Le cimetière

Le Val des Bampires

Par Hugues Morin

Épisode 5 : Le cimetière

 

Par un heureux hasard, je me trouvais dans le bureau de l’éditorialiste de L’Étoile du Lac à discuter de l’affaire de Val-Jalbert lorsqu’il reçut la télécopie l’invitant à la conférence de presse donnée par les policiers sur le suivi de l’enquête.

Je lui promis une ou deux informations privilégiées et il me refila un badge du journal qui me permit d’assister à la conférence en personne plutôt que d’avoir à en lire ou écouter le résultat interprété par les médias par la suite.

 

*

 

Conférence de presse conjointe de la Sûreté municipale et de la Sûreté du Québec — 3 juillet 2000 — 15h — Salle du conseil de ville de Roberval.

 

Lieutenant Hugo Trépanier : Bonjour mesdames et messieurs des médias. Si nous vous avons contactés aujourd’hui, très exceptionnellement, c’est pour vous donner de nouvelles informations sur l’enquête des disparitions de Val-Jalbert. L’enquête progresse à un rythme normal, les indices s’accumulent et les recherches se poursuivent.

 

Josée Poulin — CHRL : A-t-on espoir de retrouver les disparus en vie?

Lt. Trépanier : Il y a toujours un espoir, tant que nous n’avons pas la preuve du contraire. Mais les probabilités d’un enlèvement simple sont faibles. Nous n’avons eu aucune nouvelle de quiconque concernant ces disparitions et la découverte de membres ne laisse présager rien de bon.

 

Hubert Martel — L’Étoile du Lac : Lieutenant, a-t-on retracé d’autres membres des victimes?

 

Lt. Trépanier : Non, rien de plus que ce qui a déjà été annoncé. Mais nous avons découvert autre chose hier en creusant du côté du cimetière de bancs publics, là où ont eu lieu les disparitions... Cette autre chose, ce sont d’autres corps.

 

J. Poulin : D’autres membres ou des corps entiers? Combien de corps?

 

Lt. Trépanier : Le nombre demeure indéterminé, les recherches ne sont pas terminées. Mais il y en a une douzaine, d’après les estimations… des corps entiers.

 

Richard Tremblay — Le Progrès Dimanche : D’autres victimes du même maniaque?

Lt. Trépanier : Au départ, même si la mort des victimes semblait assez ancienne, nous avons cru possible qu’il s’agisse peut-être de victimes antérieures du même criminel que celui ayant effectué les… enlèvements des dernières semaines. Mais force nous est d’admettre depuis les premières autopsies que leur mort remonte à beaucoup plus longtemps que ce que nous avions estimé.

 

H. Martel : Longtemps comment?

 

Lt. Trépanier : Des années, des dizaines d’années. Il semble donc finalement que les deux affaires ne soient aucunement reliées, mais nous n’écartons aucune hypothèse, évidemment.

 

J. Poulin : Et pour les enlèvements de cette année, a-t-on une piste qui mène à des suspects? Je ne vous demande pas de me donner des détails, mais au moins de me donner l’heure juste de l’enquête.

 

Lt. Trépanier : L’enquête progresse, mais il est trop tôt à ce stade-ci pour parler de suspects.

 

Un autre cimetière, en quelque sorte. Après celui des bancs publics, il s’avéra que les policiers avaient découvert un cimetière non officiel — on aurait pu parler de fosse commune, avec sa douzaine de corps — exactement sous les vieux bancs.

Jamais le village fantôme n’avait autant mérité ce nom qu’en cette période sombre de l’été 2000.

Après la conférence de presse, j’avais contacté un évaluateur agréé de ma connaissance pour lui confier une recherche concernant la propriété des terres de Val-Jalbert avant que le village ne soit déserté.

Il me rappela le lendemain matin.

— Pour ta recherche, il faudra aller voir du côté des notaires. Ils vont avoir plus de facilité que moi à t’orienter, vu que ce que tu cherches remonte à plusieurs décennies, dans un village dont nous n’avons pratiquement plus de registres officiels.

Je le remerciai en lui promettant de lui payer le pop-corn lors de notre prochaine visite au cinéma. Puis, je contactai le notaire et lui confiai ce mandat qui serait certainement plus coûteux que ce que je pouvais me permettre, d’autant plus que je travaillais à cette affaire de mon propre chef et n’avais aucun client pour assurer les frais à la conclusion.

La recherche serait longue, m’assura le notaire. Plusieurs jours, s’il s’y consacrait à temps plein.

*

 

Je retournai glander du côté du cinéma, question de remonter le moral des troupes de Vishnou, qui semblaient désespérées de revoir une foule à quelques jours de leur festival de fantastique.

La brunette que j’avais dans l’œil — et que je n’aurais fort probablement jamais ailleurs — semblait absente. Par contre, l’un des Bob, technicien des projecteurs, était encore là.

— Des problèmes de machines?

— Non, y’a jamais de problème, dans les salles de projection, me répondit-il avec un clin d’œil accompagné d’un large sourire.

— Alors vous faites quoi, ici?

— Je m’ennuyais de Visage Tannant.

— Visage Tannant?

Il partit d’un grand rire.

— Oui, la gérante, ici, tu trouves pas qu’elle a un visage tannant?

Je saisis l’occasion pour glisser subtilement :

— Hum, parlant des filles, la nouvelle, tu la connais?

