion d’une nouvelle nation, avec développement des assises de son propre État. À partir de 1960, il était possible de proclamer officiellement la naissance de l’État du Québec, comme l’a fait Jean Lesage. La fondation de quatre nouveaux ministères : Affaires Culturelles, Revenu, Affaires Fédérales Provinciales et Éducation, la prise de contrôle des richesses naturelles, la réforme de la fonction publique, l’ouverture d’une délégation générale du Québec à Paris et à Londres, la Caisse de Dépôt, la Société Générale de Financement; la visite du général De Gaulle, tout arriva à point pour mettre au monde l’État du Québec.
Une naissance n’est ni une révolution ni une insurrection, mais chez ceux qui détiennent la puissance et la fortune, elle peut susciter des inquiétudes. Avec la naissance de facto de l’État du Québec, le pouvoir unitaire et centralisateur d’Ottawa, avec son brandon économique à Toronto, s’est senti menacé. Dès 1966, des mesures visant à préparer une intervention militaire contre le Québec, furent entreprises. À l’intérieur des Forces armées canadiennes, on pouvait percevoir de la nervosité.
Comme au Japon et en Suède, pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, il s’agissait d’une révolution blanche, non d’un renversement de régime. Les autorités prenaient les devants et le peuple était content de suivre. Les nouvelles institutions prenaient place parmi les anciennes, sans destruction aucune. Les décisions prises par en haut n’étaient pas toujours les meilleures, mais au moins, quelqu’un décidait et passait aux actes, sans chambarder ce qui était déjà là. La Révolution tranquille mettait le Québec au monde et, pour la première fois de son histoire, le peuple québécois levait la tête.
Le Front de Libération du Québec ne pouvait donc faire comme Trotsky pendant les journées d’octobre 1917 et profiter du chaos indescriptible qui secouait la société russe pour prendre le pouvoir en faveur de Lénine. Il ne pouvait faire comme Fidel Castro à Cuba non plus, Ernesto Che Guevara, pour sa part, ne pouvait servir de modèle non plus, n’ayant pas compris qu’on n’exporte pas une révolution, puisque les conditions ne sont jamais les mêmes d’un pays à un autre, d’un temps à un autre. Le FLQ n’avait pas non plus les moyens de la guérilla urbaine, comme en Amérique latine. Certes, la population du Québec lui a manifesté de la sympathie et même beaucoup d’encouragement, mais elle ne l’a pas appuyé au sens stratégique, logistique et tactique, de sorte que le FLQ s’est retrouvé seul et sans moyens pour agir. Sa situation n’avait rien de comparable à aucun mouvement révolutionnaire comme on en trouve dans les sociétés organisées et constituées en États depuis plusieurs siècles, sociétés dans lesquelles une authentique insurrection à grande échelle est possible.
PAS DE RÉBELLION NON PLUS?
Si l’insurrection est un chaos indescriptible et désorganisé, il n’en est pas de même pour une rébellion, dont la principale caractéristique est l’organisation, la compétence et la discipline. Une rébellion peut être systématiquement organisée par une classe sociopolitique qui veut en renverser une autre par la violence, par un groupe d’intérêts qui veut imposer ses propres lois dans un État, par une région qui cherche à se soustraire à l’autorité d’un pouvoir unitaire, par un peuple colonisé contre le pouvoir colonial, par un gouvernement ou par un peuple contre la domination des grandes entreprises, par des factions politiques et économiques, par des groupes de pression, etc.
Les autorités en place peuvent aussi conduire des rébellions contre les classes montantes et capables de remettre leur pouvoir en question. Une rébellion a pour objet de réduire ou briser un pouvoir donné, potentiel ou actuel, et prendre sa place, non de renverser un ordre de choses. Une rébellion n’est pas nécessairement violente. Elle est souvent cryptique, agissant insidieusement, tout en maintenant les apparences de la bonne entente. Stratégiquement, elle peut viser des objectifs à long terme.
Tactiquement, une rébellion peut disposer des moyens et de la compétence nécessaires pour atteindre ses objectifs dans l’immédiat, sans que personne ne puisse s’y opposer, comme le font les autorités et établissements constitués et décidés d’abattre l’opposition. La rébellion est donc monnaie courante dans toutes les sociétés. Ses résultats varient évidemment d’un temps à l’autre, d’une société à une autre. La nature humaine est belliqueuse. Et après?
Au Québec en 1970, exception faite des autorités en place, celles du Québec et celles d’Ottawa, on ne trouve aucun autre élément capable de provoquer et conduire une rébellion. La bourgeoisie québécoise, formée à partir de la collaboration avec les Anglais et Loyalistes, est peu portée vers la rébellion. Au contraire, elle donne l’exemple de la soumission servile, voire inconditionnelle, qu’elle transmet au peuple. De même l’Église, dont les plus hautes instances ont été soudoyées depuis les débuts du Régime anglais. Quant aux nouvelles classes moyennes, formées par les enseignants, les syndicats et les artistes, elles ne possédaient pas l’envergure nécessaire ni les moyens de constituer un État dans l’État et renverser l’ordre établi par les Anglais et les Loyalistes.
Quant à l’État du Québec, celui qui s’est constitué avec la Révolution tranquille, il est un État naturel qui attendait sa naissance, non un État arbitraire ni rebelle. Le peuple, pour sa part, n’est pas suffisamment politisé ni en colère pour discerner dans le réel la voie à suivre afin d’accéder à son tour au pouvoir politique et économique, par le renversement de l’ordre établi. Il se laisse facilement gouverner par ses élites. Le Front de Libération du Québec (FLQ), constitué d’une trentaine de jeunes gens dépourvus de connaissances, d’expérience et de moyens, ne pouvait non plus constituer une force capable de menacer l’ordre établi. Il n’existait donc aucun danger de rébellion systématique au Québec en 1970, rien par conséquent pour justifier une intervention armée.
PAS DE COUP D’ÉTAT NON PLUS
Le coup d’État est technique. Il consiste à saisir les communications d’un État et à les retourner contre le pouvoir en place. Il s’appuie sur un axiome connu en géopolitique : le pouvoir est complètement dans ses communications. Donc, saisissez les communications, personnelles, techniques et autres, et l’État vous tombe dans les mains par le fait même. Rien de plus simple en principe. En pratique, chaque État doit être apprécié dans son contexte et sa situation propres, afin de déterminer comment il faudra procéder. Il n’est pas nécessaire d’obtenir l’appui ou l’assentiment d’une population pour mener un coup d’État et renverser son pouvoir : la propagande s’en chargera en temps voulu. Il est évident que le FLQ n’avait ni le personnel ni les moyens de mener un coup d’État au Québec en 1970 et encore moins au Canada, en culbutant Ottawa de son pouvoir.
ENCORE MOINS LA GUÉRILLA
Contrairement au coup d’État, la guérilla exige la pleine participation de la population, qui fournit aux guérilleros leurs vivres, de l’argent, des soins médicaux et des vacances payées, des armes et munitions et des renseignements. Faute de quoi, aucune guérilla ne peut subsister et lorsque la population retire son appui, alors la guerre est finie pour les guérilleros. Le Front de Libération du Québec n’entre pas dans cette catégorie. Certes, le peuple québécois, dépité par l’arbitraire d’Ottawa, a manifesté parfois beaucoup de sympathie pour le FLQ, mais il ne s’agissait pas d’un appui d’envergure qui aurait pu alimenter une guérilla, même urbaine.
COUPS DE THÉÂTRE PSYCHOLOGIQUES
Le Front de Libération du Québec n’a pas réussi sur le plan technique. Par contre, il a réussi sur le plan psychologique. C’est le but essentiel de la guerre, qui doit viser à vaincre un adversaire sans frapper un seul coup sur le plan physique. La meilleure stratégie consiste à gagner sans destruction de personnes ni de biens. Elle est possible, mais pour réussir, il faut posséder une crédibilité à toute épreuve devant l’adversaire. Selon le vieux Sun Tsu, toujours d’actualité, la guerre est un événement psychologique, dont le but consiste à faire reculer et plier une volonté adverse et déterminée à nous inféoder et nous soumettre. Cette volonté, il faut apprendre à la briser et du même coup, à éviter que l’adversaire nous en fasse autant. Certes, le FLQ n’y est pas arrivé. Par contre, ni Ottawa ni Toronto ne sont arrivés non plus à soumettre le Québec d’une manière inconditionnelle, de manière à nous réduire à l’état de vassaux. Certes, nous avons subi des pertes considérables, par le nombre d’individus qui ont plié l’échine devant l’adversaire, mais il nous reste suffisamment de forces pour nous reconstituer, nous organiser, nous instruire et préparer des actes de plus grande envergure, décisifs cette fois, sans que l’adversaire ne trouve moyen de nous nuire. Le travail qui s’annonce est ardu, mais nous en avons vu d’autres et cette fois, notre récompense sera grande.
POUR OTTAWA, LA NAISSANCE DE L’ÉTAT DU QUÉBEC EST LE SEUL DANGER
Le Québec est le lieu d’origine d’une société lente. Comme le pouvoir économique, politique et social, est complètement dans ses communications, il est évident que dans un milieu naturel aux communications difficiles, les progrès de la société qui l’habite seront plus lents qu’ailleurs, là où les communications sont naturellement faciles. Les États européens ont mis des millénaires pour venir au monde, simplement parce que les conditions techniques n’étaient pas favorables au développement de sociétés systématiquement organisées.
En Amérique du nord, les colonisations se sont produites dans des conditions qui favorisaient des développements rapides, surtout sur le territoire des États Unis actuels. En fait, toutes les colonies issues des puissances européennes sont devenues des États indépendants ou presque avant la fin du dix-neuvième siècle. Dans presque tous les cas, les colons possédaient déjà le sens de l’État, par opposition à des mentalités tribales ou des clans.
Moins accessible à cause des obstacles naturels de sa géographie, le Québec est néanmoins devenu le foyer national d’un peuple après quatre siècles d’une histoire peu mouvementée. En 1960, Jean Lesage pouvait parler de l’État du Québec, en même temps que s’amorçait une révolution qui allait transformer en profondeur une société vouée à l’assimilation et la fossilisation, grâce à des conditions géopolitiques et techniques dont la trame échappait au plus grand nombre.
De province inféodée et inconditionnellement soumise, le Québec devenait un véritable État, qui remettait en question les pouvoirs hérités de l’Empire Britannique et transmis à la société arbitraire, unitaire et loyaliste d’Ottawa et de Toronto, à laquelle le Québec devait s’inféoder sans objection. En devenant un État, au terme d’un processus naturel de quatre siècles, le Québec devenait inacceptable pour les tenants du pouvoir politique à Ottawa et économique à Toronto. Voilà ce qui était et demeure autrement plus grave que le Front de Libération du Québec, dont les médias avaient exagéré l’importance.
En effet, les conditions naturelles et techniques qui ont prévalu à la formation dans le temps et l’espace de l’État du Québec comprennent :
1. Des conditions géographiques. Le territoire québécois est une immense péninsule périphérique et isolée aux confins nord-est des Amériques et entourée de gigantesques obstacles qui en limitent l’accès et le développement. Avec ses récifs de granits, ses tempêtes redoutables et ses périodes glacées, le Saint Laurent est une des voies maritimes les plus dangereuses de la terre. À preuve : plus de 4000 épaves jonchent ses fonds accidentés. Le climat continental humide et froid n’a pas de quoi encourager l’établissement de populations nombreuses non plus.
La grande qualité du territoire du Québec, c’est sa défendabilité naturelle. Cette caractéristique a fait ses preuves pendant toute l’histoire de la Nouvelle France. Elle a fait encore ses preuves dans l’élaboration de notre survivance et nos expansions paradoxales depuis les débuts du régime combiné de l’Angleterre et des Loyalistes et dans le développement de notre propre État. Voilà le vrai danger pour Ottawa et son bras économique à Toronto. Devant ce danger, le FLQ ne fait pas le poids, mais il pouvait commodément servir de prétexte. La géographique a joué et continue de jouer un rôle majeur dans le développement d’une politique naturelle opposée à l’arbitraire de la politique anglaise et loyaliste.
D’autres facteurs géographiques s’ajoutent encore aux premiers pour renforcer davantage notre position géopolitique et stratégique. La saison végétative courte ne permet qu’une seule récolte par année, alors que les régions au sud du 45e parallèle nord, y compris l’Ontario méridional, peuvent obtenir deux et trois récoltes. Ceci a eu pour conséquence d’attirer fortement vers le sud et le sud-ouest les populations de Loyalistes qui occupaient le territoire québécois. Quant aux Québécois restés sur place et qui s’identifient à leur territoire, ils doivent donc diversifier leurs activités économiques, ce qui est une bonne chose. Grâce à leur géographie, les Québécois sont appelés à la polyvalence.