— Je connais tout le monde, ici! Tu parles de la nouvelle projectionniste? Elle c’est Kate, mais elle est pas nouvelle, elle faisait du guichet avant que Vishnou…

Je l’interrompis:

— Non, je parle de la nouvelle, la petite brune, hum… cute

Il réfléchit, les yeux mi-clos, puis:

— Ah! Ok, cheveux mi-longs, plutôt svelte, assez jolie… Oui je la connais, c’est…

La porte de la salle de projection se referma et Nico entra. Gêné et ne sachant pas trop s’il avait surpris ma conversation avec Bob, je fis mine de vérifier un détail par la fenêtre d’observation puis saluai Bob.

Au moment où je sortis de la salle de projection, je l’entendis terminer sa réponse à ma question. Mais Nico lui posait à son tour des questions et la phrase de Bob se perdit dans la musique ambiante. Je ne saisis que la dernière syllabe : «ette».

*

Ette, ette, ette, quel pouvait bien être son nom? Ginette? Annette?

Je redescendis vers le hall d’entrée en me repassant tous les prénoms se terminant en «ette» que je pouvais connaître.

C’était Sofia qui était au guichet et avant de quitter le cinéma, je lui demandai, assez gauchement, mais au point où j’en étais…

— Euh, Bob m’a parlé de la nouvelle, celle dont le prénom se termine par «ette», et j’ai mal saisi le nom, en fait…

Elle fronça les sourcils.

— On n’a pas de nouvelle, à part les filles pour Dolbeau, que l’on a entraînées jusqu’à la semaine dernière…

— Ah bon.

J’espérais que la déception ne se lisait pas trop sur mon visage. Dolbeau… Mon coup de cœur serait une des filles engagées à Dolbeau? Misère, je ne la reverrais pratiquement jamais ici. Là-bas, les clients ne devaient voir qu’elle, comme dans cette chanson de Joe Dassin que ma mère écoutait lorsque j’étais enfant.

Je méditais sur la chanson et sur la probabilité qu’une fille aussi belle puisse être issue d’une ville comme Dolbeau lorsque Sofia eut une exclamation.

— Ah! «ette», c’est pas d’une nouvelle que tu parles, mais de Beth.

Beth? Première fois que j’entendais le nom. Bizarre pour un type qui avait passé plusieurs soirées avec la bande de Vishnou.

— Peut-être bien, dis-je à Sofia. Peut-être bien. Et si elle est pas nouvelle, comment se fait-il qu’on ne l’ait pas vu beaucoup avant?

— Si tu parles bien de Beth — cheveux bruns, petite, mince…

— Oui, c’est bien elle!

J’avais peut-être mis un peu trop d’enthousiasme dans ma réponse, mais j’avais dépassé le point de non-retour. Il fallait que je sache.

— Beth ne travaille pas réellement ici, elle nous aide parfois, dans les périodes achalandées. C’est pour ça que tu ne l’as pas vue depuis deux semaines, c’est assez tranquille après les histoires avec les doigts…

— Je ne saisis pas vraiment, elle ne travaille pas ici mais vous donne un coup de main…

— Oui, comme c’est la femme de Vishnou…

— Hein? Je ne savais pas que Vishnou était marié!

— Eh ben… ils sont pas vraiment mariés, c’est disons une très bonne copine à lui. Il l’a connu en Europe lors d’un de ses voyages il y a quelques années, enfin c’est une longue histoire, mais pour nous, c’est la femme de Vishnou.

*

 

Ce soir-là, en me couchant, des dizaines de pensées se mélangeaient dans ma tête. Je voyais ma jolie brunette au pied de l’autel avec Vishnou, à qui il manquait un doigt. Pour compenser, il avait collé le doigt trouvé au cinéma. Derrière eux, un immense bénitier contenait un ours polaire en train de faire des six en nageant et sur l’autel, un autel de métal blanc et lisse, un boucher était en train de découper des bancs de granit rose.

*

 

 

Je me réveillai en sursaut à trois heures du matin. Je pris mes notes et les révisai. Puis, un frisson me parcourut l’échine en réalisant une chose qui était là depuis trois semaines mais que je n’avais pas remarquée.

Le métal, blanc et lisse qui m’avait étonné dans l’entrepôt du cinéma, j’avais compris qu’il s’agissait de l’ancienne boucherie de l’épicerie. J’avais cru un instant que c’était probablement là que résidait le fantôme du cinéma. La chose m’avait donné froid dans le dos et je l’avais mis sur le compte du stress. J’avais beau faire mon brave devant les employés du cinéma, leur sacrée histoire de fantôme m’avait foutu la frousse, du moins lorsque je me tenais seul dans cet entrepôt blanc avec ses vieux crochets rouillés.

*

 

Mais cette nuit, le froid m’envahit complètement lorsque je notai que l’ex-propriétaire de cette carrière de granit rose où on avait confectionné les bancs publics retrouvés à Val-Jalbert, ce dénommé Bérubé dont je n’avais noté que le nom de famille tellement la chose ne m’avait pas paru importante, il avait été boucher. Et à trois heures du matin, j’aurais parié qu’il avait travaillé à la boucherie devenue l’entrepôt du cinéma des décennies plus tard.

Quelques heures plus tard, après le levée du jour, je pris quelques informations qui me confirmèrent que j’aurais gagné mon pari. Et cette idée me terrifia purement et simplement; le dénommé Bérubé étant mort depuis plusieurs années.

* *

à suivre.

 

L’auteur tient à remercier l’écrivain Jean-Jacques Pelletier, avec lequel il a élaboré l’idée d’une histoire intitulée Le Val des bampires (le titre est de Jean-Jacques) lors d’une séance d’improvisation autour du kiosque de leur éditeur, pendant le salon du livre de Rimouski, quelque part à l’automne 1997.