2. Des conditions historiques. En abandonnant le Québec pour appuyer les Yankees dans leur guerre d’indépendance contre les Anglais, la France favorisait par le fait même la naissance et le développement d’une société distincte dans le Saint-Laurent, en même temps que la naissance du plus puissant État de toute la terre dans les conditions actuelles. Vestige nord-américain de l’Empire Britannique, le Canada devenait le fief des United Empire Loyalists, dont le pouvoir hérité d’Irlande et d’Écosse serait désormais dispersé sur l’étendue d’un continent et confronté à la croissance de la puissance américaine au sud et de l’État du Québec dans les basses-terres du Saint-Laurent. Comme la géographie du Canada favorise davantage la dispersion et l’individuation plutôt que l’inféodation et l’homogénéisation, le pouvoir centraliste, unitaire et artificiel d’Ottawa ne peut durer qu’un temps.
3. Des conditions techniques. Le développement des canaux et chemins de fer a favorisé pendant un siècle le développement des basses-terres des Grands-lacs et de l’Ouest en même temps que le départ des Loyalistes hors du Québec. On peut situer ce déplacement majeur des effectifs anglo-saxons et loyalistes hors du Québec de 1860 à 1960, fin de la première grande période de l’histoire des chemins de fer et des canaux. À partir de 1960, le développement des autoroutes incitera les Québécois à s’intéresser davantage à leur foyer national et à s’y attacher. De plus, l’avènement des machines de toutes sortes a été et demeure une bénédiction pour le Québec, qui a besoin de décupler ses forces pour dompter et soumettre une nature à la fois attrayante et hostile.
4. Des conditions formelles. La langue française n’est pas un dialecte tribal mais une langue d’État, écrite, savante, formelle, rigoureuse, intellectuelle, technique, philosophique, littéraire et pratique à la fois. Les Québécois croient facilement qu’ils ont pour mission de sauvegarder la langue française dans les Amériques alors que c’est la langue française qui les a sauvegardés en premier lieu. Alors que l’anglais, langue ambiguë, est lingua franca du commerce international dans le monde, le français n’a pas perdu sa valeur de langue répandue pour ses qualités intrinsèques et appréciées pour la précision et l’universalité de son propos. Au Québec, la langue française a été et demeurera l’instrument privilégié d’une communication à la fois spontanée et en profondeur, facteur majeur du pouvoir croissant des Québécois, tant à l’intérieur de leur propre foyer qu’ailleurs dans le monde.
5. Des conditions de croissance et de naissance d’une volonté nouvelle. Tout ce qui précède a agi dans le sens de la survivance du peuple de colons restés sur place en 1760, à sa progression continue vers le statut de nation et au développement de son État dans l’échiquier du monde actuel. Les Québécois commencent à dire un NOUS identitaire qui plonge ses racines profondément dans le temps et dans l’espace. À mesure qu’il progresse, ce NOUS se traduit par des actes d’envergure, qui témoignent de la continuité d’un combat de plusieurs siècles pour construire une société distincte et autonome sur les plans politique, économique et social, non inféodée au pouvoir central, centraliste, arbitraire et unitaire d’Ottawa.
Depuis longtemps, à Ottawa et Toronto, la présence de ces éléments de base qui constituent peu à peu les assises de l’État du Québec, a été perçue comme une menace permanente au pouvoir des United Empire Loyalists et de leurs obligés au Québec. Ceci explique une tendance marquée à Ottawa à vouloir prendre les armes à tout propos contre le Québec, dans le but de briser l’État naissant, par la destruction de ses classes moyennes, en les surtaxant entre autres. Il est évident que la volonté croissante des Québécois se heurtera à la volonté dominante d’Ottawa de les inféoder et soumettre définitivement.
C’est dans ce contexte qu’il faut examiner la Crise d’Octobre 70, la déclaration d’insurrection appréhendée, la Loi des mesures de guerre et l’intervention militaire dirigée surtout contre les Québécois de souche. La destruction du Front de Libération du Québec ne signifiait pas pour Ottawa la fin des interventions armées contre NOUS. De nouveaux préparatifs furent mis en branle dès 1971, avec les exercices Neat Pitch et Northern Express. Ils se poursuivirent après la victoire péquiste de 1976, sous l’euphémisme de Canadian Unity Studies. Cette politique se poursuit sous des formes diverses en 2002. Elle va se poursuivre tant que le Parti Libéral du Canada restera au pouvoir et tant qu’Ottawa n’aura pas été réduit à sa plus simple expression.
À la veille du référendum de 1995, des unités de l’armée étaient déployées en Estrie afin d’intervenir en cas d’une victoire du OUI. Le prétexte : protéger les manèges militaires contre une prise de contrôle par les « séparatistes ». En réalité, ces manèges construits sous l’Empire Britannique pour jouer le rôle d’appuis aux forces de police n’ont aucune valeur stratégique pour les Québécois. Toutes les interventions de l’armée au Québec ne furent que des prétextes, comme en Irlande du Nord, qui exploitent des interventions de l’Armée britannique pour réduire l’Irish Republican Army mais non les forces armées des Loyalistes, qui peuvent frapper en toute impunité et que personne n’ose désarmer.
Les Québécois actuels sont traités sensiblement de la même manière que les Irlandais celtiques en Irlande du Nord et les Écossais celtiques en Écosse. Les Anglo-saxons ont tenté par tous les moyens de les exterminer, avec des succès mitigés d’ailleurs. Les Celtes d’Irlande et d’Écosse ont survécu et maintenant, de nouveau, réclament le statut d’État, que le gouvernement de Londres ne peut plus refuser. Et pourtant, ni l’Irlande ou l’Écosse sont des territoires aussi défendables que le Québec, qui aurait pu écraser les forces armées britanniques dès 1837, si les Québécois avaient seulement eu le sens de l’État, la discipline, l’entraînement et la doctrine stratégique et tactique nécessaires.
Tout succès collectif commence par un savoir. Mais les Québécois refusent de s’organiser pour assurer leur défense et Ottawa en profite. Un peuple dépourvu de volonté collective est comme un gros mollusque dont on dispose comme on veut. Un peuple sans volonté ne vit que d’émotions, de sensations, d’attentes inutiles, de sentiments à l’eau de rose et de ressentiments. Il subit l’agir des autres et prend peur lorsqu’il s’agit de se décider et d’agir par lui-même, Voilà la constatation terrible de la Crise d’octobre 1970, constatation masquée par le fait que les jeunes gens du FLQ ont eu le courage d’entreprendre, au risque de tout perdre, ce que les autres n’auraient jamais osé faire.
On connaît maintenant les sommes consacrées à la propagande massivement dirigée vers le Québec pour conditionner sa population et réduire sa capacité de jugement critique. Tous les moyens sont bons à cette fin. Aux vastes efforts de propagande, la possibilité d’une intervention armée se profile toujours. Depuis 1966, alors que le Ralliement pour l’Indépendance Nationale, qui n’avait rien à voir avec le FLQ, a pris de l’importance, tous les stocks d’armes et de munitions emmagasinés au Québec ont été transportés en dehors, dans les régions limitrophes du Canada, notamment en Ontario et au Nouveau Brunswick.
En fait, le Québec est aussi désarmé que l’était la Finlande au moment de l’invasion russe fin 1939. Sauf que cette invasion a armé les Finlandais du courage et de la volonté qui leur manquait depuis leur indépendance inopinée en 1921. Comme la Finlande l’a montré par la suite, ce courage et cette volonté les ont poussés à tout faire pour gagner cette guerre. La ferraille de guerre est venue ensuite et les Finlandais ont défait les Russes dans des batailles uniques au cours de l’histoire du monde, en plein hiver, à moins quarante sous zéro, dans la neige, les forêts impraticables et sur les cours d’eau glacés. La victoire finlandaise décisive de Suomussalmi étonne encore le monde actuel. Jamais une aussi petite armée n’en a battu une aussi grosse. À quand notre tour pour une telle gloire? Nous avons pourtant Sainte-Foy, Châteauguay et Saint-Denis à notre crédit.
LA GUERRE, IL FAUT L’ASSUMER SANS CRAINTE ET SANS REPROCHE
Inutile de geindre et dire qu’on ne veut pas la guerre, alors que cette guerre est en marche depuis les débuts de l’histoire du Québec. Jamais les Anglais et les Loyalistes n’ont voulu lâcher prise et notre mollesse les encourage à serrer davantage la vis qui nous retient sous leur joug. Si nous leur avions brisé les dents, ils auraient décroché depuis longtemps. Nous n’avons aucune excuse pour ne pas l’avoir fait car nous étions capables de le faire et nous le sommes encore plus que jamais dans le passé.
Si nous sommes inféodés, c’est par notre propre faute. Cependant, à l’heure actuelle, à la fin de 2002, une nouvelle classe moyenne montante est prête à se soulever et à entreprendre ce que personne n’a voulu entreprendre auparavant, afin de mettre fin une fois pour toutes à ce joug et cette soumission servile qui nous rendent ridicules devant la communauté internationale. Il y a de quoi avoir honte. Cette nouvelle classe moyenne, plus instruite, plus dure, plus articulée et déterminée, est déjà plus nombreuse que le nombre de membres du Parti Québécois. Tout indique que les démonstrations spectaculaires du FLQ sont peu de choses comparé à ce qui se prépare.
Contrairement à ses aînés, qui ont décroché, les nouvelles classes moyennes ont déjà fait preuve de leur ténacité et n’ont pas peur de la guerre, peu importe ce qui arrivera. Mieux vaut mourir honorablement les armes à la main que vivre dans l’ignominie, qui est la mort de l’âme, pire que celle du corps. D’autre part, Ottawa ne cède pas et ne cédera pas, même au risque de tout perdre. Ce serait pourtant simple de décider de reconnaître le Québec comme un État, de droit (de jure) comme de fait (de facto), mais jamais Ottawa ne l’accordera.
Pour Ottawa, tous les moyens doivent être mis en branle pour détruire le NOUS québécois, cette conscience identitaire qui est vitale à la cohésion d’un peuple pour la création de son propre État. Depuis le dernier référendum, Ottawa s’acharne à coups de propagande massive à détruire l’émergence de cette conscience, qui guide la nation québécoise vers l’ultime décision. En même temps, sous prétexte de «sécurité», le gouvernement centralisateur et unitaire cherche à intensifier ses préparatifs d’intervention militaire contre le Québec. Si la guerre est d’abord et avant tout une volonté manifeste de confronter et de briser celle qui lui résiste, alors Québec et Ottawa sont en guerre.
P.S Monsieur Bertrand,
Voici un texte qui se rapporte à la crise d'octrobre 70 et qui traite de cette question d'une manière tecnique.Vous trouverez d'autres textes analogues sur mon site Internet dans la section Cronique du Québec a l'adresse suivante : http://pages.infinit.net/jrmsauve/
René-Marcel Sauvé
Les autres textes se présentent comme suit :
DÉFENSE ET DISSUASION POUR L'ÉTAT DU QUÉBECLe lundi 13 janvier 2003
À mesure qu'approche l'accession par le Québec du statut reconnu ou à reconnaître d'État de fait (de facto) comme de droit (de jure), il devient de plus en plus nécessaire de trouver pour de multiples questions pertinentes une réponse adéquate, potentiellement efficace à court terme et effective à long terme. La première de ces questions se rapporte à la Constitution que se donnera le Québec souverain. La seconde porte sur la défense territoriale et la nécessité d'une politique de dissuasion crédible. Les chapitres qui suivent ont pour objet d'aborder ce problème, très sommairement, compte tenu de la complexité des questions reliées aux conflits, aux guerres, à la défense des États et aux possibilités de mettre en pratique des politiques de dissuasion crédibles. Au Québec, le temps est venu d'aborder ces questions afin d'acquérir la compétence dont nous avons besoin pour gérer notre propre État, dont la venue au monde est imminente.
(...)BATAILLE DES PLAINES D'ABRAHAM
MYTHES ET RÉALITÉSLe mardie 25 juin 2002
Envisagée hors contexte, la bataille des Plaines d'Abraham peut être exploitée à la fois par les Anglais, les Loyalistes et les défaitistes comme l'acte décisif et final qui scelle à jamais notre sort de peuple « vaincu » et inféodé. Un examen stratégique des enjeux conduit vers d'autres conclusions.
En effet, si les conséquences de la bataille des plaines d'Abraham avaient été aussi finales et décisives que le prétendent certains milieux, les Loyalistes n'auraient pas jugé nécessaire de créer à Ottawa un État centraliste, unitaire et arbitraire, afin de mieux inféoder le Québec.
(...)
M. PARIZEAU N'A JAMAIS «CRÉÉ» DE RÉSEAU
AU SEIN DE L'ARMÉELe mardie 9 avril 2002
Je suis l'officier retraité dont il est question dans l'article paru dans l'Actualité au sujet des « informateurs de Parizeau » après la crise d'Octobre 70. Mon nom n'est pas Jean René Marcel Sauvé mais Joseph René Marcel Sauvé. Dans l'armée, il faut donner tous ses prénoms afin d'éviter la confusion parmi des militaires qui ont le même patronyme familial. On me réfère généralement par les initiales JRM.
Jacques Parizeau n'a jamais « créé » de réseau de communications au sein de l'armée, ni des autres organismes militaires. Ce sont les militaires eux-mêmes qui ont communiqué avec Monsieur Parizeau pour l'avertir de l'imminence d'une intervention armée majeure contre le Québec et ce n'est pas du tout la même chose.
(...)
PARIZEAU AVAIT UNE TAUPE DANS L'ARMÉE
Le samedi 06 avril 2002
Jacques Parizeau avait été informé de l'existence d'un plan d'invasion du Québec par l'armée canadienne grâce à la complicité d'un officier québécois indépendantiste qui lui avait fourni une copie du document en 1972.
Cette étonnante révélation se retrouve dans le deuxième tome de la biographie de Jacques Parizeau écrite par le journaliste Pierre Duchesne qui sera lancée mardi prochain. Un extrait publié dans la revue L'actualité révèle qu'un capitaine de l'armée canadienne, Jean-René-Marcel Sauvé, avait remis une copie d'un plan d'invasion du Québec, appelé «Neat Pitch», à l'assistant de M. Parizeau, Serge Guérin. Il s'agit de la première fois qu'une des sources du réseau souterrain de Jacques Parizeau est ainsi identifiée.
L'auteur raconte que le capitaine Jean-René-Marcel Sauvé avait assisté à une réunion secrète d'une soixantaine d'officiers de l'armée canadienne dans un hôtel de Montréal où le plan était discuté. «Il craignait beaucoup qu'il y ait une forme d'intervention de l'armée», précise M. Duchesne.
M. Sauvé transmet donc le rapport à Serge Guérin qui le remet à Jacques Parizeau, alors professeur à l'École des hautes études commerciales. Jacques Parizeau tentera de rendre le document public en 1972, mais René Lévesque refuse. Plus tard, le journal Le Jour révélera l'existence du «plan d'intervention militaire pour aider les populations civiles en cas d'insurrection» en 1974.
(...)
LOGIQUE DE GUERRE
(Défendre l'État du Québec)Montréal, vendredi 5 janvier 2002
" La guerre est un acte de violence destiné à briser la volonté d'un adversaire et lui faire exécuter notre volonté et non la sienne"
Klauzewitz
(cf. Karl von Klauzewitz. De la guerre. Ed de Minuit.Paris 1955. 755 p).Cette définition simple chez Klauzewitz se justifie par le fait que les guerres, toutes les guerres sans exception, sont indissociables des volontés qui les ont décidées, volontés de possession, de domination et de contrôle, confrontées aux volontés de résister et de combattre. Il n'y a pas de guerre lorsque les volontés de posséder, dominer et soumettre ne rencontrent aucune résistance chez les dépossédés, les esclaves et les inféodés. Il n'y a que des fausses paix, des guerres latentes qui attendent leur heure. Celles-ci viendront sûrement, avec l'éveil des consciences et la réalisation, chez les soumis, du déshonneur, voire de l'ignominie de leur état. Les guerres défensives, ou guerres de libération, sont le fait de quelques individus conscients, déterminés et capables de consacrer une vie entière à leur cause. Ces lutteurs sont rares, mais finissent par émerger et réussir. Sans eux, les sociétés inféodées sont condamnées à la débilisation et la fossilisation. C'est ce qu'Ottawa, à la suite de l'Empire Britannique, tente de faire avec nous, Québécois, descendants des colons de Nouvelle France laissés sur place à partir de 1760, avec quelques rares alliés.
(...)
Montréal, vendredi 28 décembre 2001
La journaliste Barbara Amiel Black, dont la dernière indiscrétion est rapportée dans Le Devoir du 24 décembre 2001, n'a pas changé depuis les années au cours desquelles elle publiait à Toronto des articles antifrançais et antiquébécois, d'inspiration analogue à celle de sa collège Diane Francis. Sur place à l'époque, l'une comme l'autre a provoqué mes colères, jusqu'à ce que je constate qu'elles n'exerçaient sur la population locale qu'une influence infime.
Elles ne représentent plus ce qu'elles représentaient, en supposant qu'elles aient déjà représenté quelque chose. Ces dames ont des droits, rien que des droits, seulement des droits et pas autre chose que des droits. Les obligations? C'est pour les autres.
Elles peuvent accuser qui elles veulent d'antisémitisme mais personne ne les accuse d'antigallicisme.
Lorsque le sieur Conrad Black épousa Barbara Amiel, celle-ci avait déjà perdu beaucoup en crédibilité, même et surtout au Canada anglais, comme d'ailleurs Diane Francis, qui ne représente pas ce que nous croyons. Il n'y a qu'une seule manière de traiter avec elles : la méthode de l'iceberg, les extrêmes de froid produisant les mêmes effets que les extrêmes de chaleur.
René-Marcel Sauvé
Lettre publiée dans Le Devoir du vendredi 28 décembre 2001.
IL N'Y A PAS QU'UN SYSTÈME POLITIQUE POSSIBLE
Réplique à Francis FukuyamaMontréal, vendredi 26 octobre 2001
Madame, Monsieur,
Le Devoir d'aujourd'hui a publié la traduction d'un article de Francis Fukuyama : Nous sommes toujours à la fin de l'histoire. Il n'existe qu'un système qui continuera de dominer la politique mondiale, celui de l'Occident démocratique libéral. Tout le reste est évalué en fonction de sa position à l'intérieur ou l'extérieur du système. Le triomphe final du capitalisme et des démocraties libérales signifiera la fin de l'histoire, réduite à une seule dimension.
Selon Fukuyama, il n'existe dans le monde actuel que deux types de sociétés : les sociétés modernes, qui vivent selon les canons de la démocratie et du capitalisme libéral et les autres, les sociétés arriérées, qui voudraient bien y arriver. Tout ce qui ne veut pas entrer de plein pieds dans le " système " unique et unidimensionnel est " réfractaire à la modernité(sic). Dans la même veine, on peut conclure que, au commencement de l'histoire, en Babylonie, en Égypte et en Chine, il y avait les marchés. Au milieu de l'histoire, notamment en Europe, il y avait encore les marchés : bataves, hanséates, coloniaux. À la fin de l'histoire, il n'y aura plus que les marchés.
Fukuyama a raison mais pas de la manière qu'il le pense. Sans doute, les marchés sont à l'origine de progrès matériels et culturels dans monde et lorsque le monde sera arrivé à pleine maturité matérielle, les marchés auront perdu leur rôle. Mais Fukuyama oublie aussi les conséquences funestes du capitalisme libéral et néo-libéral : l'enrichissent désordonné des uns au détriment des autres; la défiguration des paysages naturels; la pollution sous toutes ses formes; la corruption et le banditisme à grande échelle, la destruction de la vie spirituelle et son remplacement par le spiritisme, la consommation effrénée qui ruine les richesses naturelles, la destruction des États nationaux et la prise en charge des intérêts publics par les capitalistes et ce qui est encore plus grave, la perte du sens de la vie et d'une morale du bonheur, remplacée par une morale de l'argent envisagé comme une fin en soi. De plus, la démocratie de masse, manipulée à souhait, n'a plus rien à voir avec la démocratie originelle des micro-sociétés, démocratie qu'on retrouve encore dans les villages de montagnes en Suisse.
(...)
INFÉODATION VS LIBERTÉ RECONNUE
Montréal, samedi 30 juin 2001
Répondre oui au référendum de 1980 aurait placé le Québec en position de force devant Ottawa. Une deuxième occasion de reconnaître le Québec comme notre foyer et État national a été encore une fois manquée en 1995. Pourquoi ce refus? Par ignorance, peur, petitesse, bassesse, esprit servile et retournement de l'agressivité contre nous-mêmes. Et pourtant, les conditions avantageuses pour l'avenir du Québec ne manquent pas, fondées comme elles le sont sur des continuités qui ont fait leurs preuves.
« Mon esclave, les conditions auxquelles je vous accepte comme esclave et vous souffre à mes côtés sont les suivantes : Renonciation absolue à votre moi. Hors la mienne, vous n'avez pas de volonté. Votre honneur m'appartient, comme votre sang, votre esprit, votre puissance de travail. Je suis votre souveraine, maîtresse de votre vie et de votre mort. Vous êtes mon destin comme je suis le vôtre. »
Wanda de Dunajew, dans Vénus à la fourrure
Léopold von Sacher-MasochC'est volontairement que Léopold von Sacher-Masoch s'est institué esclave de sa maîtresse, dans la vie réelle comme dans le roman fictif. Il n'y a pas de pire esclave que l'esclave qui ne veut pas être libre, surtout lorsqu'il possède tous les moyens nécessaires pour se rendre maître chez lui. S'il n'y avait pas tant d'esclaves volontaires, il n'y aurait pas tant de « maîtres » non plus. Il suffirait d'un geste pour abattre le « maître » mais l'esclave est trop mystifié pour le poser. En toutes choses, il (ou elle) préfère s'en remettre à « son bon maître(sic) », quitte à retourner son agressivité contre les autres esclaves, jusqu'à vouloir les anéantir si c'était possible. Ce comportement, individuel et collectif, comporte une dimension politique qui nous intéresse particulièrement et qu'on appelle inféodation.
(...)
Devant l'échec, faire l'épreuve de l'Être
Karl JaspersMontréal, mercredi 16 juin 2001
Le 16 mai 1948, l'Organisation des Nations Unies reconnaissait Israël comme État national, de droit(de jure) comme de fait(de facto). C'était 52 ans après l'initiative du journaliste viennois Théodor Herzl, qui avait décidé qu'il était temps de mettre fin à une Diaspora qui durait depuis trop longtemps. Sa contribution prit d'abord la forme d'un court essai intitulé :Der Judenstaat (l'État juif). Publié en Autriche, cet ouvrage servit de charnière au mouvement sioniste, qui avait pour objet la fondation d'un Foyer national juif reconnu par le droit international. Après avoir provisoirement choisi l'Ouganda et la langue allemande comme langue officielle du nouvel État, il fut décidé que cet État serait établi en Palestine et que sa langue officielle serait l'hébreu, langue religieuse, langue d'État, langue philosophique et savante. Au delà de ses premières tentatives, Herzl invitait les Juifs à réaliser que pour obtenir le statut reconnu de Foyer national, ou Nation(avec majuscule), il fallait au préalable acquérir le statut d'un État, l'un et l'autre pouvant se développer concurremment.
Notre but n'est pas de juger les événements qui opposent les Israéliens aux Palestiniens et aux Arabes, mais d'identifier dans le fait les facteurs et principes qui rendent possible, pas nécessairement probable mais possible la conquête du statut d'État national, conquête d'autant plus importante qu'elle est nécessaire pour la survie d'un peuple et sa reconnaissance comme Nation, présente et agissante dans l'échiquier complexe des affaires du monde dans lequel nous vivons. Sachons en partant que la nécessité n'a pas de loi, qu'elle peut causer des conflits et des guerres. En conséquence, il incombe aux individus présents sur place de réduire l'arbitraire et les confrontations qui résultent des actes jugés nécessaires pour le bien général et partant, d'en arriver à une catharsis, un apaisement dont le prix à payer est toujours très élevé mais qui en vaut la peine.
Bien faire et laisser braire
Montréal, mercredi 16 mai 2001
Pour la première fois dans notre histoire, un premier ministre du Québec déclare publiquement l'existence de la nation québécoise. Qu'est-ce qu'une nation? Réponse : C'est une société territoriale, une société qui possède son propre territoire, de facto (de fait), par osmose et par symbiose territoriales, territoire duquel elle tire l'essentiel de sa subsistance, la raison de vivre et l'identité et à partir duquel elle définit son champ d'action, ses caractéristiques, ses possibilités et ses limites. Cet exercice naturel développe chez un peuple l'aptitude et la capacité d'agir, les deux dimensions principales d'une authentique liberté. Il prépare les esprits, les cœurs et les corps à des dépassements qui témoignent d'une liberté encore plus grande, une liberté fondée sur l'agir conscient, fougueux, responsable et porteur de beaux fruits. Le Québec possède déjà les assises nécessaires à cette liberté de grande envergure, mais il lui faut au préalable être reconnu comme Nation et à cette fin, il doit posséder son propre État, de droit (de jure) comme de fait (de facto). Tel est le sens de notre démarche collective.
NOTRE BUT : LA NATION ET L'ÉTAT
L'État est une société politique, c'est-à-dire systématiquement organisée par un pouvoir apte et capable d'agir avec sens, envergure et justice, ce qui signifie que l'agir implique toutes les dimensions de l'existence. Le terme aptitude désigne les compétences individuelles et collectives du peuple ; la capacité l'ensemble des moyens matériels, administratifs et juridiques, de même que les caractéristiques, avantages, désavantages, possibilités et limites inhérentes au territoire lui-même, Puisqu'il est l'instrument de l'agir de toute une collectivité, l'État ne se fonde pas en un jour. En général, quatre à douze siècles sont nécessaires, quelquefois moins et quelquefois plus, pour fonder un État pleinement compétent et qui soit l'instrument conscient, effectif et efficace de l'agir d'un peuple. Comme le temps et l'espace n'ont pas le même sens, la même signification, la même portée et la même dynamique d'un lieu à un autre, la période formative d'un État donné varie considérablement d'une histoire à l'autre.
Montréal, jeudi 15 juin 2000
L'article de Benoît Pelletier publié dans Le Devoir du 2 juin m'incite à reprendre certains des éléments qui ont été abordés devant la Commission des institutions.
Le Parti libéral du Québec refuse d'appuyer le projet de loi n° 99 parce qu'il est susceptible d'affaiblir le Québec. En contrepartie, le 3 mai 2000, le même parti a présenté à l'Assemblée nationale une déclaration solennelle portant sur le droit des Québécois de décider de leur avenir: « En proposant cette déclaration, nous avons voulu étayer une position de force en faveur de l'affirmation efficace de nos droits, de même qu'accroître les possibilités que l'Assemblée nationale parvienne à un consensus honorable sur des questions que nous considérons fondamentales ».
Je m'objecte à cette prise de position qui n'aura nullement pour effet « d'étayer une position de force en faveur de l'affirmation efficace de nos droits », comme l'affirme Benoît Pelletier. La politique est affaire d'intérêts, de rapports de force et d'effectivité. Or le Québec est toujours une province inféodée au pouvoir centraliste et unitaire à Ottawa. Pourtant, le Québec a acquis la stature d'un État.
En position d'inféodation, on réclame des droits et on attend le bon plaisir des maîtres. Un Etat ne réclame pas de droits dans son domaine; il exerce ses pouvoirs et ses responsabilités avec un esprit de discernement axiomatique, ce que ne peut faire une province inféodée, qui ne peut réclamer et défendre ses droits que dans la mesure où elle se trouve préalablement en position de force, ce qui n'est pas le cas avec une déclaration solennelle. Tant que les Québécois n'auront pas majoritairement décidé de reconnaître leur propre Etat, lequel existe déjà, ils devront continuer de se soumettre à la ligne de conduite dictée par Ottawa. Ce sont les actes qui comptent en politique, non les déclarations.
René-Marcel Sauvé
Lettre publiée dans Le Devoir du jeudi 15 juin 2000
Québec, mardi 15 février 2000
INTRODUCTION
1. L'utilisation, dans le projet de loi No 99, du terme; ÉTAT DU QUÉBEC, est une initiative pour laquelle nous, Québécois et Québécoises, devons féliciter toutes celles et tous ceux qui ont eu le courage de l'introduire. C'est dans cette optique que le débat sur le statut et le devenir du Québec doit désormais se poursuivre. Tous les partis politiques, toutes les institutions, tous les groupes de pression, doivent désormais orienter tous leurs efforts dans ce sens. Aucune baudruche idéologique dorénavant. Le Québec est notre foyer national. Le Québec possède les assises de notre propre État, de facto et de jure. Sans État, nous ne serons pas reconnus comme un peuple et encore moins comme nation. Tous, sans exception, nous devons faire consensus et regrouper toutes nos forces en fonction du seul objectif qui compte pour nous: notre Constitution en tant qu'État; notre agir en tant qu'État; notre devenir en tant qu'État. La constitution des autres n'est pas notre affaire.
UNE CONVICTION ET UNE DISCIPLINE À ACQUÉRIR
2. Qu'est-ce que l'État et plus spécifiquement, qu'est-ce qu'un État naturel? L'État est l'instrument privilégié de l'agir d'un peuple. Qui possède les assises de son propre État agit et existe, car l'existence est en Acte. Qui ne possède pas les assises de son propre État subit l'agir des autres et reprend à son compte cette expression de Sophocle: «Mes actes, je les ai subis, je ne les ai pas commis». Un people inféodé, même s'il n'est pas opprimé, doit subir l'agir des autres, puisque son aptitude et sa capacité d'agir sont inhibées ou obnubilées par le fait même de son inféodation à un pouvoir qui n'est pas le sien. Quand même ce pouvoir le traiterait relativement bien, le peuple inféodé est interdit de naissance. Il doit rester «dans le sein» (sic) de quelqu'un d'autre.
3. A cause de son rapprochement entre l'être et l'agir, l'État est une entité ontologique. Son existence comme telle est antérieure aux couleurs politiques qui surgiraient après sa naissance officielle. Dans notre cas, il ne s'agit pas d'une révolution, mais de la venue au monde de l'État et de la Nation du Québec et nous traversons actuellement les douleurs de l'enfantement. Comme toutes les nations du monde dotées de leur propre État, nous voulons penser, nous exprimer et agir en pleine conscience et responsabilité de nos actes. La liberté authentique, complètement dans la détermination consciente, exigeante, ne prétend pas davantage. Tout État digne de ce nom, a pour objet le développement chez son peuple de ses aptitudes et ses capacités d'agir. Car nous sommes nés pour agir, compléter ce qui nous est déjà donné et par ce moyen, accéder à l'état de contemplation, auquel nous sommes tous appelés. Qui n'agit pas ne peut pas connaître et contempler.
4. L'État est une discipline. Il ne peut exister sans le consentement et la participation de la majorité des citoyens. Entendons-nous sur le sens, la signification, la portée et la dynamique du substantif discipline, duquel on a tiré le mot disciple. Discipline veut dire disponibilité, ardeur, intelligence et générosité dans l'action. La discipline s'oppose à la tyrannie du petit moi particulier, surtout ce petit moi despotique, qui cherche le pouvoir pour le pouvoir et l'argent pour l'argent, afin d'inféoder et de soumettre les autres. Voilà à quoi la discipline s'oppose. Le citoyen discipliné est le contraire d'un tyran ou un despote. Il n'est pas non plus un pleutre ou une andouille, mais sait mettre à sa place quiconque a besoin d'être mis à sa place. La discipline ne se laisse pas abuser ni houspiller. Elle est, comme l'enseignait Sun Tzu aux Anciens Chinois, « la seule véritable force d'un peuple », une condition sine qua non pour agir. Comment nous discipliner? D'abord par l'instruction maintenue pendant la vie entière, car telle est l'exigence majeure de notre époque.
Montréal, mardi 14 décembre 1999
M. Chrétien a dit qu'il voulait que «son parti soit reconnu comme celui qui n'a pas eu peur de s'assurer qu'il y aura une question et un résultat clairs au prochain référendum et que le Canada restera ensemble».
Nul doute, le Canada va rester ensemble, mais pas de la manière dont le pense Jean Chrétien. D'abord, le Canada est un continent distinct au nord des Amériques. Il est dix fois plus étendu que la Scandinavie en Europe, qui a vécu et continuera de vivre comme entité geographique distincte. Ensuite, le Canada est un Etat centraliste, unitaire et orangiste (alias Canadian) et voilà ce qui fait réellement problème, non seulement au Québec mais également au Canada anglais. Que tout le continent se mette ensemble pour se défaire d'Ottawa dont personne n'a besoin et M. Chrétien l'aura, son «unité canadienne». Elle lui sautera au visage comme elle a déjà sauté au visage de Brian Mulroney au référendum de 1992.
Désormais, la situation risque de devenir explosive, sauf que Jean Chrétien aura trouvé le moyen de prendre la fuite avant que tout le système qu'il a défendu tourne au plus mal et il trouvera ensuite le moyen de blâmer les autres.
Au Forum des fédérations, le 8 octobre dernier, Bill Clinton, président des Etats-Unis, a déclaré avoir lui-même autorisé beaucoup de transferts de pouvoirs de Washington en faveur des Etats, qui sont en train de devenir des Etats avec la majuscule, au point d'affaiblir Washington et de renforcer la position politique des États.
En stratégie géopolitique, cette manière d'agir met en pratique les principes d'effectivité de l'Etat qui ont fait leurs preuves: appréciation rigoureuse, correcte et objective du contexte et de la situation, détermination d'objectifs pratiquables, maintien du moral et de la confiance, simplicité et souplesse, coopération, etc. Ce comportement fait preuve de trop d'intelligence pour les bornés qui gouvernent à Ottawa. Lorsqu'on se sent obligé de déclarer publiquement qu'«on n'a pas peur de faire telle ou telle chose», c'est qu'on a peur d'en faire d'autres plus importantes, comme par exemple reconnaître que la fiscalité d'Ottawa n'a plus de crédibilité et qu'il serait normal de la retourner aux provinces, en conformité avec l'esprit d'une authentique Confédération, qui est une union d'Etats souverains.
Ajoutez-y le courage et la lucidité d'admettre le fiasco des transports, contre lequel le Québec théoriquement référendaire peut utilement servir de bouc émissaire, le centralisme et l'unitarisme des communications, l'incompétence cuisante du SCRS, surtout organisé pour watcher les gros méchants «séparatisses» du Québec, et l'inertie de tout le reste. Voilà ce dont Ottawa devrait réellement avoir peur. Ce n'est pas le Canada qui est en danger mais Ottawa, dont le Canada et surtout le Québec peuvent se passer. Voilà ce qu'il faut avoir le courage de dire.
René-Marcel Sauvé
Lettre publiée dans LeDevoir du mardi 14 décembre 1999
Montréal, vendredi 10 septembre 1999
En abordant la question sous l'angle de l'État, Gilles Gagné touche à l'essentiel, car c'est bien d'État qu'il s'agit dans ce débat politique (Le Devoir, 21 et 22 août 1999). En effet, l'État est à la fois un territoire, une histoire, un savoir, un pouvoir et un vouloir et le Québec est tout cela à la fois. Donc, le Québec est un Etat naturel, déjà vanté par Stéphane Dion devant la London School of Economics l'an dernier, sauf qu'il a omis d'associer l'Etat naturel avec le Québec. S'il avait réellement étudié la philosophie politique de Johann Gottfried en serait venu à la conclusion que le Québec se rapproche davantage de cette définition contextuelle que l'Etat central, centraliste et unitaire d'Ottawa, fondé par les orangistes sur le modèle de l'Union Act de 1801, qui fossilisait l'Irlande, l'Ecosse et le Pays de Galles, lesquels ont survécu malgré tout.
Si l'Etat naturel du Québec a résisté aux tentatives de fossilisation analogues à celles qui ont été imposées en Grande-Bretagne, cette fois par l'Union Act de 1841, le British North America Act de 1867 et le Canada Act de 1982, son statut pleinement reconnu le rendra compétent pour résister aux tentatives de fossilisation de tous les États-nations du monde par les forces financières qui imposent leur loi, ou tentent de l'imposer sur toute la planète.
Quant au modèle canadien, c'est en grande partie à cause de la position de force paradoxale du Québec qu'il a été créé et s'est imposé. Comme le Canada est en réalité un continent qui se prête au développement de plusieurs Etats naturels, alors le temps approche de créer un autre modèle, celui d'une authentique Confédération, ou Union d'États souverains, non de provinces inféodées à un Etat impérial, centraliste et unitaire. Devant la communauté internationale, nous ferons preuve d'une maturité encore plus grande que beaucoup d'Etats plus anciens que nous. Félicitations à Gilles Gagné pour son excellent article.
René-Marcel Sauvé
Lettre publiée dans Le Devoir du vendredi 10 septembre 1999
CHOISIR ENTRE QUÉBEC ET OTTAWA
Montréal, vendredi 22 juin 1999
Dans son texte publié dans Le Devoir des 5-6 juin (« Sécession et nationalisme exclusif »), Stéphane Dion soumet deux « grandes » déclarations principales...
« Le nationalisme québécois est en général ouvert : dans "notre" grande majorité, nous nous sentons à la fois Québécois et Canadiens. »
« Si les deux tiers des Québécois ne veulent pas de troisième référendum, c'est qu'ils ne veulent pas qu'on les force à choisir entre le Québec et le Canada » (sic).Premièrement, il ne s'agit pas pour les Québécois de choisir entre le Québec et le Canada mais entre Québec et Ottawa, et ce n'est pas la même chose. Québec est le chef-lieu du pouvoir des Québécois et Ottawa, le chef-lieu d'un autre pouvoir auquel les Québécois sont inféodés, non pas opprimés, mais inféodés, ce qui est déjà un désavantage considérable puisqu'il soumet notre dynamique grandissante à la merci de quelqu'un d'autre, notamment les fonctionnaires fédéraux et les grands patrons des grosses entreprises. Le Québec possède déjà son propre État naturel et ne peut continuer de se soumettre à l'arbitraire d'un pouvoir postimpérial, centraliste et unitaire. D'autres provinces ont maintenant atteint le statut de fait (de facto) de véritables Etats et Ottawa devra les reconnaître s'il ne veut pas se retrouver avec une guerre civile.
Au nord des Amériques, le Canada est un véritable continent distinct et comme tel, il n'a pas à devenir le siège d'un Etat central unitaire mais de plusieurs Etats distincts, ainsi que la géographie le commande. Lorsqu'ils choisiront enfin de se défaire d'Ottawa, les Québécois resteront Canadiens de la même manière que les Suédois, les Norvégiens, les Danois, les Finlandais et les Islandais sont restés Scandinaves après le démantèlement final de l'Union Kalmar. La politique est affaire d'intérêts, de rapports de forces et d'effectivité, non d'affectivité.
Le Québec et même les autres provinces ont intérêt à se soustraire de la tutelle et de l'inféodation à Ottawa. Leur position s'en trouvera renforcée parce qu'elles deviendront des Etats reconnus et leur dynamique deviendra plus effective à cause de la concentration et de l'économie de l'effort qui en résulteront. Toute la question est là. N'est-ce pas Stéphane Dion qui a vanté l'Etat naturel selon le philosophe prussien Johann Gottfried Herder (1744-1803) devant le London School of Economics? Il devrait être le premier à l'appuyer.
René-Marcel Sauvé
Lettre publiée dans Le Devoir du vendredi 22 juin 1999
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